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La Suisse dans le collimateur

Par Patrick Vallélian - Mis en ligne le 19.08.2009 à 14:27

ACTIVISME ENRAGÉ. Ils ont mis le feu au chalet de Daniel Vasella et volé les cendres de sa mère. Qui sont-ils? «L’Hebdo» est parti sur leur piste, en Angleterre.

«Meat is murder», la viande est un meurtre. Son combat pour les animaux, «JS» l’a tatoué dans sa chair. Cette jeune Anglaise d’une vingtaine d’années, au look gothique, assume à sa façon sa croisade pour les droits des bêtes. «Je n’ai rien à cacher. La cruauté que l’homme fait subir à l’animal est inadmissible», plaide la militante dont l’avant-bras porte un autre tatouage : «La fourrure, c’est la mort». «Je me bats pour les droits des animaux, comme d’autres avant moi contre l’esclavage ou le sexisme», explique-t-elle, alors que, en ce samedi après-midi, elle tient une pancarte appelant au boycott de la fourrure et de l’enseigne Harrods qui a recommencé à vendre de la zibeline soyeuse et du vison il y a quelques mois.
«JS» est plantée là, devant l’entrée du grand magasin chic de Londres, à deux pas de Buckingham Palace. Sous un soleil de plomb. Quasi immobile et silencieuse, alors que le trafic s’écoule lentement sur l’artère commerciale de Brompton Road. «Nous nous battons jusqu’au bout pour que Harrods cesse de vendre de la fourrure», poursuit cette employée de Lush, une marque de cosmétiques 100% naturels. «Un scandale. Les humains n’ont pas le droit de s’habiller en peau d’animaux.»
Mais, en ce samedi d’août, la foule compacte ne prête pas attention à elle, ni à la vingtaine de militants de la cause animale. Des femmes à la retraite, des jeunes étudiants, des squatteurs à l’assistance sociale, des petits employés, des cadres et même des enfants de bonne famille battent le pavé depuis ce matinlà tôt. Les activistes tendent des flyers aux badauds. Or, leurs cibles du jour préfèrent se faufiler vers l’entrée du grand magasin en baissant la tête pour ne pas voir la photo du chien écorché vif sur l’affiche que dresse «JS» en les fixant avec un regard culpabilisateur. Résumé d’un dialogue de sourds entre des acharnés de la cause animale, prêts à tout pour sauver Minou et Milou, et un public qui s’en moque.

Peur des représailles. Durant une petite semaine, L’Hebdo est allé à Londres à la rencontre des «JS», Phil, Debbie, Ann ou Clare, ces extrémistes de SHAC (Stop Huntingdon Animal Cruelty), un mouvement de défense des animaux qui défraie la chronique depuis quelques semaines en Suisse. Certains de ses membres sont en effet accusés d’avoir bouté le feu au début d’août à la maison de vacances de Daniel Vasella, patron de Novartis, après avoir volé l’urne funéraire de la tombe de sa mère à Coire. Officiellement, l’action a été revendiquée par la MFAH (Militant Forces against Huntingdon Life Science). Or, pour les spécialistes britanniques de l’«anti-écoterrorisme», c’est SHAC qui se cache derrière ces opérations commandos pour la libération des lapins and Co.
Des actions violentes qui n’étonnent guère un cadre de Huntingdon Life Science, premier laboratoire européen d’expérimentation animale, dont nous taisons le nom pour des raisons de sécurité. Il a peur des représailles. «Si vous publiez mon nom, les gens de SHAC vont recommencer à me harceler par courrier, s’introduire dans ma maison ou vandaliser ma voiture », s’inquiète-t-il, alors qu’il nous fait visiter le site de recherche situé à Huntingdon, une petite bourgade à une heure de route au nord de Londres. Puis ajoute: «Depuis 2005, le Gouvernement britannique a serré la vis à ces organisations extrémistes. Leurs campagnes d’intimidation sont désormais considérées comme criminelles et passibles de lourdes peines de prison allant jusqu’à plus de dix ans d’incarcération. » Sept leaders de SHAC croupissent d’ailleurs à l’heure actuelle derrière les barreaux pour des attaques ou simplement des incitations à défendre les droits des animaux.

Extrémistes ou terroristes? «Cela les a refroidis», estime le cadre qui a été victime de leur intimidation. «Si ma femme n’avait pas été à mes côtés, j’aurais quitté mon travail. Ma vie était devenu un enfer. L’Etat se devait de réagir.» D’autant que de grands groupes pharmaceutiques comme Novartis avaient menacé de délocaliser leurs centres de recherche à l’étranger. «Economiquement, le coup aurait pu être très dur pour la branche», abonde Barbara Davies, directrice de la communication de «Understanding animal research» (comprendre la recherche animale), une ONG basée à deux pas de Piccadilly Circus, le cœur commercial de Londres, et surtout au-dessus d’un McDonald’s, l’autre cible des écoterroristes. «Le fast-food est arrivé après nous», souligne cette quinquagénaire. L’humour britannique…
«Les radicaux de la cause animale ne peuvent plus agir à leur guise en Angleterre», complètet-elle tandis que les bus rouges à deux étages glissent sous ses fenêtres. «Les gens de SHAC ou de l’ALF (Animal liberation front) sont surveillés de près et pressés comme des citrons. Normal qu’ils cherchent des cibles à l’étranger.» Rien d’étonnant à ce que Novartis soit dans leur collimateur. «C’est un des plus grands groupes et surtout ils n’ont jamais voulu négocier avec les activistes», répond une source policière britannique.
Mais les extrémistes des animaux sont-ils pour autant des «terroristes» du même calibre qu’al-Qaida, comme le laisse entendre Daniel Vasella? «Si vous avez l’impression que je vais me faire exploser devant vous, vous vous trompez. Mais je peux aller très loin pour sauver des animaux», lâche «JS» dont les activités sont private, confidentielles, avant de préciser qu’un de ses amis est actuellement incarcéré. «C’est un prisonnier politique», assure la jeune femme qui ne nous donnera ni son nom, ni son âge, ni son adresse, ni son numéro de téléphone. Et surtout pas à un journaliste suisse. «Les médias ne comprennent rien à la libération animale, et puis je suis timide», sourit la jeune femme aux cheveux rouge écarlate en ajoutant que sa famille ne connaît pas ses activités secrètes…

Voix muselées. Reste que les fous de nos amis les bêtes partagent avec les fous d’Allah un certain fanatisme. Ils veulent une société sans viande, ni cuir, ni laine, ni fourrure, ni soie, ni cire d’abeille, ni produits testés sur les animaux. Ils se revendiquent «vegans» et n’ont pas d’animaux de compagnie.
«Comment pourrions-nous en avoir?» s’étonne Debbie Vincent, une des activistes à plein temps de SHAC, bien calée dans une chaise longue rayée vert et blanc de Hyde Park, le plus grand parc public du centre de Londres. Pas un hasard qu’elle nous ait donné rendez-vous à cet endroit: c’est ici, au Speakers’ Corner («coin de l’orateur»), que toutes les opinions peuvent s’exprimer librement.
«Ce n’est plus notre cas. L’opinion publique n’entend plus notre voix, avoue cette quinquagénaire aux longs cheveux châtain clair et à la voix douce. Les médias qui sont à la solde des groupes pharmaceutiques ne parlent plus de notre cause. La presse a trop peur de perdre de la publicité. Et la justice nous persécute. »

Surveillance constante. Un pas de travers et la police lui saute dessus pour la jeter à l’ombre. Une action «directe» déjouée ou découverte, et c’est la prison. Et, quand les militants se déploient dans la rue, comme chez Harrods, les caméras de surveillance qui pullulent à Londres, sont à l’affût du moindre faux pas.
«Les sociétés démocratiques n’acceptent que les protestations qui sont inefficaces», clame-t-elle alors qu’un hélicoptère tournoie sur le parc où se bécotent les couples, où des enfants jouent au football et des jeunes femmes pique-niquent. «Et, si nos actions dérangent trop, nos gouvernements durcissent les lois. Ce sont eux qui poussent nos militants à la clandestinité et à la violence. Ce sont eux les terroristes, pas nous.»
Et si la société ne voulait tout simplement pas changer? Si elle voulait simplement manger de la viande et utiliser des animaux? Et si l’égalité des droits entre les humains et les bêtes n’était qu’une utopie? Debbie Vincent, impassible malgré la provocation, répond: «Nous n’avons pas le droit de les faire souffrir, de les torturer, de les massacrer ou de leur inoculer des maladies, même pour trouver le remède miracle contre le cancer. Les bêtes ont les mêmes droits que nous. De toute manière, notre mode de vie doit changer. Nous détruisons la nature pour faire du profit.»

Tous les moyens sont bons. Idem pour la vivisection qui ne sert à rien. «Si c’était le cas, les médicaments ne tueraient pas les gens qui les prennent. C’est stupide de croire qu’un rat réagit comme nous face à une drogue.» Mais est-ce une raison pour terroriser Vasella? Pour Debbie Vincent qui a déjà participé à des actions illégales, des libérations d’animaux de laboratoires ou des opérations au domicile de leurs bourreaux, tous les moyens sont bons pour faire parler de la cause.
«Il y a une telle frustration face à ces entreprises qui ne veulent pas négocier avec nous. Mais franchement, je ne vais pas plaindre un millionnaire qui maltraite les animaux. Novartis ne travaille pas pour l’humanité, mais pour faire du fric.» Autant dire que la paix entre SHAC et Novartis n’est pas pour demain. Et que la semaine d’actions annoncée du 24 au 30 août par le mouvement britannique va faire couler beaucoup d’encre.
«C’est le but», tranche Debbie Vincent, qui a déjà été arrêtée plus d’une quarantaine de fois et qui est persona non grata en Suisse. Elle a déjà été refoulée à la frontière helvétique. «S’il n’y avait pas eu les actions contre Vasella, vous ne seriez pas là en face de moi pour en parler.»
Un point pour Debbie qui, en gros, nous fait comprendre qu’en attaquant le jardin privé du patron de Novartis, SHAC s’est offert un plan de communication inespéré. «Ils sont à bout de souffle en Angleterre avec quelques centaines de membres», analyse une source sécuritaire du royaume.
En outre, le nombre d’attaques a drastiquement diminué depuis 2004 où plus de 124 militants avaient été arrêtés. «Tout comme celui des manifestants qui est passé de 11 400 à moins de 6300 en 2008», se réjouit Crispin Slee, porte-parole de l’association de l’industrie pharmaceutique britannique (ABPI). Idem pour les blocages de sociétés, les visites des maisons des directeurs, des employés, les incendies criminels ou le harcèlement téléphonique ou par courriel.

Soutiens et ennemis. «Nous ne voyons plus les gens de SHAC devant nos portes», constate le cadre anonyme de Huntingdon Life Science. «Pour nous, le réveil même tardif des autorités britanniques a porté ses fruits. Les activistes sont allés trop loin. A force de faire peur aux gens et de nous violenter, ils ont perdu toute sympathie dans l’opinion publique.»
«Faux», rétorque Debbie Vincent. «Nous avons plus de 10 000 activistes. Et des demandes de renseignements affluent de partout en Europe depuis les actions contre Daniel Vasella. Des groupes de sympathisants se sont créés en Suisse. Cela dit, nous recevons aussi des menaces de mort en provenance de votre pays», reconnaît la militante du SHAC, en baissant la voix.
Mais ce que cette pasionaria des droits des animaux ne dira pas, en revanche, c’est que les attaques contre le patron du groupe bâlois ne doivent rien au hasard. Selon plusieurs sources britanniques, elles ont été planifiées en juin dernier à Oslo lors du rassemblement mondial annuel des mouvements de défense des animaux. Plus de 300 activistes en provenance des USA, d’Italie, de Russie, d’Australie, d’Autriche ou de Suisse s’y sont rencontrés. Officiellement, pour parler philosophie. Officieusement, pour trouver de nouvelles stratégies de lutte et surtout des cibles pour frapper un grand coup médiatique.
D’ailleurs, beaucoup de militants sont «en vacances», reconnaît Phil Webb, 20 ans tout juste, tandis que cet anarchiste-squatteur aux longs cheveux blonds se rend à une «demo», une manifestation devant les bureaux d’AstraZeneca - un des principaux groupes pharmaceutiques britanniques - dans le quartier chic de Mayfair. Une de ces dizaines d’actions de protestation organisées chaque semaine à Londres. «Je ne chôme pas ces jours. Je participe jusqu’à cinq manifs par jour», lâche-t-il en posant son sac à dos sur le trottoir immaculé.

Direction la Suisse. Eni, 17 ans, et Kathy, 51 ans, vont distribuer avec lui des flyers aux rares passants. En silence. Trois militants contre AstraZeneca, c’est peu… «C’est vrai. Généralement, nous sommes une bonne quinzaine, même en plein été. Mais cette année, de nombreux activistes sont partis à l’étranger.» En Suisse? «Qui sait! Peut-être», rigole Phil, tout de noir vêtu et qui porte une copie d’un sac Chanel au bout du bras. «C’est du skaï, pas du cuir.»
«Bien sûr qu’il y a du mouvement dans notre pays ainsi qu’entre l’Angleterre et le reste de l’Europe, dont la Suisse», indique une source policière britannique. Et qui paie pour toutes ces opérations? «Des donateurs privés, les militants eux-mêmes, mais aussi les organisations officielles comme PETA (People for Ethical Treatment of Animals) ou Speak (the Voice for the Animals) en Angleterre», répond le cadre de Huntingdon Life Science. Barbara Davies confirme: «D’une manière ou d’une autre, l’argent circule entre les mouvements. Les objectifs des officiels et des clandestins sont les mêmes.» Abolition de l’expérimentation animale, de la consommation de viande, égalité des droits entre les êtres peuplant notre planète.
Reste que PETA se la joue star et paillettes alors que les militants de SHAC ou de l’ALF sont les sauvageons de la cause. Diffamation, se défend-on du côté de PETA France. «Nous ne versons rien à ces mouvements. Nous comprenons leurs actions, mais nous ne tolérons aucune forme de violence.»
Debbie Vincent ne confirme pas non plus ces liens. «Toutes les organisations sont indépendantes, même si nos buts sont communs et si nous visons la même révolution de notre société.» Une certitude néanmoins: SHAC ira jusqu’au bout, promet son activiste. «Et ceux qui s’opposeront à notre cause le paieront d’une manière ou d’une autre. Même des journalistes. On sait où vous vous trouvez.»
Des paroles en l’air? Pas vraiment. ALF avait marqué au fer rouge ses initiales sur le dos d’un journaliste britannique qui les avait infiltrés. Les militants de la cause animale n’ont rien de rigolos et de doux rêveurs. Ils sont prêts, organisés, déterminés et certains iront jusqu’à faucher des vies pour sauver les souris blanches aux yeux rouges de la pharma.
Une guerre mondiale se joue sous nos yeux. Et pour les «écoterroristes » britanniques, la Suisse est une cible de choix. Notre pays attendait les attaques des barbus islamistes et ce sont celles des poilus de la cause animale qui nous tombent dessus.




Tags: Ecoterroristes, Vasella, Novartis,

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Réaction de pro anima
le 25.08.2009 à 13:00
Et selon quel critère estimez-vous que cette cause (le droit...
 
Réaction de bricolobingo
le 24.08.2009 à 19:37
N'y avait-il pas des écoterroristes un peu plus sérieux que...
 



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