«Jamais sans capote!» Ce leitmotiv, rabâché à des générations d’écoliers et aux membres d’associations gays, écope d’un bémol. Aujourd’hui, on estime que 75% des séropositifs de Suisse ne sont plus contagieux, grâce à un traitement par trithérapie efficace et suivi à la lettre. Une réalité médicale observée depuis plusieurs années, mais qui fait son chemin jusque dans les tribunaux. Car le sida n’est pas une maladie anodine. Dans la plupart des pays, exposer son partenaire est un crime passible de poursuites pénales. Les «lésions corporelles graves» et la «transmission d’une maladie à l’homme» font encourir l’emprisonnement, que le conjoint ait été infecté ou non. En Suisse, une cinquantaine de personnes ont été condamnées, ce qui place le pays dans le trio de tête des plus sévères du monde (voir carte page 51). En 2007 par exemple, un homme a écopé de trois ans de prison ferme, alors que sa compagne n’avait pas été contaminée.
Suisse pionnière. Cela, c’était avant. En février dernier à Genève, un homme dans une situation similaire a, pour la première fois de par le monde, été acquitté lors du jugement en appel. Accusé par deux partenaires – qu’il n’avait pas contaminées – le séropositif a pu sortir de prison, en invoquant les avancées médicales: «Grâce à son traitement, il n’était pas contagieux: c’était comme accuser de tentative de meurtre quelqu’un qui aurait mené une attaque au pistolet à eau, image Deborah Glejser, porte-parole du Groupe sida Genève. L’accusé était physiquement incapable de transmettre le virus.» Historique, ce jugement constitue l’aboutissement de profondes querelles, à la fois médicales et éthiques. Un combat qui se joue à l’échelle planétaire, dans lequel les associations de lutte contre le sida s’affrontent entre elles, partagées entre deux causes: le combat contre la discrimination des séropositifs et la lutte contre la contamination des personnes saines. Et la Suisse, pourtant sévère jusqu’alors, s’incarne depuis dix-huit mois en pionnière de la dépénalisation de l’exposition au VIH. C’est en janvier 2008 que le pays a allumé la mèche: la Commission fédérale pour les problèmes liés au sida (CFPS) fait alors une déclaration retentissante, qui officialise les observations des médecins: «Une personne infectée par le VIH et bénéficiant d’une thérapie antirétrovirale efficace ne transmet pas le virus du VIH lors de rapports sexuels.» En clair, si le séropositif se soigne correctement depuis six mois et que son médecin confirme que son taux de virus dans le sang est infime (avirémie), il peut abandonner le préservatif. Une prise de position historique, qui fait scandale dans le monde entier, comme l’explique Deborah Glejser. «A la conférence sur le sida à Mexico, quelques mois plus tard, nous portions les badges Switzerland. Enormément de gens nous arrêtaient, soit pour nous féliciter d’avoir franchi le pas, soit fâchés, car ils craignaient qu’on mette à la poubelle tout le travail de prévention.»
Un message flou? De toutes parts, les réactions alarmées ont fusé, notamment d’associations homosexuelles. Idem pour l’OMS et l’Onusida, qui craignent de voir le préservatif tomber en désuétude à cause d’un message flouté. Les deux organismes ont réagi immédiatement à la déclaration suisse pour «recommander fortement (...) le port correct et constant du préservatif.» Pour Cate Hankins, conseillère scientifique en chef à l’Onusida, «il n’a jamais été prouvé qu’il n’y avait aucun risque avec une virémie indétectable dans le sang». En effet, médicalement parlant, il subsiste un doute sur la concordance entre le taux de virus dans le sang et celui du sperme. Or, les tests qui permettraient de contrôler directement le sperme en sont encore au stade expérimental, pas disponibles au niveau clinique. A cela, les partisans de la déclaration rétorquent qu’il existe bien un risque résiduel – encore jamais avéré jusqu’à présent. Mais que le risque zéro n’existe pas et qu’il faudrait, pour y parvenir, éliminer tous les séropositifs... L’affaire se révèle être un cas d’école sur le plan éthique. «A partir de quand peut-on dire que des faits observés dans la pratique deviennent une réalité médicale, questionne Diego Lindlau, directeur de SID’Action Lausanne. On mandate pléthore d’experts, mais, ensuite, la société n’est pas prête à suivre leurs recommandations!» Le professeur Bernard Hirschel, aux HUG, est une référence sur les questions du sida. Il a fait partie de la commission fédérale et a été entendu lors du procès de Genève, en février, à titre d’expert. S’il comprend cette polémique, il considère qu’il est hors de question de laisser des enjeux idéologiques masquer une réalité médicale. «La prévention doit se baser sur des faits exacts, il est inacceptable de maintenir un message faux.» Il souligne en outre que les divers moyens de se protéger sont complémentaires: préservatif dans la plupart des cas, trithérapie dans d’autres. D’ailleurs, les enjeux idéologiques ne sont pas totalement absents de la déclaration suisse. Celle-ci affirme ne s’appliquer qu’aux couples «qui vivent une relation stable et sérodifférente (où un seul des deux partenaires est infecté par le VIH, ndlr)». Or, médicalement parlant, il n’y a pas plus de risques de contaminer un partenaire occasionnel qu’un conjoint fixe. «C’est juste, admet Deborah Glejser, du Groupe sida Genève. Mais ce n’est que dans un couple stable qu’on est capable d’évaluer que son partenaire prend son traitement de façon régulière.» Dans une relation de passage, il s’agirait de croire sur parole l’amant qui jure être avirémique.
Scepticisme des séropositifs. C’est que la contagiosité peut revenir rapidement. «Oublier son traitement un jour, ce n’est pas grave, explique Bernard Hirschel. Mais, après deux semaines d’arrêt, la majorité des séropositifs ont retrouvé une virémie.» Donc redeviennent contagieux (voir infographie ci-dessus). C’est pourquoi les couples sérodifférents qui cessent de se protéger le font sous le suivi du médecin. Une décision délicate. «Etonnamment, c’est souvent le partenaire sain qui fait la demande d’abandonner le préservatif, raconte Diego Lindlau. Le séropositif a des réticences, il a peur de mettre en danger son conjoint.» Un scepticisme que confirme le professeur Hirschel. A la suite de la déclaration de la CFPS, le spécialiste a observé que très peu de couples ont osé franchir le pas. «Beaucoup disent qu’ils se méfient», constate-t-il. Sauf dans le milieu homosexuel, très bien renseigné sur ces questions, où la trithérapie comme moyen de protection est utilisée depuis des années.
Des jugements «abusifs». Ainsi, c’est surtout au grand public que la déclaration de la CFPS est destinée. Et aux tribunaux. Pour Bernard Hirschel, SID’Action, le Groupe sida Genève et d’autres, l’essentiel est de mettre fin aux poursuites dites abusives. Par exemple, les peines de prison lorsqu’il y a eu rapport non protégé, sans risque de transmission du VIH. D’ailleurs, Deborah Glejser déplore que, dans ce type de procès, le principe de «responsabilité partagée» ne soit jamais pris en compte. «C’est un mauvais message, où on insinue que le séronégatif n’a pas de responsabilité. Or, il a accepté une relation sexuelle non protégée, en sachant qu’il y a toujours un risque.» La Suisse n’est pas seule sur la voie de la dépénalisation de l’exposition au VIH. A sa suite, d’autres Etats occidentaux s’y engagent, au moment même où les pays en développement, notamment en Afrique, adoptent une démarche de pénalisation. Le 30 avril dernier, le Conseil national du sida en France a adopté la déclaration helvétique, alors qu’il s’y était fermement opposé un an auparavant. Les atermoiements se répètent, tant la question peine à trouver un consensus.
En Suisse aussi. L’euphorie suscitée par l’acquittement du Genevois dans les associations pourrait être de courte durée: les deux plaignantes devraient faire appel au Tribunal fédéral. «S’il casse le verdict, il désavoue la commission fédérale, que nous interpellerons alors à ce sujet, prévient Deborah Glejser. Mais, si le TF confirme l’acquittement, on aura une jurisprudence clairement établie pour toute la Suisse.» Qui sera certainement revendiquée dans des procès à l’étranger. Reste à conquérir le public d’une cause qui n’en est qu’à ses prémices. Les traumatismes ressurgissent, comme ces cas de séropositifs qui transmettent volontairement la maladie, appelés gift givers, ceux qui font le don. La crainte, c’est que la dépénalisation de l’exposition au VIH ne mène à l’abandon des poursuites contre ceux qui l’ont véritablement transmis. Or, la déclaration suisse ne s’applique qu’aux malades non contagieux, et il n’est pas question de l’étendre. «Il y a un consensus qui veut que transmettre le VIH soit punissable, précise Bernard Hirschel. Donc, dans les cas de procès avec un séropositif non traité, contagieux, la déclaration ne s’appliquerait pas.»
LES MOTS POUR COMPRENDRE LE SIDA Trithérapie: Le traitement antirétroviral, constitué aujourd’hui de trois ou de quatre gélules à ingérer chaque jour, s’est allégé avec les années, mais cause encore énormément d’effets secondaires. Il coûte environ 2000 francs par mois. Virémie indétectable (avirémie): Lorsque la trithérapie a fait baisser le taux de virus dans le sang, jusqu’à ce que les tests ne puissent plus le déceler. Le séropositif n’est alors plus contagieux. Couple sérodifférent: Constitué d’un séropositif et d’un séronégatif (sain). Exposition au VIH: Lorsqu’un séropositif a eu un rapport sexuel non protégé. C’est ce cas, sans transmission du virus, qui fait l’objet d’une dépénalisation. transmission du VIH: Lorsqu’un séropositif a contaminé son partenaire.
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