L'Hebdo;
2004-04-15 La Suisse doit participer à la police du ciel européenne Sécurité Le chef de l'armée, Christophe Keckeis, veut abolir les frontières pour la police aérienne.
Sécurité Le chef de l'armée, Christophe Keckeis, veut abolir les frontières pour la police aérienne. ParTitus Plattner.
Le «marais suisse», voilà comment Henri Bentegeat, le chef d'état-major des armées françaises, décrit la Suisse sur la carte européenne de surveillance aérienne militaire. Aujourd'hui, les centrales d'engagement des puissances européennes ne reçoivent pratiquement aucune information radar des militaires helvétiques. La Suisse leur apparaît comme une espèce de trou au milieu du continent, où ils ne peuvent voir que les avions volant à haute altitude, au-dessus de 6000 mètres. Il ne s'agit évidemment que d'une petite partie du trafic aérien. Pour avoir une vision détaillée d'une région aussi montagneuse, de nombreuses installations au sol sont indispensables.
Pas de neutralité face au terrorisme Parallèlement, les Forces aériennes suisses ne disposent pas des informations radar des pays voisins, ou alors seulement pour un territoire et une durée limités, ce qui est le cas par exemple lorsque l'Autriche livre des données pour assurer la protection du Forum de Davos. Le chef de l'armée suisse, Christophe Keckeis, souhaite mettre fin à cette situation absurde.
Pour lui, c'est l'un des «enseignements clés des attentats du 11 Septembre»: pour se prémunir contre une attaque du même type, les pays européens, tous trop petits, ne peuvent s'offrir le luxe de partager l'espace aérien militaire en respectant les frontières politiques (voir la carte ci-contre). Petite, la Suisse l'est plus que tout le monde, un avion de ligne ne mettant que six minutes pour traverser le pays du nord au sud. Pour Christophe Keckeis, «il serait logique et beaucoup plus efficace que la Suisse échange les données des radars militaires avec les Européens». Le ministre de la Défense, Samuel Schmid, serait lui aussi acquis à cette idée.
Seulement voilà, une expertise des spécialistes du droit international public du DFAE conclut qu'un tel échange constituerait une grave entorse à la neutralité de la Suisse. Selon eux, la souveraineté de l'espace aérien ne peut être partagée. «Pour ma part, explique Christophe Keckeis, ce genre d'explication ne m'émeut absolument pas. Personne, même en Suisse, ne peut rester neutre face au terrorisme.»
La Suisse pourrait même envisager d'aller plus loin, en intégrant les Forces aériennes suisses au futur pool de pays européens qui patrouilleront dans l'espace aérien par-delà les frontières nationales. Mais cela ferait bondir encore plus les inconditionnels d'une stricte neutralité. Cette idée est pourtant bien en marche: un premier accord, annonciateur du ciel unique européen, vient d'entrer en vigueur entre la France et l'Espagne. D'autres suivront. «Il est évident que la Suisse doit faire la même chose, s'enthousiasme Christophe Keckeis. Ce genre de collaboration fonctionne très bien. Nous l'avons prouvé durant le G8.» Des Mirage 2000 français avaient reçu l'autorisation de patrouiller au-dessus du sol suisse pendant le sommet d'Evian en juin 2003. Les F/A-18 suisses, eux, pouvaient voler en territoire français. Si une patrouille est déjà en alerte à l'est de la France, explique Christophe Keckeis, elle pourrait couvrir en même temps une zone en Suisse. La base militaire de Payerne pourrait alors renoncer à se tenir en alerte, pour ne prendre le relais que plus tard et couvrir à son tour une portion du territoire français. «Ce planning intelligent permettrait de mieux surveiller le ciel avec moins de moyens», conclut-il.
Moins de nouveaux avions? Conscient qu'une politique prudente vaut mieux qu'une opposition frontale avec le Parlement, Samuel Schmid prépare en ce moment avec la France un accord similaire à celui rédigé à l'occasion du G8. Mais celui-ci ne sera activable que pour une durée limitée - le temps d'un sommet important à Genève, par exemple - avec pour seul avantage d'échapper à plusieurs mois de négociations préalables.
A terme, toutefois, une entrée de la Suisse dans le ciel militaire européen unique semble le seul moyen d'assurer de façon crédible la police aérienne. Une telle collaboration permettrait en plus de renoncer à l'achat d'une partie des nouveaux avions de chasse dont l'acquisition, selon les militaires, se fait de plus en plus urgente. Au lieu d'une trentaine de nouveaux appareils, la Suisse pourrait par exemple se contenter de la moitié. «Cette hypothèse reste cependant à démontrer, selon Christophe Keckeis, car partout en Europe, il manque des avions de chasse.» Commencée au milieu des années 90, l'acquisition des 34 F/A-18 suisses avait coûté 3,5 milliards de francs. |
Christophe Keckeis «Il serait logique et plus efficace de collaborer avec nos voisins.»
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