L'Hebdo;
2008-04-24 "La Suisse restera toujours un excellent bouc émissaire"
FISCALITE Le banquier genevois Ivan Pictet défend le système de l’imposition à la source. Et ne cille pas face aux critiques des ministres allemands.
Le dossier chaud du moment, pour les banques suisses, c’est celui de la fiscalité de l’épargne. Aprement négocié puis entré en vigueur en juillet 2005, l’accord entre la Suisse et l’Union européenne destiné à lutter contre l’évasion fiscale court en principe jusqu’en 2013. Mais, après trois ans, les signataires peuvent se consulter. Le 14 mai prochain, sous l’impulsion de l’Allemagne - secouée par les affaires de fraude fiscale - et de la France, les ministres des Finances de l’UE pourraient décider d’une rapide refonte de leur propre système. Un dossier suivi de près par les banquiers, dont Ivan Pictet, président de la Fondation Genève Place Financière.
Un ex-employé d’une banque du Liechtenstein qui reçoit 5 millions d’euros des services secrets allemands contre une liste de fraudeurs du fisc, un trader qui fait perdre 5 milliards d’euros à la Société Générale, la banque britannique Northern Rock en voie de nationalisation, les géants de la finance - dont UBS - qui mettent en émoi les marchés, la cinquième banque d’affaires américaine sauvée in extremis grâce à une garantie de la Réserve fédérale: les banques ne se distinguent guère depuis le début de l’année... Série noire ou mal plus profond?
Il faut distinguer la sombre affaire de vol de données confidentielles entre l’Allemagne et le Liechtenstein des pertes liées à l’immobilier américain, qui concernent exclusivement les banques d’affaires opérant aux Etats-Unis, dont quelques banques suisses. Tout cela n’a heureusement rien à voir avec la place financière suisse. La réalité, c’est que cette place financière est en pleine forme. Ceci a de quoi rassurer les clients étrangers qui continuent de nous accorder leur confiance, surtout considérant ce qui se passe précisément dans d’autres places financières, celle de Londres, comme vous l’avez mentionné, avec des Northern Rock, ou aussi de New York, avec des opérations de sauvetage comme celle de Bear Stearns. Mais il ne faut pas confondre l’état de santé de certains groupes financiers avec celui de la place financière helvétique. Ce qui m’étonne, c’est la vitesse avec laquelle on passe, en Suisse, de l’amour à la haine ou de la fierté au mépris pour une branche qui assure environ 20% des recettes fiscales de notre pays, et même 30% à Genève, et qui supporte de ce fait une large part du bien-être de la population tout entière.
La gestion de fortune se porte bien grâce au secret bancaire. Mais le ministre allemand Peer Steinbrück ou l’ancien ministre des Finances Hans Eichel sont aussi très critiques sur le secret bancaire. Peut-on l’ignorer?
Les pressions de l’Union européenne vont certainement continuer. Concernant l’Allemagne, qui connaît surtout un exode de contribuables, il faut se rappeler que Hans Eichel a été depuis longtemps l’un des principaux détracteurs de la Suisse. Je me demande également si l’agressivité actuelle de l’Allemagne n’est pas en partie motivée par des échéances électorales, celles du Parlement européen en 2009 et des législatives en automne de la même année. Derrière les attaques de MM. Eichel et Steinbrück se cache, à mon avis, leur propre agenda politique. La Suisse restera toujours un excellent bouc émissaire. J’espère que la classe politique suisse ne se laissera pas abuser et qu’elle sera consciente de tous ces enjeux. Et défendra en bloc sa place financière, comme les Anglais savent si bien le faire. Nous avons notre propre ordre juridique, soutenu par notre démocratie directe, il doit être respecté.
La chancelière Angela Merkel se rend prochainement en Suisse. Que lui diriez-vous sur ces questions?
Si je devais voir Mme Merkel, je lui dirais que c’est aux Allemands de faire le ménage chez eux et de s’attaquer aux causes qui font fuir leurs talents et leurs contribuables fortunés. Je lui dirais aussi que, même si nous n’avons pas à juger s’il convenait en Allemagne de payer un scélérat pour obtenir une liste de clients d’une banque liechtensteinoise, ce que nous savons est que nos autorités suisses n’auraient jamais agi de telle manière. Nous avons confiance en elles.
Dans le dossier de la fiscalité de l’épargne, l’Allemagne pratique le système des échanges d’informations. En Europe, seuls trois pays, la Belgique, l’Autriche et le Luxembourg, ont choisi le système de l’imposition à la source. Et les Belges font mine d’accepter de changer de système…
Luc Frieden, le ministre des Finances du Luxembourg, a confirmé récemment que tout changement devra d’abord être accepté unanimement au niveau de l’Union européenne. Selon le traité qui lie la Suisse et l’Union européenne sur la fiscalité de l’épargne, les parties sont engagées jusqu’en 2013, avec un accord prévoyant de faire progressivement passer la part d’impôt de 15% à 35%. D’ici à 2013, nous verrons alors lequel des deux systèmes est le plus efficace. La Suisse a remboursé 500 millions de francs aux pays de l’Union européenne en 2007. Nous aimerions bien savoir ce que les autres pays pratiquant l’échange d’informations ont récolté afin de comparer les deux systèmes. Si l’unanimité autour du système de l’échange d’informations est trouvée d’ici là, alors l’Union européenne devra négocier avec l’ensemble des autres places financières étrangères au même titre que la Suisse (USA, Singapour, etc.).
2013, c’est demain. Ne faut-il pas, comme le répète le banquier Konrad Hummler, admettre que la Suisse vit de l’évasion fiscale?
Nous ne vivons pas de l’évasion fiscale, mais la force de notre système repose sur le secret bancaire. Le jour où il disparaît, les fortunes du monde entier n’auront pas de raison de venir en Suisse. Prenez les Moyen-Orientaux, qui ne paient pas d’impôts et n’ont donc rien à craindre de leur fisc, ils placeront leurs fonds à Dubaï ou à Londres ou encore à New York, idem pour la riche communauté grecque, par exemple. Certains ont encore l’image simpliste que les banques vivent de l’argent des potentats. C’est bien entendu faux! La Suisse est le pays le plus sévère en matière de blanchiment. Et, si la part des clients privés étrangers ne représente par exemple qu’environ un quart des fonds gérés par la place financière, ces étrangers représentent une part beaucoup plus importante des bénéfices, et donc des impôts que paient les banques. En réalité, le secret bancaire ne fait que garantir les liens indispensables de confiance entre le banquier et son client. |
PROPOS RECUEILLIS par Roland Rossier
IMAGE Yvan Pictet s’étonne de «la vitesse avec laquelle on passe de l’amour à la haine» pour le secteur bancaire».
REPERES
IVAN PICTET
Président depuis 2002 de la Fondation Genève Place Financière, Ivan Pictet est associé senior de Pictet & Cie, la plus importante banque privée de Genève.
A la fin de 2007, les avoirs administrés par Pictet & Cie, fondée en 1805, atteignaient 390 milliards de francs, ce qui représente une hausse de 15% par rapport à l’année précédente. La banque a engagé plus de 500 per-sonnes. Cette année, elle devrait en engager encore 350 environ, dont 60% sur Genève. Elle en emploie 2700 — dont un millier à l’étranger — contre… 67 au sortir de la Seconde Guerre mondiale.
| Dossier 'Canton de Genève' | | |
|