Où suis-je? Ce n’est pas une interrogation pour rire, celle d’une Dame Helvetia ensommeillée surgissant étonnée de ses rêves. C’est sans doute, aujourd’hui, une bonne part de la question suisse. Parce que l’intérêt d’un Forum comme celui des 100, qu’organise L’Hebdo depuis six années, est sans doute dans les glissements, au fur et à mesure de la journée, de son intitulé de départ. «Leçons de la crise, défis d’avenir», disait l’invitation lancée à l’air du large. A l’arrivée, il y a eu pourtant glissement. Vers quelque chose d’autre et de vertigineux aussi: l’idée, pour ce pays et surtout pour ceux qui lui font l’honneur d’y croire, de chercher sa place: où suis-je, c’était donc bien la bonne question.
Mais d’abord l’air du large. Peutêtre est-ce la proximité du lac au soleil, dans cette université où le recteur Dominique Arlettaz ne cache pas son bonheur d’hôte, qui aide à imaginer d’autres rives, des horizons à atteindre, des bateaux sans amarres allant à l’aventure. L’air du large, au Forum, c’est d’abord l’heureux courant d’air des croisements de genre et de personnalité, toutes et tous cornaqués par Bruno Giussani, parfait en maître des cérémonies. On peut évidemment railler – d’autres que nous le font si volontiers – l’irruption dès potronminet à l’Amphimax de Dorigny du bataillon désigné des élites romandes. Ceux qui «font la Suisse romande», justement: des politiques (Pascal Broulis ou François Longchamp) et des horlogers, des industriels (André Kudelski ou Claude Hauser) et quelques artistes (Roger Pfund ou Sam Frank), haut fonctionnaires, gens des médias ou aventuriers (Sarah Marquis ou Bertrand Piccard), des rêveurs ou des économistes: le génie du lieu, c’est que parfois, ce sont les mêmes. Ou plutôt, que le Forum les mélange comme aucun autre lieu ne le fait en Suisse romande.
Pas une simple messe. Une étrange euphorie préside dès lors à ces retrouvailles annuelles de mai. Elle n’est pas celle des cooptés, ni de celles qui voudraient voir dans les 100 sans cesse renouvelés une simple messe d’autocélébration des décideurs, de ceux qui comptent ou croient compter. Car ils savent, tous, de Davos à Ecublens, que le principe de ce style de rassemblement fait ricaner les cyniques qui n’y veulent voir que petits fours ou ronds de jambe. Or, là comme souvent, il faut croire pour voir, et pour savoir: ce qui rassemble vraiment ceux qui viennent au Forum des 100, c’est l’envie. L’envie de ce pays ou de cette région vécue avec espérance, la volonté d’y rêver et d’y construire aussi fort qu’ailleurs. Ce sont des mots, oui. Mais les mots comptent, en ce lieu, et peuvent être ici aussi forts que des briques, ou au contraire friables comme plâtre, si on les lâche sans consistance.
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