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Par Christophe Passer - Mis en ligne le 18.05.2011 à 14:13 |
Tout va bien. Tout va presque pour le mieux. Jeudi dernier, pourtant, lors du Forum des 100, le temps a parfois tourné à la grisaille. Faut dire qu’il faisait beau depuis des jours, chaleur, annonces de sécheresse. Les 800 personnes présentes se mélangeaient café à la main, sourires du matin, télescopage unique en Suisse romande des artistes et des décideurs, des politiques et des professeurs. Un vrai succès. Mais aussi, derrière les baies vitrées, les griffures nuageuses dans le ciel, un peu de pluie, du vent trop frais pour mai. Ce Forum 2011 a connu une météo similaire. D’abord, une musique générale heureuse, l’idée d’un pays et d’une région en forme. Un soulagement réel, après deux années où, en Suisse romande aussi bien qu’alentour, il s’agissait de tenir. 2011 ressemble dès lors à l’embellie, un air de paradis. Mais ce soulagement maraude aux lisières de l’autosatisfaction. En entrant dans la salle, un patron de PME fredonne «y en a point comme nous», déclenchant des rires. «Regarder le monde, comprendre la Suisse», dit l’intitulé de la journée. Pour beaucoup, regarder ce monde, c’est se réjouir que la Suisse se porte bien mieux que lui. Parag Khanna est un Indo-Américain traduisant le génie du syncrétisme états-unien. C’est lui qui commence. Né à Kampur, résidant à New York, cet expert en relations internationales de 34 ans fut l’un des conseillers de la campagne de Barack Obama. Veste sport et pantalon clair, concis, quinze minutes top chrono, cool, imagé, spectaculaire juste ce qu’il faut, les slides du Power-Point défilant comme autant d’uppercuts, sa présentation est impressionnante. Ce monde qui vient. En clair, pour ce qui est de la globalisation, on n’a encore rien vu, boys and girls. De la route de la soie de jadis au monde totalement connecté qui vient, Khanna évoque une «entropie de la géopolitique» qui donnera aussi de plus en plus d’influence aux villes. Il voit des chances dans les bouleversements qui déferlent, choque certains en qualifiant l’opération américaine contre Ben Laden d’ «évolution positive de civilisation» (lire L’Hebdo du 5 mai). Mais aussi, déjà, quelques failles, lorsqu’il dit ruptures, pressent des grincements, des changements de rapports de force que l’environnement rendra obligatoires. L’assistance est épatée, applaudissements nourris, mais presque étrangers: le monde dont parle Khanna, c’est celui qui est en dehors de la Suisse. Il fut une époque récente où dire que les choses allaient bien par ici était une provocation. L’humeur était aux humeurs dénigrantes. Changement climatique, il s’agit désormais de souligner nos excellences et de battre en brèche quelques antiennes. Le professeur Etienne Piguet, géographe à l’Université de Neuchâtel, le fait avec talent en une intervention sur les «idées reçues de l’immigration». Un quart des Suisses sont nés hors du pays. Quand un(e) étranger(ère) se marie, c’est une fois sur deux avec un(e) Suisse(sse). Bon an mal an, 40 000 personnes sont naturalisées, ce qui met notre pays dans la moyenne de l’Union européenne. Enfin, 10% des étrangers présents sont des entrepreneurs qui ont ainsi créé 275 000 emplois. La Suisse est une terre d’immigration et son modèle d’intégration fonctionne. Pourtant, là encore, des taches sur le tableau bigarré et multiculturel: des discriminations à l’embauche existent. La politique de l’asile est contestable dans sa philosophie. La Suisse consacre 800 millions de francs par année aux 70 000 personnes arrivant ici. Et seuls 25 millions sont destinés, à l’extérieur du pays, aux quelque 10 millions d’immigrants potentiels. Logiquement, ils préfèrent tenter le voyage… Le grand sondage Sophia, présenté par Marie-Hélène Miauton, traduit aussi, chaque année, un contentement des Suisses. Le vieillissement de la population ne les inquiète pas. Même s’ils souhaiteraient une politique plus nataliste. Le problème commence avec l’augmentation de la population: les leaders trouvent cela positif, le grand public a la trouille. La fracture est là, forte, angoissante. Les différences de perception entre les élites économiques ou politiques et la population ont presque toutes à voir avec ces thèmes. Exemples: si 18% des leaders pensent que l’immigration est un facteur important d’insécurité, ils sont 39% à le penser dans la population. L’immigration augmente les difficultés à l’école: 22% des leaders le croient, ils sont le double dans la population. Et 43% des Suisses se sentent ainsi «de plus en plus dépossédés de leur pays», ce chiffre tombant à 20% chez les leaders. Un fossé, en tout cas au niveau du ressenti, se creuse violemment entre les classes sociales. Devinez quel parti politique va souffler sans répit sur cette braise? Fulvio Pelli désolé. En grignotant, plus tard dans la journée, Fulvio Pelli, président du Parti libéral-radical, s’en désolera en confidence. Il le dit depuis belle lurette, et ce sera encore l’enjeu de la campagne fédérale automnale: comment respecter cette inquiétude réelle du public sans accroître encore le problème et faire le jeu de l’UDC? Comment en parler et en faire parler dans les médias sans passer pour suiveur xénophobe ou boutefeu populiste? Bon courage et bon combat, à la manière des vaches d’Hérens. Sur son téléphone, le président du PDC, Christophe Darbellay, montre une vidéo de Manhattan, couronnée «reine cantonale». Rassurer reste donc au cœur des débats. Jean-Pascal Baechler, conseiller de la Banque Cantonale Vaudoise, montre la courbe haussière de la croissance romande, la comparant – grenouille d’ici face au bœuf yankee – aux USA. Le conseiller fédéral Didier Burkhalter discourt sur notre «soif d’innovation», les rankings où triomphent nos grandes écoles. Il exalte cette Suisse qui peut transformer sa «fabrique de solution en laboratoire d’avenir» pour le monde. On ne sait ce qui domine, chez Burkhalter, entre la solidité du granit ou le glissement de la pierre lisse. Dans tous les cas, y en a, vraiment, point comme nous. Roger de Weck, patron de la SSR, insiste plutôt sur la défense des institutions. Surtout la sienne, tant qu’à faire. Le débat sur la cyberguerre démontre que la Suisse n’est pas prête à affronter cette dernière. André Kudelski précise que le reste du monde ne l’est guère plus. Ouf! Quand on n’est pas les meilleurs, on n’est pas non plus les pires: ça ressemble à un dicton romand. Il n’y a que Nicolas Bideau pour s’avouer plus inquiet. A la tête de Présence Suisse, en charge de l’image internationale du pays, il voit arriver les nuages de plus loin. La Suisse vue comme un pays de «nains habitant une mine d’or» ou de «profiteurs» est aussi une réalité, ici ou là, dans le monde. Notre réputation positive est construite de clichés flous (montagnes et chocolat) et nous ne répondons guère aux critiques précises (la place financière par exemple). Il faudrait donc que tout change pour que rien ne change: le mot du Guépard convient parfaitement au débat sur le nucléaire suisse entre le conseiller national socialiste Roger Nordmann et Christophe Darbellay. Arrêter en 2025 (Nordmann) ou 2035 (Darbellay)? Faire dans l’idéologie (Nordmann) ou le pragmatisme (Darbellay)? Ne plus construire de nouvelles centrales, assurer l’approvisionnement avec les énergies renouvelables, mais y suffiront-elles? Il n’y a que quelques questions. Et mille nuances de réponses. La radioactivité se moquant bien des frontières, cela lança le débat sur le printemps arabe. Deux intervenants brillants (l’historien Olivier Roy ainsi que l’écrivain et diplomate Jean-Christophe Rufin), mais qui oublient parfois le bonheur simple de ces miraculeuses révoltes pour souligner les craintes qu’elles génèrent, inerties ou terrorisme version Aqmi. Rufin néologise, inventant les adjectifs d’époque: «BHLiens, benladenistes». Le doute d’Uli Sigg. Et puis vint Uli Sigg, ancien ambassadeur, spécialiste de la Chine, collectionneur avisé de son art contemporain. Il parla lentement avec émotion forte, pâleur et gueule d’oiseau, chemise si ouverte qu’elle rappelait celle du condamné attendant l’épée. Son ami Ai Weiwei, star de l’art chinois, voyageait pour le rencontrer lorsqu’il fut arrêté, le 3 avril, par la police chinoise. Alors, Uli Sigg dit très courageusement son doute: et si c’était faux, ce qu’il croyait depuis si longtemps sur l’art et le commerce pour faire avancer ouverture et droits de l’homme en Chine? Marie-Gabrielle Ineichen-Fleisch, première femme à diriger le Secrétariat d’Etat à l’économie, avait l’honneur difficile de conclure, mais ne suivit pas Sigg et retourna à l’habituelle realpolitik helvétique: «Le fait d’ouvrir les marchés est l’un des éléments qui peuvent apporter plus d’ouverture politique.» A sa façon, elle bouclait ainsi idéalement la boucle du forum: résister au doute (regarder le monde) et retourner aux affaires courantes (comprendre la Suisse). Faire comprendre ce monde aux Suisses demeurant un défi aux airs d’acte manqué: la vidéo de Joseph Deiss, s’exprimant depuis New York comme président de l’assemblée générale de l’ONU, connut un problème technique. Et resta inaudible. Le Forum sur le WebL’ENREGISTREMENT VIDÉO de la totalité des débats du Forum des 100, édition 2011, ainsi que les présentations des orateurs, les portraits des «100 personnalités qui font la Suisse romande», les publications du Forum et plus sont disponibles sur le site de la conférence: www.forumdes100.com LA DIRECTION DU FORUM REMERCIE CHALEUREUSEMENT LES PAR TENAIRES PRINCIPAUX pour leur soutien et leur engagement, sans lesquels la conférence ne pourrait avoir lieu: Loterie Romande, Unil, Régie de la Couronne, Clinique de La Source, BCV, Tissot, Aéroport de Genève, Bombardier, Nestlé Suisse, M.I.S Trend. NOS REMERCIEMENTS VONT ÉGALEMENT AUX PARTENAIRES CONTRIBUTEURS ET PARTENAIRES MÉDIA: les Vins du Valais, La Semeuse, Switcher, Z-Audio, RSR-La1ère, TSR. AINSI QU’AUX AUTRES PARTENAIRES DU FORUM 2011 pour leur apport précieux: les banques cantonales romandes; HEC Lausanne; Créa; Publicis; Fondation pour Genève; La Télé; Technicongrès; MTX Créations; Zahndesign; Kesako; la Fonderie Huguenin-Blondeau; les Restaurants de Dorigny; Demian Conrad Design. |









