L'Hebdo;
2007-07-19 La Suisse paradis des sectes
Enquête - Les mouvements religieux endoctrinants ont fait de la Suisse leur sanctuaire. Etat des lieux du paysage helvétique des sectes.
Quatre organisations se dévoilent.Une ancienne adepte d'un gourou romand raconte son expérience.
700 c'est le nombre de sectes que la Suisse abrite selon les estimations prudentes. En fait, il pourrait v en avoir iusau'à 900.
Un dossier réalisé par Julie Zaugg
Le 5 octobre 1994, les habitants des villages de Cheiry (FR) et Salvan (VS) se réveillent face à un massacre: 48 membres de l'Ordre du temple solaire se sont donné la mort pendant la nuit sur leurs communes. Quatre ans plus tard, à Belgach (SG), deux adolescents tuent sauvagement à coups de couteau la mère de l'un d'entre eux. Ils appartiennent au groupe sataniste Akron. Si l'on remonte un peu plus loin, le conseiller d'Etat zurichois Jakob Stucki échappe de peu en octobre 1975 à un attentat à la bombe commandité par Swami Omkarananda, le chef du Divine Light Zentrum, une secte établie à Winterthour. Dans les trois cas, les protagonistes ont été mus par leur appartenance à un mouvement religieux endoctrinant une secte.
Reste à savoir ce qu'on entend par «secte». La question de la définition pose un problème récurrent: si certains estiment que les Eglises évangéliques ou le mouvement anthroposophe sont clairement des sectes, d'autres y voient de doux rêveurs inoffensifs. On s'en tiendra donc à celle proposée par l'Office fédéral de la police (OFP): «Les sectes sont des communautés de croyance, de nature religieuse ou philosophique, ayant causé des controverses au sein du public.» Pour la rendre plus précise, on y assortira les critères de dangerosité développes par François Bellanger, professeur de droit à l'Université de Genève et spécialiste des dérives sectaires: rupture entre le groupe et le monde extérieur, exigences financières exorbitantes, travail bénévole, méthodes de guérisons miraculeuses, difficulté à quitter le groupe, structure hiérarchisée avec des dirigeants non élus, etc.
PLUS DE 700 MOUVEMENTS Qu'en est-il aujourd'hui? Combien de sectes la Suisse abrite-t-elle? Les informations sont lacunaires. Aucune évaluation précise du paysage helvétique des sectes n'a jamais été effectuée. Georg Schmid, responsable du guichet d'information Relinfo de l'Eglise protestante et expert des groupes endoctrinants, estime qu'il y en a «environ 720 dans le pays, dont une cinquantaine qui présentent des traits totalitaires». Pour Hugo Stamm, journaliste au Tages-Anzeigeret spécialiste des sectes, le pays compterait 900 organisations. Jôrg Stolz, qui dirige l'Observatoire des religions à l'Université de Lausanne, indique pour sa part qu'«entre 1 et 2% de la population» serait membre d'un mouvement religieux minoritaire. Ce sont essentiellement des microorganisations indigènes(10à 100 personnes). Les rares sectes avec beaucoup d'adhérents sont pourla plupart des succursales helvétiques de mouvements internationaux, comme la scientologie ou les Témoins de Jéhovah. Ces groupusculessont surtout présents dans les villes. «Genève attire beaucoup d'organismes religieux minoritaires, en raison des nombreuses institutions internationales et de la communauté expatriée qui y vit, explique lean-François Mayer, historien des religions à l'Université de Fribourg et auteur de plusieurs ouvrages sur les sectes. Et, rien qu'à Zurich, 370 groupes spirituels ont été recensés», dont de nombreuses sectes. Certaines régions rurales l'Emmental, l'Oberland bernois, les vallées zurichoises, le Jura bernois abritent également de nombreux groupes évangéliques. «On cite souvent le cas d'une commune bernoise qui compte 6000 habitants pour près de 20 communautés chrétiennes dissidentes»,note Jean-François Mayer. A titre d'exemple, les témoins de Jéhovah comptent 20 330 membres en Suisse, les scientologues 5500 et les mormons 7500.
DES ÉCOLES ET DES CLINIQUES Les sectes sont très bien implantées dans le tissu économique, social et politique helvétique, et cela depuis de longues années. Elles sont sans doute le mieux représentées dans le secteur de la santé: nombre d'entre elles proposent des soins médicaux alternatifs, disposant parfois même de leurs propres cliniques privées. Methemita, un groupuscule mêlant ésotérisme chrétien, bouddhisme, hindouisme et bioénergie, possède par exemple l'hôtel de cure Mayolina Parkà Beatenberg (BE), un établissement qui emploie des médecins suisses et français. Les cultes thérapeutiques et évangéliques de l'Association internationale des ministères de guérison, à Oron (VD), attirent quant à eux de nombreux malades en quêted'une guérison «miraculeuse». L'Eglise de scientologie se trouve, elle, derrière les cures de désintoxication Narconon, et dispose pour cela d'un centre ambulatoire à Zurich et d'un stationnaire à Bex. Ce dernier, qui a reçu jusqu'en 2002 une subvention annuelle indirecte de 500 000 francs de l'Etat de Vaud, se trouve actuellement en restructuration. «Narconon a pour but de rehabiliter les usagers de drogue avec les méthodes de Ron Hubbard (le fondateur du mouvement, ndir)», indique Jurg Stettler, porte-parole des scientologues suisses.
Le secteur éducatif représente aussi un terreau fertile pour ces mouvements. L'Eglise de scientologie possède par exemple une école à Zurich, appelée Ziel (centre pour un apprentissage individuel et efficace). Elle a reçu une autorisation officielle du canton. Sur le front économique, les sectes ont infiltré ou créé de nombreuses entreprises helvétiques. L'un des fleurons de l'identité suisse, la firme de fers à repasser Laura Star a ainsi été fondée par des adeptes du gourouromand Jean-Michel Cravanzola en 1980. La secte a certes été dissoute en 1992, mais l'entreprisea continué à se développer et réalise aujourd'hui un chiffre d'affaires annuel de 65 millions de francs. La direction confiée à l'origine au bras droit du gourou Jean Monney a récemment changé, mais «Laura Star emploie toujours une vingtaine d'anciens membres du mouvement, selon Isabelle Camara, une ex-adepte (voir témoignage en page 20). Certains se sont vu proposer des actions à la fin de la secte, mais la plupart pas», dit-elle.
Dernier domaine où les sectes disposent de leurs entrées: les lobbies. «Plusieurs mouvements sont installés comme ONG au sein de la Genève internationale, notamment à l'ONU, ce qui témoigne de leur désir d'infiltrer la politique et les institutions internationales», commente Danièle Mûller, présidente de l'Association suisse de défense de la famille et de l'individu (ASDFI), qui représente les victimes de ces groupes. Elle cite le «groupe militant pour la paix» Sri Chinmoy et l'organisation japonaise d'inspiration bouddhiste Soka Gakkaï. De même, raconte-t-elle, «la secte Moon a toujours tenté de nouer des liens avec l'extrême droite». Le député UDC genevois Yves Nidegger en a par exemple fait partie.
SANCTUAIRE POUR LES SECTES Une image commence à se dessiner: le pays est devenu une terre d'asile pour ces mouvements, une sorte de havre au milieu de l'Europe. «La Suisse représente un sanctuaire pour les sectes, confirme Danièle Millier. Certaines, comme les raéliens, ont même migré depuis la France pour s'installer ici.» La Commission de gestion du Conseil national a établi un diagnostic semblable. «Il semblerait que la Suisse (avec la Grande-Bretagne et la Hollande) soit le pays le plus touché par la multiplication des mouvements à caractère religieux. (...) Elle est considérée comme "plaque tournante" du marché du religieux», relevait-elle en 1999 déjà.
Face à cette prolifération, ce qui frappe le plus, c'est l'apparente passivité de l'Etat. «Il n'existe aucune réglementation au niveau fédéral sur la notion desecte, explique François Bellanger, professeur de droit à l'Université de Genève et spécialiste des dérives sectaires. Celle-ci n'ad'ailleurs aucune existence juridique, car nous vivons sous un régime de liberté de croyance absolue (fixé dans les articles 15 et 16 de la Constitution). L'Etat ne peut donc pas désigner certaines communautés religieuses comme dangereuses.» Seule possibilité d'intervenir: lorsqu'un mouvement commet un acte contraire au Code civil ou pénal. Soit lorsqu'il est déjà trop tard.
La Commission de gestion du Conseil national s'est inquiétée de cette situation en 1999 déjà dans un rapport intitulé «"Sectes" ou mouvements endoctrinants en Suisse: la nécessité de l'action de l'Etat ou vers une politique fédérale en matière de "sectes"». Ce document met en avant le besoin pour les autorités de protéger leurs citoyens contre les dérives sectaires et de se doter d'une instance fédérale chargée de cette question. Fustigeant la «grande retenue» du gouvernement dans ce domaine et son «appréciation insuffisamment claire des limites de la liberté decroyance», il estime que, «contrairement à la situation en Allemagne, en Suède et en France, la politique suisse n'a jusqu'à ce jour pas tenté d'enlever le caractère tabou à tout ce sujet, de le sortir du champ de la responsabilité privée et de lui donner le caractère d'une affaire publique». Mais la réponse du Conseil fédéral, en juin 2000, fut sans appel: le droit en vigueur est tout à fait suffisant, nul besoinpour les autorités d'entrer en matière sur cette question. Autre argument: les questions religieuses relèvent de la compétence des cantons. En septembre 2002, le Conseil fédéral annonçait tout de même la mise sur pied d'un groupe interdépartemental au sein de la Chancellerie, chargé de récolter et de diffuser de l'information sur les sectes. Mais il ne semble pas avoir vraiment vu le jour. «La dernière réunion du groupe date de novembre 2004, indique Gertrud Lutz, responsable de cette instance au sein de la chancellerie. Il est~en partie gelé.»
GENÈVE PREND L'INITIATIVE Quant aux cantons, leur pratique varie fortement. Les Romands, tous contactés, indiquent ne pas disposer de législation spécifique concernant les sectes. Genève s'est montré le plus proactif, commandant en 1996 un rapport à François Bellanger. Ce dernier y propose une série de mesures pour renforcer l'arsenal législatif cantonal, comme d'obliger toute association et donc la plupart des sectes à s'enregistrer au Registre du commerce ou de réformer la loi sur la santé pour sanctionner les pratiques thérapeutiques illicites de ces mouvements. Mais, une fois de plus, les autorités genevoises répondent que les lois existantes suffisent. Une commission intercantonale regroupant Genève, Vaud, le Valais, le Tessin verra tout demêmelejour, débouchantsurla création fin 2001 du Centre intercantonal d'information sur les croyances (CIC), basé à Genève. Mais cet organe n'a aucune fonction de contrôle, se voulant uniquement un guichet d'information neutre sur les mouvements religieux présents en Suisse.
Récemment, la balance a même semblé pencher du côté d'une plus grande ouverture à l'égard des religions minoritaires. Ainsi, la nouvelle Constitution vaudoise, entrée en vigueur début 2007, permet à toute communauté religieuseremplissant un certain nombre de critères (respect des lois et présence sur l'ensemble du territoire cantonal, par exemple) d'obtenir une reconnaissance d'utilité publique, ce qui lui permet de toucher une part des 58 millions de francs de subventions accordés chaque année aux Eglises. Pour l'heure, seuls les catholiques, protestants et juifs ont obtenu ce statut. Mais «la Fédération évangélique vaudoise en a fait la demande», indique Eric Golaz, chef du Service vaudois des communes et des relations institutionnelles (SeCRI). Les scientologues devraient bientôt leur emboîter le pas. «Nous croyons être qualifiés pour ce statut, et nous sommes en train de rassembler un dossier pour déposer une demande», dit Jiirg Stettler, leur porte-parole.Seules quelques initiatives locales ont tenté de restreindre la présence des sectes dans les centres urbains. Le canton de Baie-Ville a ainsi introduitune loi en 1998 confirmée par le Tribunal fédéral interdisant le prosélytisme sur la voie publique s'il fait usage de méthodes trompeuses et déloyales. Lausanne a interditen 1998àl'Eglisedescientologie de monter des stands au centre-ville plus de deux fois par mois et de distribuer des prospectus plus d'une fois par semaine. Enfin, le Valais a rerusé début 2007 une autorisation de séjour au ressortissant français Raël. «J'ai pris cela comme un affront personnel, raconte ce dernier. J'ai fait appel contre cette décision et j'irai jusqu'au Tribunal fédéral s'il le faut.» Le dossier esttoujours en suspens. Certains membres de sectes sont également passés devant les tribunaux, à l'image d'Erika Bertschinger, alias Uriella, dirigeante de la secte Fiât Lux, obligée de rembourser en 2000 les 635 000 francs que lui avait «prêtés» une ex-adepte.
CRITIQUES FRANÇAISES En comparaison internationale, la bienveillance suisse face aux sectes saute aux yeux. La France a adopté une politique particulièrement rigoureuse envers ces mouvements, se dotant en 2001 d'une nouvelle loi pour renforcer la prévention et la répression des sectes et créant en 2002 le Miviludes, une instance interministérielle chargée de surveiller l'activité sectaire dans le pays. «Nous sommes en situation de vigilance permanente, note Henri-Pierre Debord, conseiller au Miviludes. La France s'est engagée dans une voie claire et institutionnalisée en ce qui concerne la lutte contre les sectes.» Du côté des autorités françaises, on laisse d'ailleurs entendre que le fait d'appartenir au même espace linguistique que la Suisse représente «un désavantage», car son indulgence face aux sectes favorise leur prolifération à quelques pas de la frontière française. En Allemagne, une partie des Lânder a interdit l'Eglise de scientologie sur leur territoire et une commission d'enquêteparlementaire a aussi été instituée en 1996. En Autriche, une loi relative à l'institution d'un service national en matière de secte a été promulguée en 1998. Enfin, le Parlement belge a reçu en 2006unprojetdeloivisantà éviter que les sectes puissent profiter de l'état d'ignorance ou de faiblesse dans lequel se trouvent souvent leurs membres.
Les mouvements euxmêmes font l'apologie de la tolérance helvétique. Le pays est «un espace de liberté» pour ces groupes, estime Jean-Claude Basset, le fondateur du Centre de liaison et d'information concernant les minorités spirituelles (Clims), un lobby regroupant divers groupes (mormons, scientologues, Fraternité blanche universelle, Sukyo Mahikari, Eglise de l'unification).Les scientologues relèvent, eux, «une plus grande ouverture» à leur égard de la part des autorités helvétiques qu'ailleurs en Europe. Claude Vorilhon, alias Raël, dit avoir trouvé en Suisse «une attitude très tolérante», surtout outre-Sarine où «on nous laisse vivre sans interférences».
LA RELIGION COMME ACTE PRIVÉ Comment le pays en est-il venu à faire office de sanctuaire pour les sectes, au milieu d'une Europe braquée contre elles? L'explication se trouve dans la longue tradition de liberté de conscience et de croyance que connaît la Suisse et qui fait partie intégrante de son identité nationale. «Cette tolérance s'explique par notre histoire, caractérisée par un mélangede religions et de langues qui ont dû apprendre à vivre ensemble», estime Georg Schmid. Résultat: la religion a rapidement été perçue comme quelque chose de privé, dont l'Etat n'avait pas à se mêler. «Une sorte de tradition du respect de la vieprivées'estinstauréeenSuisse, les autorités n'intervenant qu'en cas de perturbation manifeste de l'ordre public», indique Jean-François Mayer. De plus, «dans un système fédéraliste comme le nôtre, si la Confédération intervenait, on toucherait à l'équilibre complexe des relations entre Etat et cantons», remettant en question l'autonomie de ces derniers sur les questions religieuses.
Aussi, depuis les attentats du 11 Septembre, les autorités des pays occidentauxont d'autres priorités. «Les sectes ne figurent pas en haut de l'agenda des politiques. En revanche, on parle de plus en plus de l'islamisme radical», souligne Jean-François Mayer. Mais le sujet n'a jamais vrai-ment déchaîné les passions dans le pays. «Même après un drame comme celui de l'Ordre du temple solaire, il n'y a pas eu d'exacerbation du débat autour de ces questions, Aucune grande figure publique ne s'en est saisie et aucun parti n'a émis de position nationale sur ce sujet», constate le chercheur. L'examen des très rares interpellations déposées ces dernières années au Parlement sur les sectes confirme ce désintérêt des politiciens. Sans doute n'estce pas un combat très porteur électoralement... 1
TYPOLOGIE DES SECTES
LES ÉSOTÉRIQUES
-» Aussi appelés new-age, ces mouvements se fondent sur un pot-pourri de croyances issues du christianisme, du bouddhisme ou de l'hindouisme. Ils croient souvent à la reincarnation, à la communication avec les esprits ou les extra-terrestres et prônent une approche holistique de l'humain.
LESPSYCHOLOGISANTS OU «SCIENTIFIQUES»
-» Ces mouvements fondent leur doctrine sur des notions scientifiques (psychologie, neurologie, biologie). Ils proposent souvent des «thérapies» ou des «cours» à leurs adeptes et refusent de se voir comme un groupe «religieux».
LES CHRÉTIENS
-» Certaines Eglises chrétiennes ont opté pour une application très stricte de l'Evangile. Création nistes et apocalyptiques, elles appliquent des règles de vie contraignantes: restrictions vestimentaires pour les femmes, interdiction de lire des ouvrages divertissants, refus des transplantations.
LES OCCULTISTES
-» Ces mouvements se réfèrent au satanisme ou à la sorcellerie. Leurs adeptes se retrouvent pour pratiquer de la magie noire, des rites païens et des messes noires.
«Il semblerait que la Suisse (avec la Grande-Bretagne et la Hollande) soit le pays le plus touché par la multiplication des mouvements à caractère religieux. (...) Elle est considérée comme "plaque tournante" du marché du religieux.»
Commission de gestion du Conseil national
«Il n'existe aucune réglementation au niveau fédéral sur la notion de secte. Celle-ci n'a d'ailleurs aucune existence juridique, car nous vivons sous un régime de liberté de croyance absolue.»
François Bellanger, professeur de droit à l'Université de Genève et spécialiste des dérives sectaires
«Même après le drame du Temple solaire, il n'y a pas eu d'exacerbation du débat autour des sectes. Aucune grande figure publique ne s'en est saisie et aucun parti n'a émis de position nationale sur ce sujet.»
Jean-François Mayer, historien des religions à l'Université de Fribourg et auteur de plusieurs ouvrages sur les sectes
LES ÉSOTÉRIQUES «LES VÉGÉTARISMES ET LA RÉINCARNATION SONT ENTRÉS DANS LES MoeuRS.»
Les Alpes et le lac Léman s'étendent à perte de vue devant la pelouse soigneusement tondue. Tous les dimanches, les membres de la Fraternité Blanche Universelle s'y retrouvent au lever du soleil pour exécuter une danse paneurythmique. Les femmes et les hommes, souvent vêtus de blanc, forment un double cercle et entament une ronde. Les gestes sont toujours les mêmes: ils ont été fixés par le «maître», le Bulgare Mikhaël Aïvanhov, qui a installé le siège de la Fraternité à Corsier (VD) en 1945. Le mouvement y possède plusieurs maisons et une vingtaine de membres y vivent à l'année.
La Fraternité ne se considère pas comme une église, plutôt comme une communauté spirituelle mêlant les enseignements de différentes religions (christianisme, bouddhisme, hindouisme). «L'enseignement d'Aïvanhovestunephilosophiedevie,uneméthode d'autoperfectionnement, indique Philippe Ramoni, vice-président de la Fraternité. En travaillant pour lui-même, chaque individu travaille aussi pour le bien de tous.» Les adeptes ont donc une série de rituels à accomplir, tels que des exercices de gymnastique apparentés au taï-chi, des chants, des méditations et des prières. Les repas sont végétariens et pris en commun dans le silence. L'alcool et la fumée sont prohibés. Chaque samedi, les membres de la Fraternité se retrouvent en outre à Corsier pour effectuer des travaux bénévoles d'entretien et de jardinage sur la propriété. « II n'y a pas de contrainte, chacun est libre de participer», précise Philippe Ramoni, avant de détailler les catastrophes qui attendent les humains s'ils ne changent pas de mode de vie: «déclin de la civilisation ou même désastre nucléaire».
A la mort d'Aïvanhov en 1986, les membres de la Fraternité ne lui ont pas désigné de successeur, il reste donc le «maître» du mouvement. Pour y adhérer, une seule condition: avoir lu ses écrits. Ils sont diffusés par la maison d'édition Prosveta, égalementbasée sur le site de Corsier. Aujourd'hui, la Fraternité a quelque 400 membres en Suisse. Ils payent chacun une cotisation annuelle de 900 francs, certains font aussi des dons. L'association estime sa fortune à environ deux millions de francs, essentiellement des terrains et des immeubles. Il y a quelques années, la Fraternité s'était retrouvée au centre d'une polémique, lorsque la cheffe du Service de prévoyance et d'aide sociale du canton de Vaud avait été mise en cause pour son appartenance au mouvement, à l'époque du scandale de la Fareas. «Elle n'était plus membre depuis longtemps au moment des faits», commente sobrement Philippe Ramoni. Outre cet incident, les relations avec les autorités sont bonnes. «Il y a 30 ans, on nous considérait comme des illuminés, mais aujourd'hui les notions de végétarisme ou de réincarnation sont entrées dans les murs. Nous avons même reçu récemment le Conseil communal de Corsier en course d'école!» 1 JZ
LES PSYCHOLOGISANTS OU «SCIENTIFIQUES» «NOUS CONTESTONS LA VIE DE COUPLE À DEUX.»
Difficile de trouver plus helvétique que le village de Lûssiingen (SO): les poules gambadent devant les fermes bernoises et les balcons croulent sous les géraniums. C'est ici que Samuel Widmer a choisi d'installer son cabinet au milieu des années 70 pour y expérimenter de nouvelles formes de thérapie. Le psychiatre résume sa philosophie en trois mots: «lever les barrières». Cela passe notamment par le «sexe thérapeutique», explique-t-il. «Le médecin noue automatiquement une relation avec son patient, il n'est donc pas naturel de l'abroger au nom d'une morale conservatrice.» Lui-même a rencontré sa femme ainsi. La première du moins, car il a 2 épouses et 11 enfants. Autre pan de sa thérapie: l'administration de LSD et de MDMA pour aider le patient à «retrouver un chemin vers ses émotions et faire apparaître les problèmes réprimés». Il dit avoir reçu pour cela une autorisation de l'Office fédéral de la santé en1986, qui lui a été retirée en 1993. «Le chimistecantonal m'a alors faitremarquer que je pouvais obtenir les mêmes effets avec des médicaments légaux, comme l'éphédrine.» La pile de médicaments posée sur son bureau prouve qu'il a suivi ce conseil.
Au fil des ans, certains des patients de Samuel Widmer sont venus vivre à Lûssiingen. Il a alors fondé «la Communauté des fleurs de cerisier». Elle comprend désormais 90 adultes et 70 enfants et possède une trentaine de maisons dans le village. «Toutes les configurations familiales existent ici: une femme qui vit avec deux hommes, un homme tout seul qui a des relations sexuelles ponctuelles, des ménages à quatre ou à cinq. Chacun doit expérimenter de nouvelles voies pour trouver ce qui lui convient le mieux. Nous contestons la représentation classique de la vie de couple à deux.» Cette remise en question vaut aussipour l'éducation des enfants. «Dans une famille traditionnelle, ils ne voient que leurs parents.Chez nous, ils sont pris en charge par différentes personnes de confiance dansia communauté et ont accès à toutes les maisons. Ils se sentent ainsi chez eux partout. Plus tard, ce seront des êtres profondément sociables.» Le sens de la communion est également cultivé lors des repas pris en commun et des séminaires organisés plusieurs fois par année par le psychiatre, auxquels tous assistent. Certains membres suivent en outre une thérapie avec Samuel Widmer dûment payée et remboursée par l'assurance maladie -, à l'image d'Ursula, 48 ans, qui vit à Lûssiingen depuis sept ans. Elle habite une petite maison en bois avec deux autres femmes de 22 et 34 ans, ainsi qu'un homme de 34 ans. «l'ai toujours eu envie de tenter d'autres formes de vie commune», raconte-t-elle. Au début, il a fallu surmonter l'inévitable jalousie, mais aujourd'hui, elle pense avoir «une vie plus pleine» et trouve «plus honnête d'avoir plusieurs partenaires que de tromper sa femme en cachette». 1 JZ
LES CHRÉTIENS «LA CRAINTE DE DIEU OBLIGE À BIEN SE CONDUIRE.»
«Vous êtes dans la rue des églises évangéliques. Il y en a quatre dans le quartier», note Pierre-Alain Etienne, juste avant de pénétrer dans les locaux d'Action Biblique sur une grande artère de Vevey. L'église, qui appartient au courant évangélique fondamentaliste, comporte 14 antennes régionales et compte «environ 1000 membres» en Suisse, «plus de 4000 à l'étranger», précise son directeur. Fondé enl907parI'Ecossais Hugh EdwardAlexander, la communauté a d'abord regroupé desjeunes au sein d'une «Milice de l'action biblique» et autour de l'Ecole biblique de Genève, à Cologny. «La Milice était formatrice de pionniers pour l'évangélisation dans nos pays occidentaux. Elle désirait préparer de futurs missionnaires pour Dieu», lit-on sur le site Internet de l'organisation. Les églises sont apparues sous leur forme actuelle dans les années 60. Action biblique emploie aujourd'hui 24 personnesen Suisse et dispose d'un budget annuel de 1,25 million de francs, récoltés sous forme de dons.
Principal élément de la doctrine: un retour aux valeurs de base du protestantisme, celles de la réforme de Calvin ou Zwingli. «Le courant de libéralisme qui traverse l'église officielle doit être contré par un retour à la parole de Dieu», explique Pierre-Alain Etienne. Cela implique une foi absolue dans l'Evangile, interprétée de façon littérale. Face à ce texte, les membres d'Action biblique disent éprouver «une crainte teintée de respect» qui les motive à «bien se conduire». L'église s'est ainsi dotée de règles de vie contraignantes (lectures uniquement éducatives, sorties, télévision et cinéma découragés, abstinence avant le mariage), mais se dit aujourd'hui «un peu dépassée» par sa jeunesse. Quant au baptême, il est réservé aux adultes, car il s'agitd'une décision «consciente et voulue». Chez Action biblique, il se pratique par immersion «dans le lac de Bret ou le Léman».
Le mouvement revendique également son créationnisme. «Dieu a créé le monde en 7 jours. Peut-être ne s'agit-il pas de journées de 24 heures, mais il faut agir avec beaucoup d'humilité face à ces questions», note ce professeur d'histoire, de géographie et de français. Action biblique, qui se sent proche des Baptistes et des Darbystes, s'inscrit en outre dans le courant pré-millénariste qui pense que la fin du monde est proche, et qu'elle sera précédée d'un règne de Jésus-Christ sur terre. Pour l'heure, les fidèles se retrouvent chaque dimanche pour le culte et plusieurs fois par semaine pour prier. Quant aux jeunes, ils ont droit à des camps de catéchisme intensif, organisés dans les diverses maisons que l'église possède à travers la Suisse. 1 JZ
LES OCCULTISTES «POUR NOUS, LE DIABLE A UNE EXISTENCE RÉELLE.»
Il se saisit de l'épée, la pointe sur le symbole sataniste et prononce son incantation: «Lucifer, ist Gott!» Dans un coin de la pièce, deux chats serpentent entre les crucifix inversés. MarkusWehrii alias Satorius, grand prêtre de l'Ordre Noir de Lucifer, pratique régulièrement ce genre de messe noire dans son petit appartement de la banlieue lucernoise. Il y a aménagé un «temple» à la gloire de satan. Plusieurs fois par année, pour Halloween ou la nuit de Walpurgis, il réunit la cinquantaine de membres del'Ordre dont quelques Romands au pied des ruines du château de Nûnegg (LU) pour une cérémonie sataniste. Portant un heaume médiéval, des flambeaux et des drapeaux suisses, les adorateurs du diable se lancent alors dans la lecture de textes rituels, chantent et font sonner un gong, avant de se passer un tocsin rempli d'hydromel.
«Nous pouvons jeter trois sorts: celui de la compassion pour aider quelqu'un, celui de l'amour pour fonder un couple et celuide la destruction pour annihiler un ennemi, raconte Markus Wehrii. Mais, après une cérémonie, nous laissons toujours le lieu comme nous l'avons trouvé, par amour de la nature. Nous excluons également les profanations de tombes, les sacrifices humains ou animaux et les rites sexuels.» Les habitants du village voisin ont tenté de faire interdire ces messes noires, mais le canton lésa autorisées au nom de la liberté de religion et de rassemblement. Quand il ne revêt pas ses habits de prêtre sataniste, Markus Wehrii est musicien dans un groupe de death métal, Mountain King. Pour payer son loyer, il fournit des consultations astrologiques. Quant au mouvement, fondé en 1999, il est financé au coup par coup par des dons de membres.
Les critères d'adhésion à l'Ordre sont stricts: «II faut avoir 18 ans, une certaine facilité d'expression et des connaissances en philosophie et en maths.» Sans cela, impossible de comprendre les «textes sacrés» dumouvement, à savoir les écrits de l'officier SS Karl Maria Wiligut ou l'Edda, un manuel de poésie islandais rédigé en 1220. Markus Wehrii se considère en effet comme le héraut d'un satanisme «noble», par opposition au satanisme «commercial et dogmatique» de la secte californienne Church of Satan, dont il a fait partie pendant près de vingt ans. «Pour eux, le diable n'est qu'une métaphore. Pour nous, il a une existence réelle, c'est notre être de lumière.» Mêlant des références chamaniques, celtiques, néo-paganistes et sumériennes, le mouvement se veut apolitique et réfute toute affiliation avec l'extrême droite. MarkusWehrii n'hésite pas cependant à affirmer qu'il y a «trop de gauchistes en Suisse» et «que les handicapés n'ont aucune place dans mon Ordre, car ils ne survivraient pas dans la nature.» Et de conclure: «Le mal est une notion relative. Après tout, l'église catholique a tué des millions de personnes au nom de la croix...» IJZ
Témoignage d'une ex-adepte
«MON SEUL OBJECTIF ÉTAIT DE PLAIRE À DIEU ET DE RAMENER DE L'ARGENT»
«On croit toujours que les membres d'une secte sont des êtres fragiles. Mais ce n'est pas vrai: il faut beaucoup d'énergie pour faire partie d'un tel mouvement!» Isabelle Camara, 50 ans, sait de quoi elle parle. Elle a passé 17 ans dans la secte du gourou Jean-Michel Cravanzola, entre 18 et 35 ans. De longues années avec pour seul objectif de «plaire à Dieu, ramener de l'argent et évangéliser». Elle y était entrée pour «donner un sens à sa vie, accomplir quelque chose de révolutionnaire», et a été «happée» par le mouvement. Débute alors une vie au service de «Jean-Michel et son équipe». Certains membres doivent vendre les ouvrages du gourou au porte-à-porte, d'autres des bijoux et d'autres encore s'occuper des tâches ménagères. Une bonne partie des adeptes vit en communauté au château d'Hermenches, près de Moudon. Au total, le mouvement compte quelque 300 adhérents. A la fin des années 70, lean-Michel Cravanzola est condamné pour escroquerie et s'exile en Floride, mais la secte continue. Le coup final lui sera porté lorsque les adeptes apprennent le faste dans lequel vit leur gourou aux Etats-Unis. En 1992, le mouvement est dissous. Le plus dur commence alors pour Isabelle Camara, qui n'a ni emploi, ni argent et deux petites filles. «Dans la secte, j'étais comme dans un cocon. En sortant, j'ai eu peur de perdre ma vie spirituelle, d'affronter le monde au-dehors.» Depuis lors, elle a réglé ses comptes avec le passé en écrivant un livre sur son expérience et en montant un réseau consultatif pour les victimes de sectes. Elle est très remontée contre le manque de prise en compte du problème en Suisse. «Ici, dès qu'on en parle, on brandit la liberté d'expression. Ces mouvements prospèrent comme ils veulent.» La justice l'a aussi déçue: «Ma fille a voulu porter plainte contre le couple responsable de la communauté, car elle a été battuealors qu'elle était enfant, mais on lui a dit que sa plainte se retournerait contre ses parents. Elle y a donc renoncé.» Quant à Jean-Michel Cravanzola, il coule des jours heureux en Floride. 1]Z
Les sectes. Sortir... et après? D'Isabelle Camara. Editions Cabédita 2006,160 pages.
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