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La Tate joue les top modern

Mis en ligne le 18.05.2000 à 00:00

Le nouveau musée d'art moderne et contemporain bouleverse le paysage culturel londonien. Une réalisation aussi grandiose qu'irritante.

L'Hebdo; 2000-05-18

beaux arts La Tate joue les top modern

Le nouveau musée d'art moderne et contemporain bouleverse le paysage culturel londonien. Une réalisation aussi grandiose qu'irritante.

Mireille Descombes

On attendait le coup de foudre. Ce fut la déception. Impériale sur les photographies, impressionnante depuis l'autre rive, la Tate Modern se révèle littéralement écrasante vue de près. Même remodelée avec intelligence par le bureau bâlois Herzog & de Meuron, même dotée d'un chapeau de verre qui s'inscrit comme un repère dans le secteur en pleine évolution de Bankside, cette ancienne usine électrique conçue par sir Giles Gilbert Scott à la fin des années 40 suscite un réel malaise, un rejet qui frise l'écoeurement.

A l'intérieur, le gigantisme se confirme. Le visiteur se résigne donc à jouer les fourmis. Le souffle coupé, il descend sans bruit la rampe en pente douce qui conduit à l'ancienne halle des turbines. Cent cinquante-cinq mètres de long, 23 mètres de large et 35 mètres de haut! Décidément, rien ici n'est à l'échelle de l'homme. Et pas davantage l'accueil, les couloirs ou la librairie. On attend plus de deux millions de visiteurs par an, que diable! Il faut bien leur offrir de la place. Dans cette nef baignée de lumière, le regard déniche alors ses premières oeuvres d'art: trois tours en acier roux de neuf mètres que surveille une immense araignée femelle. La proposition forte et symbolique de la grande plasticienne Louise Bourgeois.

Ni esbroufe, ni gadget

Mais aussitôt d'autres contrastes déroutent et surprennent. Ils viennent une fois encore de l'architecture, surgissent du voisinage d'une rampe de bois sombre avec une structure métallique, de l'élégant équilibre entre le noir et le blanc, entre la pesanteur d'un pilier et la légèreté d'une balustrade. On admire aussi l'apport des étonnantes boîtes de lumière qui tels des nids ou des nacelles de verre prolongent les étages et dominent le hall, multipliant les points de vue et les regards croisés. En revanche, on ne distingue pas toujours l'existant du nouveau. Les architectes l'ont voulu ainsi. Pour Jacques Herzog et Harry Gugger qui ont piloté de plus près le projet londonien, il s'agissait de s'«approprier» l'ancienne usine avec ses défauts et ses faiblesses «pour en faire un nouveau bâtiment», le leur. Pas question donc de mise en perspective ou de citation. Le passé, l'histoire deviennent ici un matériau parmi d'autres, «comme la brique ou le verre».

Nulle esbroufe, pas de gadget inutile. Des sols en chêne brut ou en béton à la couleur des murs, chaque élément est à sa place. Les galeries d'exposition - deux étages pour les collections, un autre pour les présentations temporaires - sont intégrées dans la partie nord du hall des turbines. Elles offrent une succession de pièces en enfilade de tailles et de hauteurs variables. Même l'intégration de la superbe vue sur la cathédrale Saint-Paul, la Tamise et sa circulation fluviale se fait sans forfanterie, de manière presque naturelle. Et les architectes ont traité avec une égale exigence l'exposition qui leur est consacrée. Ils ont imaginé un voyage discrètement balisé à travers les sept niveaux de l'édifice, commentant les points forts ou soulignant des éléments qui passeraient inaperçus comme l'étonnant coup d'oeil sur les stores au sixième étage.

Tout cela demeure assez austère. Comme si la fréquentation de l'art se devait de rester une ascèse. Ou que le rire, la joie, l'excès, bref la vie, ne pouvaient s'exprimer que dans les oeuvres elles-mêmes. Et pourquoi pas d'ailleurs? On a assez reproché aux nouveaux musées de voler la vedette aux oeuvres d'art pour ne pas se réjouir de cette «discrétion». Cela dit, la réussite ou l'échec de la rencontre entre l'oeuvre et son public ne dépendent pas uniquement des architectes. Elle tient aussi et sans doute davantage à la qualité de l'accrochage, et donc à la vision qui le sous-tend.

Rencontres insolites

Et c'est là, à croire les rumeurs, que nous attendaient d'autres surprises, peut-être même une petite révolution. Partisans d'une philosophie à la mode, le directeur de la Tate Modern Lars Nittve et ses collaborateurs ont choisi d'abandonner la traditionnelle présentation par époques et par tendances, trop marquée par la vision moderniste d'un art en progrès. Mais comme il est difficile d'innover radicalement, on récupère le vieux découpage par genres. Au programme donc quatre sections: le paysage, la nature morte, le nu et même la peinture d'histoire. Dans une version réactualisée, bien entendu.

Ce découpage est commode. Il est surtout rassurant. Tout en masquant les faiblesses d'une collection moins riche qu'on le prétend, il permet de parler thème et donc contenu plutôt que forme ou propos. Désormais rien n'empêche de placer les «Nymphéas» de Monet dans la même salle qu'un cercle de pierre de Richard Long (né en 1945) ou d'inscrire les aiguilles de basalte de Beuys dans la lointaine perspective des vibrations rouge sombre des toiles de Rothko. Selon qu'il est abstrait ou figuratif, Mondrian oscille lui entre «Repenser le paysage» et la grande section histoire. Et quand décidément ça coince trop, on revient à l'ancienne formule des regroupements par tendances. Autre recours possible quand l'artiste est suffisamment bien représenté: le one-man-show, formule dont bénéficient tous les artistes anglais, nationalisme oblige. A moins d'être un fin spécialiste, le visiteur est donc bien obligé de suivre. D'autant que pour faire passer le message, le musée s'est doté d'un important arsenal didactique. Chaque salle est équipée de panneaux explicatifs, chaque oeuvre est ensuite largement commentée sur les cartels. Et si cela ne suffit pas, on peut en plus se munir de l'audio-guide - trois heures de visite! - où le directeur en personne nous souhaite la bienvenue et nous prévient sans rire: «Gardez donc les yeux grand ouverts pour voir le symbole du tour audio!» Réduit au statut de consommateur passif, le visiteur n'a plus qu'à engloutir et applaudir. Et pas de risque qu'il se prenne à rêver. Au bas de certaines étiquettes, on l'avertit même quand l'oeuvre est disponible en carte postale. Décidément, tout est prévu, même ses futurs achats!

Et ce serait ça le musée du XXIe siècle, cette astucieuse et rentable gymnastique? Dans une euphorique dynamique de l'unanimité, beaucoup semblent le croire. On peut bien sûr s'y résoudre et admettre que, par peur phobique du vide et de l'ennui, le musée de demain accepte de vendre un peu de son âme. A contre-courant de la séduction à tout prix, on peut aussi miser sur d'autres valeurs et parier que l'avenir du musée appartient justement à ceux qui sauront la lui rendre, son âme.

Londres. Tate Modern. Bankside. Di-je 10-18 h, ve et sa 10-22 h, accès gratuit aux collections. Expositions temporaires: «Between Cinema and a Hard Place», jusqu'au 3 décembre; «The Unilever Series: Louise Bourgeois», jusqu'au 26 novembre; «Herzog et de Meuron: 11 stations», jusqu'au 26 novembre.

Le hall des turbines et «Maman» (1999), l'araignée géante de Louise Bourgeois.

«Wagon II» (1964) de David Smith avec, en arrière-plan, «Waterfall» (1943) d'Arshile Gorky.

La famille Tate

Fondée en 1897, la Tate Gallery de Londres a depuis beaucoup grandi. Après l'ouverture de la Tate Liverpool en 1988 et de celle de St Ives en Cornouailles en 1993, la maison mère à son tour explose pour mieux présenter ses collections et accueillir son public. La Tate Britain, qui reste dans le site originel de Millbank, présente désormais l'art britannique de 1500 à aujourd'hui. De l'autre côté de la Tamise, installée dans l'ancienne usine électrique de Bankside et située juste à côté de la reconstruction du célèbre Théâtre du Globe de Shakespeare, la Modern Tate accueille la collection internationale d'art moderne et contemporain.

M. D.




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