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Proche- Orient
La Suisse, nouvelle cible

Par Patrick Vallélian - Mis en ligne le 21.12.2009 à 16:08

REPORTAGE. Le vote suisse contre les minarets fait la une des gazettes dans le monde arabe et provoque la colère. L’économie helvétique et Berne se préparent au pire.

Farzat Eid est rouge de colère après l’interdiction des minarets votée le 29 novembre par le peuple suisse. Et ce Syrien d’une cinquantaine d’années, patron d’une ferronnerie d’art du quartier de Deira, dans le vieux Dubaï, veut frapper un grand coup. Il est prêt à produire en série des pointes de minarets aux couleurs helvétiques. Mieux même, explique cet expatrié qui vit depuis de nombreuses années dans la cité des mille et une grues: «Pour les Suisses, je vends mes minarets à moitié prix», annonce-t-il en caressant son crâne chauve. «Et je vous l’envoie même gratuitement chez vous. Vous pourrez l’installer où vous voudrez. Même dans votre jardin. Je veux juste faire mon devoir de musulman.»

Et quand on sait que ces structures formées de trois grosses boules métalliques et coiffées d’un croissant islamique coûtent jusqu’à 50 000 dollars, on apprécie le geste. «L’interdiction des mosquées [sic] est un scandale. Je ne vous comprends pas», poursuit notre vendeur alors qu’à deux pas, le trafic routier se faufile lentement et bruyamment dans la rue étroite qui mène à la place Al-Nasir.

Des Farzat, ces musulmans déçus par la décision helvétique, contre ce qu’ils appellent de l’arrogance et une grave atteinte à la liberté religieuse, L’Hebdo en a rencontré des dizaines durant une immersion d’une semaine dans le monde musulman, entre le Liban, la Syrie et les Emirats arabes unis.

Avec chaque fois, la même interrogation dans leur bouche: pourquoi? «Pourquoi haïssezvous l’islam. De quoi avez-vous peur?» ose Samer, un serveur d’un restaurant huppé et bondé du Dubai Mall, un des énormes et somptueux centres commerciaux de la cité qui pousse au milieu du désert. Or ce jeune Syrien n’attend pas la réponse. Il s’en va, le regard plein de dédain.

Heidi à la kalachnikov. Et dire que jusque-là, la Suisse jouissait d’une image de paradis au pays d’Allah. Un pays neutre, indépendant et sans tache au milieu du choc des civilisations qui fait rage depuis le 11 septembre 2001. «Pour nous, la Suisse, ce n’est pas un pays, c’est une banque dont on ne parle jamais ou presque. Alors vous pouvez imaginer que son irruption dans le paysage médiatique arabe fait l’effet d’une bombe», constate Mohammad Ballout, journaliste franco-libanais, avec lequel nous partageons le taxi de retour entre Damas et Beyrouth. «C’est comme si tu te réveillais le matin avec Cendrillon dans ton lit, ou plutôt Heidi, mais qu’elle porte une kalachnikov. C’est incroyable. On est tombé des nues.»

Et la réponse ne s’est pas fait attendre. Les dénonciations de cette Suisse haineuse qui a déclaré la guerre à l’islam fleurissent dans les quotidiens arabes. Que cela soit dans le The National d’Abu Dhabi, Al Watane de Damas, Al-Akhbar et Al-Nahar de Beyrouth, les commentaires sur le vote suisse sont sans concession et inquiétants. Les chroniqueurs et des dizaines de lettres de lecteurs dénoncent une décision xénophobe et un pays qui porte désormais le flambeau européen de la croisade antimusulmane. «Désormais le chocolat suisse est devenu amer», constatent les éditorialistes.

Cette campagne médiatique commence à porter ses fruits. Dans les souks de Damas, dans la Dahieh chiite de Beyrouth et même dans les dîners mondains de Dubaï et d’Abu Dhabi, on ne parle plus que du non suisse aux minarets. «Pourquoi la Suisse fait-elle comme l’Amérique?» s’interroge Hilwan, juriste dans l’administration syrienne le jour et conducteur de taxi la nuit. «En Occident, vous traitez les musulmans comme des terroristes. Enfin, ce n’est pas complètement de votre faute. J’en veux aussi à Ben Laden. Ce sont des méchants comme lui qui ont collé une image de violence à l’islam.»

Les autorités religieuses y vont également de leur couplet, faisant de la Suisse le sujet de leur prêche du vendredi. «Ce vote est une provocation inutile alors qu’un dialogue s’installe entre Orient et Occident», tonne Mohammed Yessar, imam de la grande mosquée des Omeyades de Damas. «Mais de toute manière, avec ou sans minarets, ce n’est pas la Suisse qui va arrêter l’expansion de notre religion en Europe.» D’autres voix se font plus menaçantes. Ahmed, Algérien salafiste croisé à Damas et qui ne rêve que d’un départ pour la guerre sainte en Irak: «Vous voilà dévisagés! Les Suisses font désormais partie de nos ennemis. Votre pays est une terre de Djihad. Il est sur notre liste de cibles.»

Merz en pompier. Voilà donc la Suisse dans la ligne de mire de l’extrémisme islamiste. Rien d’étonnant dans ces conditions que le président de la Confédération Hans-Rudolf Merz ait appelé la semaine dernière le cheikh Khalifa bin Zayed Al Nahyan, son homologue des Emirats arabes unis, pour lui expliquer – sans s’excuser – les raisons du vote suisse. Un appel qui a fait le lendemain la une de Al Ittihad, le quotidien émirati. Le temps presse pour éviter que l’affaire ne tourne au drame danois. Nos diplomates battent ainsi la campagne jour et nuit. Leur mission: éteindre les foyers d’incendie dès qu’ils s’allument. Wolfgang Amadeus Brülhart, ambassadeur de Suisse aux Emirats, s’est fendu la semaine d’une lettre de lecteurs dans le National pour répondre aux attaques du chef de la police de Dubaï. Le message de l’ambassadeur Brülhart: l’interdiction des minarets n’est pas celle de l’islam.

La crainte est aussi économique et nos entreprises sont en contact régulier avec les services de la Confédération et les ambassades sur place, confirme un diplomate suisse en poste au Moyen-Orient. L’enjeu est de taille. En 2008, la Suisse a exporté pour près de 9 milliards de francs de marchandises dans les principaux pays musulmans, soit un peu moins de 4% de notre balance commerciale. Mais surtout nos diplomates se souviennent très bien du sort réservé aux produits danois après l’affaire des caricatures de Mohammed: retirés des rayons et boycottés depuis.

Boycott: le mot est d’ailleurs sur toutes les lèvres dans le monde arabe. Il fleurit aussi sur l’internet, essentiellement sur des sites basés en Turquie, en Egypte et en Arabie saoudite. Mais qu’en est-il vraiment? Pour l’instant personne ne veut s’avancer. «Les affaires sont toujours aussi bonnes», constate une vendeuse beyrouthine de Tally Weijl, la marque de vêtements bon marché basée à Bâle. Même son de cloche de la part d’Espérance, une jeune femme qui vend des fontaines à eau Nestlé dans un centre commercial de Beyrouth. «Mais je dois avouer que les gens ne savent pas toujours que Nestlé est suisse.»

De son côté, Nouzha attend l’avis des religieux pour se passer du chocolat du géant de Vevey, avant d’admettre que cela lui crèvera le coeur. «Mais c’est vous qui l’avez cherché», lâche cette mère de famille qui vit dans la Dahieh.

Le calme avant la tempête? Un Suisse du Golfe en doute: «Les gens qui ont les moyens de se payer des produits suisses ne sont pas des fous de Dieu. Nous touchons avant tout l’élite. Ils savent faire la part des choses.» N’empêche, le Hezbollah a déjà dressé une liste des importations à croix blanche. Au cas où...

Banquiers inquiets. Sur le front de la finance, les banquiers suisses tremblent, eux aussi, pour les 500 et quelques milliards de dollars arabes déposés dans leurs coffresforts. «Si les pays du Golfe retiraient leur argent de vos banques, votre économie serait fichue», menace Nesri, étudiant en droit de première année de l’Université de Damas, qui a entendu parler de l’appel du cheik Al-Qaradâwî sur Al-Jazira. Le prédicateur a exhorté les musulmans à placer leurs dollars ailleurs qu’en Suisse.

Nos banques actives à Dubaï, une trentaine en tout, ont reçu le message cinq sur cinq. Elles se préparent à toutes les éventualités. En toute discrétion. «Un groupe analyse la situation», confie un gestionnaire de fortune d’une grande banque croisé dans le DFCI, le centre financier international de Dubaï. Reste que cet Alémanique est optimiste. «Mes clients ne m’ont même pas posé une seule question au sujet du vote. Les très riches ne vont pas déplacer leur argent. Ils savent pourquoi ils l’ont confié à une institution helvétique. Et puis franchement, avec la crise financière que traverse Dubaï, la stabilité suisse vaut plus qu’un vote sur les minarets.»

Et ce ne sont pas les organisateurs du 5e marché de Noël suisse d’Abu Dhabi qui vous diront le contraire, eux qui ont installé une trentaine de chalets en bois dans les jardins d’un hôtel de luxe. Ça sent la raclette et la fondue. Le chocolat coule à flots. Les drapeaux des cantons suisses se balancent fièrement au son d’un orchestre appenzellois qui joue de la musique traditionnelle. «Tout se passe très bien. Le public est là», confie Estelle Gay, une Jurasso-Fribourgeoise établie dans les Emirats avec sa famille, et qui tient un stand de bricolages suisses avec deux amies. «On a même vendu des paniers avec la croix suisse.» Reste un certain malaise, confie la jeune femme. «Nos amis musulmans ne comprennent pas le vote suisse. Et je dois avouer que ces temps, on a plus de mal à dire qu’on est Suisse.»

Un sentiment de honte que ne connaît pas Hansueli Wälte, un des musiciens de l’«Original Appenzeller Streichmusik Alder». Attablé à côté d’un groupe de Romands qui dégustent une fondue au pied des palmiers, cet assureur de profession et «ami du président Merz», ditil, n’en démord pas. «J’ai voté contre ces minarets.» Pourquoi? «Je ne veux pas de femmes en burqa chez moi ni d’appel à la prière avec des muezzins», répond-il du tac au tac. «Exclu. Je respecte les musulmans ici. Qu’ils me respectent chez nous», conclut-il avant de reprendre son violon devant un parterre de femmes voilées.

Assises bien sagement sous la pluie fine, elles écoutent attentivement le yodel de Hansueli. Elles l’observent même avec attention, scrutant probablement la moindre fausse note dans la partition suisse. Comme le milliard de musulmans.

«POURQUOI HAÏSSEZ-VOUS L’ISLAM? DE QUOI AV EZ-VOUS PEUR?»
Samer, serveur d’un restaurant huppé du Dubai Mall
«NOS AMIS MUSULMANS NE COMPRENNENT PAS LE VOTE SUISSE.»
Estelle Gay, Jurasso-Fribourgeoise établie dans les Emirats
 
Lire aussi l'interview de Paul Hinder, l'évêque suisse d'Arabie : "Il m'arrive d'envier les musulmans de Suisse"




Tags: Proche-Orient, minarets, reportage au Proche-Orient,

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Réaction de kazi
le 05.01.2010 à 13:58
..Pourquoi toujours ces mots: "haine" et "racisme" dans les esprits de...
 
Réaction de Remimi
le 04.01.2010 à 12:15
Vivre au Yemen? Pourquoi pas... Mais je n'arrive pas à comprendre...
 
Réaction de mimi
le 24.12.2009 à 10:55
Bel article pourri, bourré de lieux communs éculés. La Suisse est un...
 
Réaction de Flannigan
le 23.12.2009 à 22:20
Bravo aux Suisses pour leur votation. Quelque part en Europe, la...
 
Réaction de Rue
le 22.12.2009 à 08:37
gnorance ? amalgame ? voyons... Qu'est-ce que l'interdiction des minaret, si ce...
 
Réaction de yorglaa
le 21.12.2009 à 13:56
[...]D’autres voix se font plus menaçantes. Ahmed, Algérien salafiste croisé à...
 
Réaction de pour ne pas être dup
le 21.12.2009 à 11:50
Dup...petit facho...Les chemises brunes de l'an 2000 ne supportent pas la...
 
Réaction de dup
le 20.12.2009 à 15:23
artilcle scandaleux de propagande . De la part de l'hebdo ,...
 
Réaction de dup
le 20.12.2009 à 14:45
artilcle scandaleux de propagande . De la part de l'hebdo ,...
 
Réaction de carlos
le 18.12.2009 à 19:10
Merz en pompier. Voilà donc la Suisse dans la ligne de...
 
Réaction de Linda Sabag
le 18.12.2009 à 19:06
Formidable ce reportage. Ouvrir les yeux aux Suisses. Bravo.
Réaction de Calami
le 18.12.2009 à 14:31
Dans les souks de Damas, dans la Dahieh chiite de Beyrouth...
 
Réaction de Sandra
le 17.12.2009 à 18:14
Excellente plongée au Proche-Orient! Un récit fabuleux. Finalement, les pays...
 
Réaction de David Goldstein
le 17.12.2009 à 17:33
Bravo pour ce reportage à la Robert Fisk. Bon travail. J'ai...
 



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