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Prenez Sergio Romano, qui ouvrait les feux. L’Italien chic et polyglotte, l’élégance latine de l’historien, l’écrivain, l’analyste des vies politiques. Des vies: parce que cette finesse-là tente précisément de ne pas demeurer centrée sur elle-même. Romano, donc, début de matinée et un intitulé qui force immédiatement la porte: «Peut-on dire du mal de la Suisse?» Sergio Romano s’y engouffre au pas mesuré de la louve romaine, disant mille fois son respect de la Suisse, des institutions, de la démocratie d’ici. Il pique Berlusconi, démontre qu’il n’est dupe de rien ni de personne. Parle déshérence, secret bancaire, Kadhafi, solitude et amitiés délitées. Alors oui: on devrait pouvoir dire un peu de mal de la Suisse. Et cela peut arriver non parce qu’on n’aime pas la Suisse, c’est même le contraire. Cela semble évident. Ça ne l’est pas du tout.
Marie-Hélène Miauton, directrice de M.I.S Trend, au micro quelques instants plus tard. «Peut-être préfère-t-on ne pas avoir d’amis que de les partager avec monsieur Kadhafi.» Et toc. Il y a des rires satisfaits dans la salle. Voilà ce qu’on lui répond, à l’Italien qui «donne des leçons». Marie-Hélène Miauton dira que l’étude d’opinion Sophia 2010 (lire L’Hebdo de la semaine dernière) démontre la manière dont les Suisses gardent leur confiance en leur pays, la façon dont ils trouvent qu’il a fait mieux que les autres durant cette fameuse crise.
La question cachée. Mieux que les autres: l’irruption du glissement. La question dans la question, ou cachée sous la question. Sommes-nous, définitivement, «mieux que les autres», les «donneurs de leçons»? Durant le repas, on parle au conseiller national Christian Luscher de son récent débat télé musclé avec Jack Lang (sur le sujet de l’affaire Polanski), et le basculement perdure. Le député libéral genevois vous explique son contentement d’avoir dit son fait à l’ancien ministre français. En clair, de lui avoir bien fait comprendre de «la boucler», à Jack Lang, avec son pays où la justice est aux ordres du pouvoir élyséen, et patati et patata. Vous sentez le glissement, la susceptibilité qu’il suppose, presque la peur?
Parce que cela continue, évidemment, toute la journée, que c’est le travail érodant et merveilleux des questions sous les questions: elles persistent, elles avancent. Prenez l’urbaniste Pierre-Alain Rumley et son travail sur une Suisse à neuf cantons: il sent bien que la dimension cantonale, l’horizon, n’est plus juste, efficace, à la bonne hauteur pour où est la Suisse. Xavier Rosset et Sarah Marquis viennent raconter des aventures étonnantes d’isolement ou de marche désertique: mais pourquoi ne les mènent-ils pas en Suisse, par ici, pourquoi trouvent-ils si primordial de, littéralement, s’échapper?
On commence à comprendre que le Forum des 100, en 2010, parle en réalité du rapport de la Suisse au monde qui l’entoure. Peter Brabeck-Letmathe, le président de Nestlé, dit qu’il n’est pas si important que la Suisse résiste «mieux que les autres» (décidément…), car les crises vraies sont ailleurs et autrement urgentes: l’alimentation d’une planète où un milliard d’individus ont faim, les réserves d’eau, les choix stratégiques à opérer. Peter Brabeck a une étonnante force de conviction «mondialisée». Elle tient dans cet indéfinissable accent charmeur où l’on cherche l’Autrichien mais où soufflent des tons latins ou sud-américains: il franchit les frontières, forcément.
| Dossier 'Crise économique' | | |
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