L'Hebdo;
2006-09-28 Urbanisme La Suisse invente ses campus
Pour conserver leur place dans la course à l'excellence, les Hautes Ecoles helvétiques repensent leur vie et leur environnement. En lorgnant du côté des centres commerciaux. Par Mireille Descombes.
Des campus en Suisse? Il y a quelques années, le terme aurait fait sourire. Trop ambitieux, prétentieux même pour notre modeste réalité. On l'associait avant tout à la culture anglo-saxonne, à ses universités conçues comme des petites villes, à son habitude de parquer étudiants, enseignants et chercheurs à l'écart, de préférence en périphérie. Auréolée d'un parfum de désordre et de sédition hérité de soixante-huit et de la guerre au Vietnam, l'idée même de campus, par ailleurs, en effrayait plus d'un.
Et puis, rapidement, notre perception a changé. Grâce, entre autre, aux écoles polytechniques. Se développant à l'extérieur des villes pour mieux grandir, les sites de Lausanne et Zurich sont entrés dans l'impitoyable course à l'excellence. Sur le plan de l'enseignement et de la recherche, ils s'en sont bien sortis. Mais leurs infrastructures n'ont pas suivi. Manque de logements pour les étudiants et les professeurs invités, absence d'une bibliothèque digne de ce nom, pas de centre de congrès à proximité, et pas de magasins pour faire ses courses. Les espaces, désormais très vastes, manquaient tragiquement de vie et donc, à terme aussi, d'attractivité. Les deux institutions ont réagi et empoigné le taureau par les cornes. Désormais, en Suisse aussi, le mot campus est entré dans les moeurs.
Mais le débat sur l'architecture universitaire est bien plus vaste et ses enjeux passionnants. «Avec les centres commerciaux, les campus font partie des grandes traces qui ont marqué le territoire au XXe siècle et donné un sens nouveau à la vie communautaire», relève Astrid Bucher. Pour la doctorante du professeur Patrick Mestelan, à l'EPFL, il existe du reste des similitudes flagrantes entre ces deux mondes installés souvent l'un comme l'autre en marge des villes et obligés de diversifier leur offre (hôtel, théâtre, sport, espaces verts et même hôpitaux) pour faire face à la concurrence. «Aux Etats-Unis, rappelle encore la jeune femme, les campus comme les centres commerciaux s'interrogent sur une vision globale et interviennent comme de véritables promoteurs immobiliers. Pour rendre la vie estudiantine plus attractive, certaines universités - Yale University, University of Pennsylvania, Ohio State - ont récemment investi des millions de dollars, notamment dans l'activité marchande.»
Centre commercial Les Américains ne sont pas les seuls à relier appétence de savoir et consommation. Conçue par Périphériques Architectes, la toute nouvelle extension du campus de Jussieu - dont les étudiants viennent de prendre possession - emprunte sans détour sa logique fonctionnelle au centre commercial. «Ce modèle offre d'excellentes solutions à divers problèmes de fonctionnement, par exemple la gestion des flux», explique l'architecte David Trottin de l'agence parisienne. Dans le nouveau bâtiment baptisé Atrium, l'ensemble des circulations (escaliers, escalators et ascenseurs) est ainsi regroupé au coeur du bâtiment, autour d'un vaste espace couvert. S'y ajoute une utilisation massive de la couleur qui doit permettre à l'utilisateur de repérer immédiatement les secteurs. Fini les couloirs en culs-de-sac et les escaliers aveugles. Le campus est entré dans l'ère de la séduction. |
Utopie? Une Campus Guest House imaginée, pour l'EPFL, par Salomé Gutscher et Aline Dubach dans le cadre du Laboratoire de la production d'architecture dirigé par Harry Gugger.
passé L'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne au temps des pionniers. Un esprit d'entreprise qui trouve aujourd'hui un prolongement logique avec le futuriste projet du Learning Center.
tendance Le nouvel Atrium de Jussieu (Paris), construit par Périphériques Architectes, est directement inspiré du centre commercial.
Lausanne L'EPFL visionnaire à petits pas
Tout en peaufinant son Learning Center, l'Ecole polytechnique fédérale planifie un centre de congrès, un hôtel et des logements pour les étudiants.
Stratégie visionnaire ou pure folie? C'est la question que, à la fin de 2004, beaucoup ont posée. Plus connue, jusque-là, pour son soutien aux sciences du vivant que pour sa défense de l'architecture contemporaine, l'EPFL sortait de sa réserve et se lançait dans un projet grandiose: une super bibliothèque en forme de plaque ondulante percée de grands patios, une sorte de rêve blanc et aérien posé dans le paysage et signé par le prestigieux bureau japonais Sanaa de Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa. Réalisable, vraiment? La saga du Learning Center commençait. Techniquement mais surtout financièrement, le pari n'était pas gagné.
Deux ans plus tard, les choses sont en bonne voie. Les 100 millions de francs nécessaires ont été trouvés (un financement mixte associant Confédération et privés, avec notamment un très important soutien de la firme Rolex). Après un appel d'offres, un partenaire constructeur, Losinger Construction SA, a été choisi avec un mandat en entreprise globale, soit un contrat à prix forfaitaire. Une manière, pour l'EPFL, de se prémunir contre tout dépassement de budget en laissant aux architectes la gestion de leur projet. Pour démarrer le chantier au début de 2007, la haute école attend encore l'approbation du projet par le Parlement. Le Learning Center devrait être pleinement opérationnel au printemps 2009.
«Les jalons clés ont été respectés. Les questions techniques, et notamment le problème posé par les grandes portées de 90 mètres, sont résolues. Ce week-end, on vient même de démontrer que le bâtiment était minergie», se réjouit, avec un brin d'ironie, Francis-Luc Perret. Le vice-président de l'EPFL pour la planification et la logistique apprécie visiblement la dimension laboratoire de l'entreprise. «Quelques réajustements ont été nécessaires, précise-t-il. L'emprise au sol a été diminuée, l'occupation de l'espace densifiée et l'on discute encore de la forme des vitrages, hésitant entre des rhomboïdes courbes, soit des pièces uniques, et des choses plus linéaires produites en série. Mais le concept originel est respecté. Et en dépit de sa technicité, ce bâtiment s'avère tout à fait compétitif au niveau coût, avec un prix au mètre cube d'environ 750 francs, soit 40 % moins cher que d'autres constructions du campus.»
S'il en est le plus prestigieux, le Learning Center n'est en effet pas le seul projet «immobilier» de l'EPFL. «Planifié après 1968, le site a connu une forte croissance au gré des exigences de recherche et de formation, explique Nicolas Henchoz, porte-parole. Il s'agit maintenant de faire de cet empilement de laboratoires et de salles de cours une véritable petite ville, en relation avec l'université et le CHUV, nos partenaires. Avec sa Science City, Zurich présente avant tout un concept global. A Lausanne, nous proposons également une vision globale, mais avec une approche plus pragmatique, par étapes.»
Certains projets sont en cours, d'autres encore au stade des appels d'offre. Mais les sites de ces développements sont déjà connus. Au nord, à côté de la ligne du métro (TSOL), prendra place un centre de congrès avec une salle d'environ 2000 places et une petite galerie marchande (pas question de faire concurrence aux voisins). Au sud, de l'autre côté de la route cantonale, et en partenariat avec la commune de Saint-Sulpice, seront construits 300 logements pour étudiants et un hôtel de 200 à 250 chambres. On planifie aussi, un peu plus à l'ouest, un parc scientifique pour accueillir entreprises partenaires et start-up, et plus au nord un centre destiné à la petite enfance et même un Faculty Club permettant de mieux recevoir les hôtes de passage. Coût global: 500 millions de francs, dont 130 assurés par la Confédération. Les travaux s'échelonneront entre 2006 et 2010.
Malgré ces ambitieux objectifs, pas question de singer les Etats-Unis ou de créer des ghettos. A Lausanne, comme à Zurich, on insiste bien sur la nécessité de conserver des liens privilégiés avec la ville et ses habitants. Le Learning Center et le centre des congrès seront accessibles à chacun, jeunes et moins jeunes. Faire un pas de plus, et imaginer de loger des personnes âgées au campus? Certains étudiants y ont songé. Une idée à creuser! Les soirées y sont calmes (actuellement en tout cas), les espaces verts nombreux, et les rencontres stimulantes. |
Learning Center Les 100 millions ont été trouvés. La super bibliothèque conçue par le bureau Sanaa devrait être opérationnelle en 2009.
Site L'empilement de laboratoires et de salles de cours fera place à une véritable petite ville.
Quand les universités romandes planchent sur l'utopie
Lausanne Les futurs architectes revisitent leur campus
Des passages surélevés, des bâtiments qui s'imbriquent et se ressemblent, des couloirs sans fin. Pour une personne extérieure, un simple rendez-vous à l'EPFL peut virer au cauchemar. Partant de cette expérience et de la volonté de mieux comprendre son nouveau lieu de travail, le professeur Harry Gugger - partenaire du bureau bâlois Herzog & de Meuron - a commencé l'an dernier son enseignement au Lapa de l'EPFL (Laboratoire de la production d'architecture) en prenant pour thème le campus d'Ecublens. Un «projet purement académique», insiste-t-il pour éviter tout malentendu. Les étudiants ont notamment travaillé sur la problématique d'un campus unifié associant plus étroitement l'EPFL et l'université et imaginé diverses stratégies pour mieux le relier à la ville tout en y apportant les éléments indispensables à une véritable vie urbaine. Parmi les propositions: un parking facilement réadaptable à un autre usage, un pont-garderie, une maison pour personnes âgées ou des logements pour étudiants installés sur les toits. En travaillant sur le campus, il s'agissait aussi de tester une approche et une méthodologie qui, cette année, seront appliquées à un quartier de La Havane confronté à l'urgence de se développer tout en préservant l'existant.
Logements pour étudiants Une vision signée Thomas Bregman et Julien Ineichen.
Neuchâtel Le rêve du recteur
Constatant que «plusieurs années après la fin d'Expo.02, les Jeunes-Rives, le plus beau site de Neuchâtel, étaient toujours en friche», Alfred Strohmeier, le recteur de l'université, s'est permis de rêver. N'était-ce pas là le lieu idéal pour édifier un nouveau campus urbano-lacustre résolvant ainsi le manque de place de l'institution et les problèmes liés à la trop grande dispersion de ses bâtiments? Il a soumis son idée au bureau Geninasca Delefortrie S.A. qui s'est laissé séduire. Les architectes neuchâtelois ont imaginé une série de pavillons-wagons bas, légers, transparents, perpendiculaires au rivage et ne masquant donc pas la vue. L'un d'eux servirait à l'enseignement, un autre à la bibliothèque, un troisième pourrait faire office de centre de congrès avec un restaurant donnant sur la lac. Réaliste? «Faisons déjà passer le rêve, après, on discutera des solutions», sourit le recteur avant de retourner à ses dossiers.
Zurich L'EPFZ s'offre un collier de perles
La métropole alémanique voit grand, européen et multiplie les chantiers. Elle transforme notamment son site du Hönggerberg en une ambitieuse Science City.
Si vous vous rendez à l'EPFZ, n'oubliez ni le plan ni l'adresse. Ses bâtiments sont en effet répartis sur deux sites distants de sept kilomètres. Le plus ancien, tout proche de l'université et de l'Hôpital universitaire, est situé au centre ville, à 10 minutes de la gare. L'autre, qui s'est développé au Hönggerberg depuis les années 60, se présente comme un grand carré cerné de verdure. Tous deux sont en pleine reconstruction. Des projets ambitieux qui - avec le site extérieur de l'Université de Zurich se trouvant à l'Irchel - devraient former, résume Gerhard Schmitt, «un collier de perles» ou plus prosaïquement ce que le vice-président pour la planification et la logistique de l'EPFZ considère comme «un modèle universitaire du XXIe siècle, un campus idéal, réellement en phase avec la Suisse, l'Europe et le monde.»
Depuis la fin du XVIIIe siècle - date de l'apparition du mot - le campus a en effet subi de nombreuses mutations. «Actuellement, explique la chercheuse Astrid Bucher, ils sont essentiellement de deux types. Dans le premier cas - comme à Berkeley - le campus possède un territoire aux frontières clairement définies, ce qui en limite la croissance. Dans le second - à l'image de l'University of Pennsylvania de Philadelphie - le territoire universitaire est un district urbain à part entière. Il s'ouvre sur la ville et l'invite à venir vers lui.» Tout en se méfiant des comparaisons réductrices, on pourrait donc dire que l'EPFZ explore, à sa manière, les deux voies et leurs avantages respectifs.
Au centre, jouant avec la structure de la ville en terrasse, intégrant de nouveaux bâtiments et de vastes espaces verts, le projet - qualifié de Kultur und Bildungsmeile - prévoit une refonte de tout le quartier, jusqu'au Kunsthaus. Il est encore au stade du plan directeur. Le développement du Hönggerberg est plus avancé. Baptisé Science City, il se présente comme un campus high-tech regroupant les sciences de la vie, de l'information, de la construction ainsi que l'architecture.
Coûteux? Assurément, mais on compte sur une importante participation du privé. L'Information Science Lab, un bâtiment ultramoderne actuellement en construction (fin des travaux pour 2007), est ainsi financé à hauteur de 23 millions par Branco Weiss, la Fondation Siemens lui offrant également 3 millions. Autre projet phare, le Sport Center a reçu 12 millions de la Banque cantonale de Zurich. Précieux outil construit en bordure du campus, il servira de laboratoire au nouvel Institut des sciences du mouvement et des sports tout en accueillant le public et diverses manifestations extérieures à l'EPFZ.
Science City, on l'espère, vivra «24 h sur 24 h». Elle comportera donc aussi des logements pour environ 1000 personnes. «Loin de nous l'idée de créer un ghetto pour étudiants. On veut simplement leur offrir, ainsi qu'à nos professeurs invités, la possibilité de loger sur place, près de leur travail, insiste Gerhard Schmitt. Il est important aussi que les chercheurs et les scientifiques de passage puissent bénéficier des possibilités de rencontre offertes par un tel lieu, opportunités qui se perdent lorsque l'on habite en ville.»
A quoi ces maisons ressembleront-elles? Certaines idées ont déjà vu le jour, notamment le concept de petits immeubles se combinant pour former des sortes de chaînes moléculaires. Mais rien n'est encore fixé. Une chose est sûre en revanche: Science City n'entend pas devenir une succession de gestes architecturaux. Ce qui compte avant tout pour ses promoteurs, c'est la cohérence globale, la qualité du plan directeur (réalisé par Kees Christiaanse) et la durabilité. Parvenir, sur le plan énergétique, à une consommation zéro: tel est le pari de Science City, un défi qui, semble- t-il, vaut déjà aux Zurichois la visite de nombreux collègues étrangers, notamment asiatiques, confrontés, eux aussi, au développement de leurs propres campus. |
Sport Center Outil pour les chercheurs et les étudiants, le centre sera aussi ouvert au public.
Information Science Lab Ce bâtiment, qui sera terminé en 2007, a reçu 23 millions de Branco Weiss et 3 millions de la Fondation Siemens.
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