La nuit du 10 mars 1977 à Mulholland Drive ne hantait certainement pas l’esprit de Roman Polanski lorsqu’il a embarqué samedi dernier en fin de journée dans son avion à Paris. C’est pourtant ce passé-là qui, une heure et demie plus tard, allait le rattraper à son arrivée à Zurich. Cette lointaine nuit-là, alors qu’il se trouve dans la maison inoccupée de son ami Jack Nicholson, le cinéaste connu et reconnu fait boire du champagne, drogue et abuse une jeune fille de 13 ans, Samantha Geimer. Arrêté le lendemain au Beverly Wilshire Hotel pour attentat à la pudeur, viol et détournement de mineure, Polanski reconnaît l’acte sexuel avec le jeune mannequin de trente ans sa cadette mais nie le viol et parle de relations consenties avec une adolescente qui n’en est pas, rappelle-t-il, à ses premiers ébats. Le cinéaste obtiendra sa libération sous caution (2500 dollars) 24 heures plus tard, mais n’échappera pas aux trois mois d’expertises psychiatriques requis qui permettront à la justice américaine de se déterminer sur la responsabilité de Polanski avant de le juger. L’homme qui, sept ans plus tôt, a vu son épouse Sharon Tate, enceinte de leur enfant, se faire trucider par les adeptes d’une secte satanique, risque à son tour jusqu’à cinquante ans de réclusion. Le vendredi 16 décembre 1977, le cinéaste se présente donc de lui-même à la prison d’Etat de Chino. Incarcéré dans une cellule individuelle (on craint que le sex offender soit agressé par d’autres détenus), le réalisateur est finalement libéré 42 jours plus tard: les expertises ont pris moins de temps que prévu. Nous sommes le vendredi 27 janvier 1978. Polanski a trois jours, week-end non compris, pour se présenter devant un juge.
L’enfer, selon Polanski. Il n’attendra pas. La veille, le mardi 31 janvier 1978, Polanski embarque en première classe dans un avion de la British Airways à destination de Londres avant de rejoindre Paris le jeudi 2 septembre. Paris, là où le petit Roman est né. Là où le citoyen polonais a été, il y a peu, naturalisé français: c’était en 1976, quelques semaines avant la présentation à Cannes de son film Le locataire. Les six semaines carcérales ont épuisé Polanski. «C’était l’enfer», dit-il à ses amis. A Los Angeles, son avocat, Douglas Dalton, promet d’essayer de convaincre son client de rentrer rapidement. Le bureau du procureur entame de son côté les démarches pour pouvoir l’extrader mais n’a que «très peu d’espoir». A raison. Polanski ne mettra plus jamais un pied sur le sol américain. Pas même lorsque sa victime, Samantha Geimer, demandera, puis réclamera, que l’on cesse après toutes ces années, les poursuites. Le cinéaste ne reviendra même pas pour y recevoir un oscar vingtcinq ans plus tard, contrairement à ce qu’a pu croire un instant l’assemblée pailletée de cette cérémonie 2003 lorsque le présentateur, désignant le parterre d’invités, fit croire à la présence de Polanski et lança un «Get him!» retentissant. Durant toutes ces années, Polanski, entre-temps marié à Paris à l’actrice Emmanuelle Seigner, avec laquelle il a eu deux enfants, évitera soigneusement de se faire piéger. Depuis 2005, date à laquelle le mandat d’arrêt est devenu international, le cinéaste s’est montré particulièrement attentif. Cette année-là justement, le déclaré fugitif intente un procès en diffamation à Vanity Fair mais ne se rend pas à Londres pour y assister: il le suit par vidéo depuis Paris. Il fait bien. Les services du bureau du procureur de Los Angeles n’ont pas renoncé à la traque et continuent de demander l’arrestation du réalisateur, notamment à la Thaïlande en 2005 et à Israël en 2007.
Le bal des justiciers. La Suisse? Polanski la considérait comme tout sauf un pays à risque. C’est, à ses yeux, un pays ami qu’il visite depuis de nombreuses années. Il s’est rendu notamment à Montreux, pour le Festival de jazz, mais aussi à Gstaad de très nombreuses fois. Il aime d’ailleurs tellement l’endroit qu’il y a acheté un chalet l’an dernier. Comment diable dès lors aurait-il pu imaginer… Comment imaginer en effet qu’il serait arrêté à sa sortie d’avion à l’aéroport de Zurich? L’invitation du Festival du film de Zurich n’avait rien de suspecte. Il s’agissait d’un hommage pour l’ensemble de l’œuvre du génial cinéaste. Le laudatio ne devaitelle pas d’ailleurs être lue par Jean-Frédéric Jauslin, directeur de l’Office fédéral de la culture? Certes, selon Me Hervé Temime, Polanski «savait bien sûr qu’il était susceptible de faire l’objet d’une demande d’extradition des Etats-Unis», mais «il n’avait aucune idée du fait qu’il pouvait être arrêté en Suisse». Alors quoi, alors qui? Qui a décidé de l’arrestation, quand et comment? A ce stade, les versions divergent encore. La première, la plus officielle, affirme que le parquet de Los Angeles ayant appris la venue de Polanski en Suisse une semaine avant son arrivée (via des annonces dans les journaux américains et/ou sur le site internet du festival) a alerté le ministère américain de la Justice qui a envoyé le mandat d’arrêt à la Suisse, qui a montré une «attitude extrêmement coopérative» s’est félicité le ministère. La seconde version, avancée par Le Matin, est très différente. Selon le quotidien, c’est en prenant des renseignements sur le cinéaste afin d’assurer sa sécurité durant sa venue au festival que des fonctionnaires de police auraient découvert le mandat d’arrêt international le concernant sur Interpol. Ce serait donc la Suisse qui aurait alerté les Etats-Unis! Quant aux motifs qui auraient précipité cette arrestation, les rumeurs évoquent l’UBS, l’affaire Kadhafi... Quoi qu’il en soit, la Suisse n’aurait-elle pas pu s’épargner ce que d’aucuns considèrent comme un «traquenard policier» et d’autres, pas des moindres, en l’occurrence notre ministre des Affaires étrangères, Micheline Calmy-Rey, comme un... «manque de doigté».
L’effet Danone. On aurait pu imaginer en effet que la Suisse retienne des leçons et prenne garde cette fois à ne pas écraser tous les œufs d’un coup. Qu’elle avertisse par exemple discrètement sa France amie en lui faisant comprendre que son concitoyen ferait mieux à l’avenir de passer ses vacances à Courchevel plutôt qu’à Gstaad, comme le suggérait plus ou moins l’avocat Christian Lüscher. Mais Eveline Widmer-Schlumpf, chef du Département de justice et police n’est visiblement pas du genre à passer ce genre de message. C’est une juriste. Une femme «raide comme la justice, raide comme une Suisse allemande», douche Guy Carlier sur Europe 1. Si, d’un point de vue juridique, la messe semble dite – même l’avocat de Polanski ne reproche rien à la Suisse – reste la forme. Tous, milieu artistique en tête, dénoncent la brusquerie de cette arrestation: ce n’est pas ainsi que l’on reçoit un hôte, qui plus est officiellement invité. «Ce n’est pas la justice internationale que nous accusons, c’est la manière dont elle a été utilisée», admet Bernard Kouchner, ministre français des Affaires étrangères avant d’ajouter: «Tout ça n’est pas très joli.» Pour Frédéric Maire, futur directeur de la Cinémathèque suisse, cette arrestation est tout simplement «désastreuse pour l’image de la Suisse en général et pour l’image de la Suisse culturelle en particulier».
L’autre nouvelle. Polanski a fait opposition à son extradition. Ses avocats, ainsi qu’une pétition internationale signée par les grands noms du cinéma parmi lesquels Woody Allen, ont demandé sa mise en liberté. Le bureau du procureur de Los Angeles a confirmé qu’il demanderait l’extradition. Non, en montant dans l’avion pour Zurich la semaine dernière, Polanski ne pensait certainement pas à Mulholland Drive et à cette nuit du 10 mars 1977, mais plutôt à une autre nuit, celle du 8 août 1969. A cette nuit qui a scellé son destin, son drame personnel, il y a tout juste quarante ans. L’information est tombée alors qu’il allait embarquer: l’auteur du meurtre sanglant de sa femme Sharon Tate, enceinte de 8 mois et demi, venait de rendre l’âme dans sa prison californienne de Chowchilla.
Tags: Polanski, arrestation, Zurich, Etats-Unis,
|