Si la Romandie n’a jamais existé, la Suisse romande, elle, s’affirme de plus en plus par son dynamisme économique, ses hautes écoles performantes et sa démographie en pleine croissance. A travers 25 cartes originales (lire encadré en page 63), les deux géographes Martin Schuler et Pierre Dessemontet ainsi que le cartographe Alain Jarne ont dessiné l’espace romand dans toute sa diversité.
La carte la plus instructive est celle des bassins pendulaires. Elle révèle une Suisse romande qui se divise nettement en deux ensembles antinomiques. Il y a d’abord une aire métropolitaine centrée sur Lausanne et Genève qui aspire des milliers de «navetteurs» chaque jour. En dehors de l’arc lémanique, on discerne un espace éclaté en plusieurs microrégions fortement identitaires dans lesquelles des villes moyennes ne parviennent pas à se fédérer en de plus grands ensembles.
Pas encore! Car depuis un mois, il ne s’écoule plus un jour sans que l’on parle d’un supercanton de l’arc jurassien. Le 4 mai prochain, l’Assemblée interjurassienne (AIJ) dévoilera son rapport devant évoquer des pistes pour régler la question jurassienne. Mais elle a été prise de vitesse par plusieurs futurs conseillers d’Etat neuchâtelois qui ont pris conscience de la nécessité d’un changement d’échelle. Tant Jean Studer, l’homme fort du gouvernement, que Frédéric Hainard, meilleur élu des libéraux-radicaux désormais majoritaires au Conseil d’Etat, ont plaidé pour l’étude d’un nouvel espace politique de 300000 habitants.
Que disent les cartes des géographes à ce propos? «L’arc jurassien est une région aux revenus modestes, mais néanmoins très homogène», note Martin Schuler, professeur à l’EPFL. De par son savoir-faire dans la microtechnique, mais aussi grâce à la proximité de la frontière française, l’arc jurassien est l’atelier de l’industrie du luxe en Suisse, de l’horlogerie en particulier (voire carte ci-contre). Qui plus est, ses entreprises sont très performantes sur le plan de la productivité.
C’est un atout extraordinaire. Les Jurassiens peuvent être fiers de fabriquer des montres dont la qualité façonne l’image de la Suisse dans le monde entier. Mais la médaille a son revers. D’abord, les centres de commandement sont en plaine, entre Genève et Bienne. Ensuite, cet arc jurassien accuse un déficit dans la formation de ses élites. Seuls 25% des jeunes entament une formation gymnasiale, contre 40% dans l’arc lémanique.
Entre ces deux arcs qui marqueront la Suisse romande de demain, les différences sont grandes sur les plans des revenus, du paysage scolaire et de la démographie. Il en résulte un étrange paradoxe. «Grand fournisseur d’emplois, l’arc lémanique est une réalité économique, mais les politiciens sont en retard par rapport aux pendulaires qui ignorent les frontières. Dans l’arc jurassien, c’est le contraire: les politiciens précèdent les comportements», note Pierre Dessemontet.
Côté lémanique, Genève et Vaud viennent de signer un accord historique pour accélérer leurs investissements communs, mais ne parlent plus de fusion après le cuisant échec d’un projet devant le peuple. Côté jurassien en revanche, des politiciens d’envergure ont osé briser le tabou des frontières cantonales en pleine campagne électorale! Ils s’inscrivent dans la vision des conseillers d’Etat Thierry Béguin (NE), Jean-François Roth (JU) et Mario Annoni (BE) lorsqu’ils avaient par exemple créé la Haute Ecole Arc. Cette collaboration étroite est tout simplement devenue une question de survie pour cette région. Ni plus ni moins.
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