COMBATIF: En 1981, Robert Badinter, alors garde des Sceaux, faisait abolir par le Parlement français la peine de mort. Denis, REA
Robert Badinter
La «Suisse déshonorée»
Par Patrick Vallélian - Mis en ligne le 25.08.2010 à 16:02
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ROBERT BADINTER. Le pourfendeur de la peine capitale fustige l’initiative pour la réintroduction de la peine de mort en Suisse. «Lamentable», estime le bouillant avocat.
«Cette initiative déshonore les Suisses.» La sentence claque dans la bouche de Robert Badinter. Comme celle d’un juge dans un tribunal. Pour le pourfendeur de la peine de mort, le héros de son abolition à travers le monde, le ministre de la Justice français qui avait réussi en 1981 à envoyer la guillotine aux oubliettes, le lancement de l’initiative visant à rétablir la peine capitale au pied des Alpes est une folie. Un non-sens complet pour un pays qui est à la pointe dans le domaine des droits de l’homme.
«C’est lamentable», peste l’avocat, essayiste et sénateur socialiste des Hauts-de-Seine. «Moi qui suis un “Suissophile”, qui défend la réputation de votre pays à l’étranger, et Dieu sait que cela n’a pas été facile après le vote sur l’interdiction des minarets, je trouve cela inqualifiable. Vous vous rendez compte que votre pays est un exemple, un modèle pour beaucoup d’autres et que, s’il se lance dans ce débat, il va réveiller des vieux démons ailleurs en Europe ou dans le monde.»
«LA SUISSE VA RÉVEILLER DES VIEUX DÉMONS AILLEURS EN EUROPE OU DANS LE MONDE.»Robert BadinterEt pourtant, le débat aura bien lieu. Le texte de l’initiative populaire «peine de mort en cas d’assassinat en concours avec un abus sexuel» a passé sans encombre le premier écueil de l’examen formel par la Chancellerie fédérale et a été publié mardi 24 août dans la Feuille fédérale.
Recours impossible. Les partisans de la réintroduction de cette peine abolie en 1942 pour les civils et en 1992 pour les militaires, ont désormais jusqu’au 24 février 2012 pour récolter les 100 000 signatures nécessaires à l’aboutissement de leur projet.
Lequel va faire couler beaucoup d’encre puisqu’il réclame la mort pour toute personne «commettant un meurtre ou un assassinat en concours avec un acte d’ordre sexuel sur un enfant, une contrainte sexuelle ou un viol». Il exige en outre que le coupable soit «exécuté indépendamment de toute expertise ou des connaissances scientifiques» et dans les trois mois. Autant dire que tout recours, devant le Tribunal fédéral et la Cour européenne des droits de l’homme, serait dès lors quasiment impossible.
Erreur historique. «Alors que l’abolition de la peine de mort gagne du terrain dans le monde, les Suisses pourraient revenir en arrière», poursuit Robert Badinter, visiblement très énervé. «Pensez que je vais en Biélorussie dans 15 jours, le dernier pays européen où on condamne encore à mort.
Comment pourrais-je continuer à plaider pour l’abolition si une vieille démocratie comme la vôtre change d’avis? Comment faire progresser cette cause dans le reste du monde si les Suisses donnent du crédit à des gens qui sont pour la peine de mort? On va en ricaner jusqu’aux USA. C’est une erreur historique.»
Des arguments qui laissent de marbre les initiants. Sur leur site internet www.todes-strafe.ch, ils estiment que seule «l’exécution du meurtrier permet aux survivants de faire leur deuil». «Juste et logique», elle permettrait aussi de rétablir en partie la dignité de la victime, ajoutent-ils avant d’estimer que les techniques modernes d’enquête rendent impossible la condamnation d’innocents.
«Ahurissant», tonne Robert Badinter avant de se demander comment la Suisse pourra tenir les engagements internationaux dont elle est signataire et fer de lance. D’autant que Genève a accueilli en février 2010 le 4e Congrès mondial contre la peine de mort, et que Berne avait appelé à l’époque à «s’engager pour avancer vers un monde sans peine de mort».
«La Suisse sera mise au ban des nations civilisées et des démocraties», tranche l’ancien ministre de la Justice français qui va prendre contact rapidement avec ses amis suisses afin de discuter de la situation. «Je serai d’une grande virulence avec votre gouvernement s’il valide cette initiative imbécile.» Autant dire que le Conseil fédéral sera sous pression. Si les initiants font le plein de signatures, il devra avoir le courage de proposer aux Chambres fédérales d’invalider l’initiative. En espérant que les parlementaires entendent à leur tour l’argument. Ce qui n’est pas certain puisque de nombreux UDC souhaitent que le texte soit soumis au peuple.
Une première. Quant à la section suisse d’Amnesty International, elle a rappelé cette semaine que la peine de mort est «inutile, injuste et inhumaine». Un avis repris en chœur par Aurélie Plaçais, responsable des campagnes de la Coalition mondiale contre la peine de mort, à Paris: «Cette initiative populaire nous inquiète et nous suivons la situation de très près.» D’autant que si la Suisse devait réintroduire la peine de mort, elle signerait une première.
Mondiale. Depuis le début du XXe siècle, aucun pays n’a fait marche arrière dans ce domaine jusqu’à aujourd’hui, alors que 139 pays ont aboli la peine capitale de jure ou de facto. «Mais depuis le vote sur les minarets, on s’attend à tout», regrette Aurélie Plaçais.
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