Dans une histoire aussi épouvantable que la crise libyenne, il faut se méfier des docteurs «yaka» et des conclusions péremptoires. Saurons-nous jamais toute la vérité sur ce qui s’est réellement passé à Genève, à Tripoli et à Berne?
La tentation est grande de récrire a posteriori les événements. La police genevoise n’a pas agi de manière proportionnée? Qu’aurait-on dit, durant l’été 2008, si on avait appris qu’elle avait renoncé à arrêter Hannibal Kadhafi par peur de représailles? On aurait hurlé au scandale. Et comment jugeraiton Micheline Calmy-Rey si elle avait refusé de formuler de nouvelles excuses dimanche, et si ce sursaut d’orgueil démocratique avait fait capoter la libération de Max Göldi? On aurait exigé la démission immédiate d’une ministre incapable de plier pour sauver un citoyen suisse.
L’affaire libyenne est cruelle pour la Suisse, parce qu’elle a mis au jour notre naïveté dans le monde d’aujourd’hui, notre esprit aussi aveugle que boyscout quand il s’agit de défendre le faible contre le fort et l’arbitraire. De Genève à Berne, en passant par Baden (siège d’ABB), on a péché par imprudence, par angélisme (il n’y aura pas de conséquences à l’arrestation du fils d’un dictateur, puisque cela a été fait au nom du respect des droits de l’homme). La Suisse s’est drapée dans l’arrogance des justes persuadés d’œuvrer pour le bien universel. Alors que les rapports de force internationaux, délivrés de l’opposition Est-Ouest, fonctionnent désormais selon les loyautés de clans et la suprématie des intérêts commerciaux. Neutre, la Suisse n’appartient à aucune alliance régionale (comme l’Union européenne ou l’OTAN), elle ne jouit donc d’aucune solidarité immédiate et inconditionnelle. Elle a peut-être encore des amis bienveillants, comme veut le croire Micheline Calmy-Rey, mais pas d’amis sûrs, c’est-à-dire des partenaires auxquels elle est liée par des intérêts formels. Et réciproquement.
La crise libyenne n’est pas cette histoire d’humiliations successives qu’on se raconte pour échapper à toute autocritique. Elle a brutalement déniaisé un petit pays si épargné par les guerres du XXIe siècle qu’il en a perdu tout savoir-faire en cas de tragédie.
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