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La suisse pour toujours?

Par Philippe Le Bé - Mis en ligne le 10.06.2009 à 11:10

Ancrage. Nestlé se développe à tour de bras en Suisse. Une histoire d'amour qui a de bonnes raisons.

En Suisse, les faillites explosent, plus de la moitié des entreprises industrielles envisagent de licencier des collaborateurs, le chômage partiel gonfle. Mais, dans cet océan de brume épaisse, Nestlé ouvre une brèche, inaugure de nouveaux sites, entreprend des travaux d'agrandissement. Et, pour couronner le tout, crée cette année quelque 300 emplois. Le premier événement de taille a été l'inauguration officielle en grande pompe, mercredi 10 juin, du nouveau centre de Nespresso à Avenches, dans la Broye vaudoise. En présence de la conseillère fédérale Doris Leuthard, en charge du Département de l'économie. Un investissement de 300 millions de francs pour accueillir 340 collaborateurs en 2009 - certains viennent du centre de Nespresso à Orbe pour faire démarrer l'outil de production flambant neuf - et jusqu'à 600 employés en 2012. A cette date, Nestlé Nespresso sera le plus gros employeur de la région. Indirectement, 1400 personnes bénéficieront de ses activités (lire l'interview de Richard Girardot, directeur général de Nespresso, en page 22). Les années 2009 et 2010 promettent donc d'être riches pour la multinationale en Suisse. Durant cet été, Nestlé développe son Centre de technologie de produits (PTC) à Konolfingen, près de Berne, l'un des phares de sa recherche mondiale pour les produits laitiers et ceux destinés aux nourrissons. Quelque 25 collaborateurs iront s'ajouter aux 250 déjà en activité. Par ailleurs, bientôt vont commencer les travaux de construction d'un nouveau centre de recherche et développement (R&D) pour le Cereal Partners Worldwide (CPW), à Orbe dans le Nord vaudois. Le CPW est une joint venture de Nestlé et de General Mills, deuxième acteur sur le marché américain des céréales après Kellogg's. Encore 25 emplois de plus en perspective dès 2010. Enfin, au début de septembre prochain, sera inauguré le Centre d'excellence du chocolat, à Broc, en Gruyère avec, à la clé, une trentaine de nouveaux emplois. Assurément, le numéro un mondial de l'alimentation ne boude pas le pays qui lui a donné naissance.

Le poids de l'histoire. Comment expliquer un tel engouement pour la Suisse? Après tout, le groupe Nestlé, dont la majorité des actions n'est plus en main helvétique depuis belle lurette, aurait pu choisir de s'étendre ailleurs, ce qu'il fait, tout en négligeant son nid suisse, ce qu'il ne fait pas. Il y a bien sûr, pour commencer, des raisons purement historiques. L'attachement à des racines, ce n'est pas du sentimentalisme de fiction, mais une réalité organique toujours plus vivace. «Plus le monde devient global, plus la régionalisation se renforce», constate Roland Decorvet, directeur général de Nestlé Suisse.
Presque toutes les marques qui nous sont aujourd'hui si familières tirent leur nom de leurs fondateurs qui ont marqué leur région et leur pays: Henri Nestlé, qui a mis au point la farine lactée pour nourrissons en 1867; Julius Maggi, qui a industrialisé la farine de légumineuses en 1885 à Kemptthal (ZH); Alexandre Cailler, qui a commencé à produire industriellement en 1898 à Broc le chocolat au lait inventé par son oncle; Hans Thomi, qui en 1934 a trouvé une forme originale de conditionnement de la moutarde dans un tube. Quant à la poudre de café soluble donnant naissance au Nescafé, ce sont aussi des chercheurs suisses qui l'ont découverte en 1937: à Orbe. Là où précisément se tient aujourd'hui le centre mondial de Nestlé pour la recherche et la production de café.
Cette référence au terroir, dont les horlogers suisses sont également si friands, le groupe agroalimentaire veveysan la remet au goût du jour par le biais de Nestlé Waters. Pour protéger encore davantage le parc naturel et la forêt qui entourent la source de sa précieuse eau minérale à Henniez, les responsables de la filiale ont rencontré les paysans concernés pour les inciter à produire sans aucun engrais chimique ni pesticide. Prêts dans un premier temps à sortir leurs fourches et à en découdre pour ne pas être mangés tout cru par la multinationale, les agriculteurs commencent à découvrir avec intérêt l'offre de partenariat qui leur est proposée, à l'image de ce qui a été entrepris avec succès à Vittel. Que ce soit par nécessité ou par conviction, tous les chemins semblent désormais conduire à l'écologie. Et renforcent encore l'enracinement de Nestlé dans la vie locale.

Indispensables exportations. Toutes ces considérations bucolico-historiques ne suffisent évidemment pas à expliquer l'énorme décalage entre l'importance de la structure industrielle de Nestlé en Suisse (voir notre carte) et la taille du marché helvétique qui représente à peine 2% du total des ventes du groupe. L'hyperactivité de ce dernier en Suisse tient du cercle vertueux: les investissements très importants réalisés dans le pays (2,5 milliards de 1998 à 2008 et 2300 nouveaux emplois) ont créé une dépendance des outils de production par rapport à l'exportation.
Ainsi, la plupart des onze usines de fabrication de produits Nestlé en Suisse ne vivent que grâce aux ventes à l'étranger. Pour ne prendre qu'un exemple, 90% des 45 000 tonnes de pâte à gâteau produites annuellement par la fabrique sise à Wangen (SO) sont exportées dans l'Union européenne. Dès lors, si le prix du blé venait à doubler du jour au lendemain, les 400 collaborateurs de l'entreprise soleuroise se trouveraient au chômage forcé. Les matières premières représentent en effet la moitié du coût de production. Vendre à la France des marchandises dont le prix aurait été multiplié par deux est tout simplement impensable. Hypothèse farfelue? Ce n'est pas totalement exclu.
Les produits Findus, Cailler, Thomy et Frisco, les quatre premières marques de Nestlé Suisse, sont tous fabriqués dans le pays. C'est dire si les conditions-cadres, pour employer un langage cher au monde de l'économie, sont déterminantes quant à leur commercialisation hors des frontières helvétiques. La fin programmée en 2013 de la loi chocolatière, qui assure un rééquilibrage des prix pour ne pas défavoriser les entreprises suisses en regard de leurs concurrentes européennes, a entraîné un cycle de négociations entre la Suisse et l'UE. L'objectif est de conclure un accord de libre-échange (lire l'encadré en page 21). Quel sera le montant des compensations directes offertes aux paysans suisses et pendant combien de temps? Nestlé se montre très solidaire du monde agricole. Et pour cause. Son élimination progressive signerait le déclin de ses outils de production.

Au cœur de la recherche. En attendant que ces nuages gris ne se dissipent, Nestlé continue sa lune de miel dans une Suisse qui n'accueille pas seulement ses unités de production mais aussi le cœur même de sa recherche au niveau mondial. Laquelle s'articule en quatre piliers. La recherche fondamentale revient au Centre de recherche Nestlé, à Vers-chez-les-Blanc près de Lausanne. Le développement est attribué aux 26 centres de technologie de produits (PTC) et autres centres de R&D. Enfin, la rénovation est du ressort des groupes d'application qui sont des entités directement reliées aux usines de production. C'est à Orbe, Konolfingen et bientôt à Broc que Nestlé dispose de ses centres de recherche appliquée et de développement les plus importants stratégiquement (lire l'encadré en page 20). Ils constituent l'essentiel des produits qui font depuis des lustres la réputation du groupe: le café, les céréales et les produits laitiers, notamment pour les nourrissons, et le chocolat.
Un cinquième des investissements de Nestlé dans la recherche est dépensé en Suisse: 389 sur 1980 millions de francs en 2008. C'est, comme pour la production, un montant disproportionné en regard du marché local. Mais cela illustre bien la vocation d'un petit pays qui, jusqu'ici, a su attirer des cerveaux du monde entier sans avoir besoin de s'exiler en Californie ou en Extrême-Orient. La multinationale profite largement de l'aura des universités, des hôpitaux universitaires ainsi que des grandes écoles en Suisse pour développer des activités de recherche. Environ 15% de ses projets de collaboration impliquent des institutions helvétiques.
Avec l'Institut de neurosciences de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), Nestlé est encore allée plus loin en concluant un accord de partenariat dont l'objectif est d'étudier les relations entre la nutrition, le cerveau et le système digestif. Avec l'Université de Fribourg, un accord de même nature concerne l'étude des propriétés structurelles des nutriments. Des garde-fous sont fixés à chaque fois pour éviter que la recherche académique ne devienne prisonnière des intérêts purement économiques de la société agroalimentaire. Dans le domaine de la formation continue, Nestlé a aussi laissé son empreinte. Ainsi, la célèbre IMD établie à Lausanne est issue d'une fusion de l'Institut pour l'enseignement des méthodes de direction d'entreprise (Imede) créée par Nestlé en 1957 et de l'International Management Instituts.

Préférence. «Si vous proposez à un Sud-Américain un projet sur trois ans, il sera bien plus ravi de venir en Suisse que dans le nord de l'Angleterre.» Stephen King, à la tête du département de l'innovation au PTC de Nestlé à Orbe, donne ici une autre explication, et de taille, à l'épanouissement de la société en Suisse. Elle se décline sur une liste digne d'un catalogue touristique. Il y a d'abord la proximité de la maison mère. «C'est très utile de sentir battre son pouls.» Il y a ensuite la place de la Suisse au centre de l'Europe. «Vraiment très pratique.» Par ailleurs, argument plus insolite, «dans la vallée de l'Orbe fourmillent des petites entreprises dont le savoir-faire en matière de design est remarquable». Enfin, grosse cerise sur le birchermüesli: les conditions de vie. Stephen King a trois enfants, des adolescents qui peuvent profiter «de bonnes écoles, d'excellents moyens de transport et d'un climat de sécurité». Apparemment, si les Suisses sont toujours moins nombreux à affirmer «qu'il n'y en a point comme eux», les étrangers installés dans le pays se montrent nettement moins sévères.
Et les conditions fiscales? «Le canton de Vaud a fait des efforts manifestes pour que le Centre de compétence du café reste à Orbe et n'aille pas s'implanter en Allemagne ou au Royaume-Uni», lâche un initié qui connaît bien la société. En ce qui concerne les particuliers, comme L'Hebdo l'a relevé dans son édition du 12 mars 2009, les dirigeants de Nestlé peuvent déduire entre 6 et 8% de leur revenu au titre de « frais de représentation». Un privilège dont profitent aussi d'autres cadres de sociétés étrangères établies en Suisse. Le groupe ne lésine pas sur les moyens pour rendre la vie de ses collaborateurs la plus agréable possible. Inauguré le 15 janvier 2009 sur le site d'En-Bergère, le WellNes Centre accueille quotidiennement dans ses restaurants lumineux quelque 1500 collaborateurs. Rencontrée dans un train entre Lausanne et Yver-don-les-Bains, une jeune femme dont le père employé à Orbe vient de prendre sa retraite résume à sa manière une certaine ambiance familiale: « Nestlé le matin, Nestlé le midi, Nestlé le soir, pour le travail et les loisirs, d'accord, c'est fantastique... mais trop, c'est trop. Ras-le-bol de Nestlé!»

Suissitude. Le directeur général de Nestlé Suisse n'exprime quant à lui aucun signe de lassitude face à la «suissitude» de son entreprise. «Pour comprendre Nestlé, il faut comprendre la Suisse», résume Roland Decorvet (44 ans) qui a goûté à la grande maison en Malaisie, à Taiwan, Hong Kong, en Chine, puis au Pakistan avant d'atterrir en Suisse, peu après le départ de Nelly Wenger. Les liens entre la Suisse et Nestlé? «La décentralisation, l'obsession du consensus et l'armée. Dans le sens de gagner ses galons.» Pour celui qui, comme Obelix, n'est pas tombé dans la marmite de Nestlé quand il était petit, la longue vie dans l'entreprise à un poste clé n'est pas une mince affaire. C'est peut-être l'une des raisons du départ précipité de Nelly Wenger, dont l'aura dessinée par Expo.02 n'a pas vraiment servi de potion magique.
Quant à la décentralisation dont parle Roland Decorvet, n'est-elle pas quelque peu battue en brèche à la faveur d'une profonde réorganisation du groupe opérée depuis quelques années? En effet, quatre domaines d'importance échappent désormais aux marchés: Nespresso, Nestlé Nutrition, Nestlé Professional et Nestlé Waters. Ils constituent dans le jargon de la maison des «Unités d'affaires stratégiques», des entités autonomes.
Dans ce nouveau paysage de Nestlé, les chefs de marché, jadis des roitelets, ne risquent-ils pas de perdre leur vocation d'entrepreneurs créatifs, de ne plus avoir leur mot à dire dans la création de certains nouveaux produits et de se cantonner dans un rôle de supervendeur? Au niveau de la Suisse, cela signifierait au bout du compte une perte d'identité. Roland Decorvet balaie ces craintes. «Nous sommes devenus tellement grands que certaines activités spécifiques doivent être gérées de manière concentrée.» Son épicerie suisse, dont les comptes sont de nouveau équilibrés depuis 2008 après cinq ans de déficit, compte encore de très nombreux produits. Finalement, tant que le consommateur trouvera des pâtes Buitoni et des glaces Mövenpick dans son magasin de quartier, il ne mettra pas fin à une étonnante histoire d'amour. Même si, la plupart du temps, il ignore que sa bien-aimée s'appelle Nestlé.

À LIRE
-Nestlé, Cent vingt-cinq ans, de 1866 à 1991. De Jean Heer. Editions Nestlé, 540 p.
-Le défi du changement: Nestlé (1990-2005). D'Albert Pfiffner et Hans-Jörg Renk. Nestlé, 390 p.



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Tags: actuels, nestlé, entreprise, multinationale,

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