LA CHRONIQUE DE JACQUES PILET
La triste histoire de Chávez

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 10.10.2012 à 12:59

Comprendre le monde? Mais c’est tout simple. Hugo Chávez? Pour Jean Ziegler, il est le héros de la lutte contre la pauvreté et de l’indépendance du continent. Pour la NZZ, il a ruiné l’économie et la démocratie au Venezuela. La «révolution bolivarienne» confortée par la victoire électorale de son leader échauffe, partout dans le monde, les idéologues des vieilles lunes. Alors que ce caudillo ne mérite ni l’apologie ni la diabolisation.

En réalité les quatorze années de pouvoir chaviste racontent une triste histoire. Elle commençait bien pourtant. Les régimes antérieurs avaient laissé la moitié de la population dans la pauvreté. Celle-ci a été fortement réduite. Programmes sociaux et subventionnements des produits de base ont amélioré le quotidien jusqu’au fond des bidonvilles et des campagnes. L’accès à la santé et à l’éducation a aussi été amélioré. Comment ne pas saluer ces progrès?

Mais ceux-ci sont fragiles. Parce que l’économie va mal. La nationalisation des grands groupes privés en a fait des machines boiteuses. Et surtout, le pactole pétrolier n’a guère permis le démarrage d’activités productives. Il a été distribué, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, mais il n’a pas préparé l’avenir. «Nous importons parce que nous ne produisons pas et nous ne produisons pas parce que nous importons», résume l’ex-ministre Victor Alvarez. La politique économique va sans queue ni tête. Exemple: le gouvernement a fait la vie dure aux éleveurs de poulets et fait venir la volaille industrielle du Brésil. Ou suggère la construction de «poulaillers verticaux» dans les immeubles!

Il y a pourtant un boom des affaires à Caracas. Celui des supermarchés à l’américaine et des boutiques de luxe. Parce que des riches, il en reste. Ils sont pourfendus par le caudillo au nom de Marx et du Christ, mais celui-ci laisse prospérer une boliburguesia, une «bourgeoisie bolivarienne» qui exhibe ses grosses bagnoles, remplit les restaurants chics, va faire ses courses en avion privé jusqu’à Miami ou Dubaï. Le pouvoir a arrosé ses amis. Sur les terres de Chávez qui aime se dire pata en el suelo (va-nu-pied), on parle de «la famille royale» qui décroche des postes juteux et se construit des maisons somptueuses. Ces privilégiés du régime n’ont pas de souci avec la monnaie qui s’effrite (inflation: 27%), ils ont les poches pleines de dollars.

Pas de souci non plus avec la criminalité: ils ont des gardes du corps et des barricades devant leurs villas. Utiles dans un pays qui compte 50 homicides pour 100 000 habitants: le taux le plus élevé d’Amérique latine, pire qu’au Mexique! Comment expliquer ce fléau là où il est tant fait pour aider les pauvres? Le chômage des jeunes (près de 20%) y est pour quelque chose. Mais les bagarres entre bandes mafieuses, peu combattues, sont une autre clé d’un phénomène que Chávez a longtemps ignoré. Le Venezuela a développé une culture du vol. Les malins cherchent soit à se placer au bon endroit sous la fontaine centrale de la fortune, soit à arracher les bijoux des passants imprudents.

Et la démocratie? Elle existe bel et bien, à preuve l’élection présidentielle: son résultat (54% pour Chávez) n’a rien de cubain. La presse attaque le pouvoir tous les jours. Mais la dérive totalitaire est évidente. La télévision sous contrôle. Moins connu: des syndicalistes, pourtant favorables à la «révolution», sont embastillés quand ils revendiquent trop bruyamment. Chávez a horreur de la contradiction: «J’exige la loyauté absolue envers mon leadership. Je ne suis pas un individu, je suis un peuple… Unité, discussion libre et ouverte, mais loyauté. Tout le reste n’est que trahison.» Du coup, la séparation des pouvoirs est laminée. L’Etat confondu avec le parti, le Parlement aux ordres, la justice sous influence.

«Sur le fond, conclut le grand connaisseur qu’est Marc Saint-Upéry *, le “modèle” bolivarien est exactement le contraire de ce à quoi devrait aspirer une gauche digne de ce nom.»

Les Sud-Américains ne s’y trompent pas. Contrairement à ce qu’affirment les admirateurs comme les pourfendeurs de Chávez, l’influence de celui-ci est en baisse dans le continent. Qui préfère regarder du côté du Brésil où un pouvoir de gauche honore cet idéal.

* Auteur de «Rêve de Bolivar: le défi des gauches sud-américaines» (La Découverte).
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