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Face à une perspective aussi sinistre, on aurait pu s’attendre à ce que les décideurs politiques se rendent compte qu’ils n’en ont pas encore fait assez pour promouvoir la reprise. Mais non: ces derniers mois, on a vu un étonnant retour de l’orthodoxie de la rigueur et de l’équilibre budgétaire.

Pour ce qui est de la rhétorique, c’est en Europe que le retour de cette ancienne religion saute le plus aux yeux: les officiels semblent tirer leurs arguments des discours d’Herbert Hoover, jusqu’à l’affirmation que l’augmentation des impôts et la réduction des dépenses développera l’économie en améliorant la confiance des entreprises. Question pratique, cela dit, l’Amérique ne fait pas beaucoup mieux. La Fed semble consciente des risques déflationnistes – mais ce qu’elle propose de faire contre ces risques, eh bien, rien. Le gouvernement Obama comprend les dangers d’une austérité fiscale prématurée – mais parce que les républicains et les démocrates conservateurs au Congrès n’accorderont aucune aide supplémentaire aux gouvernements fédéraux, cette austérité sera quand même là, sous la forme de coupes budgétaires aux niveaux fédéraux et locaux.

Pourquoi ce mauvais virage politique? Les partisans de la ligne dure invoquent souvent les problèmes rencontrés par la Grèce et d’autres pays européens pour justifier leurs actions. Et il est vrai que les investisseurs s’en sont pris aux gouvernements ayant des déficits intraitables. Mais rien ne prouve qu’une austérité fiscale à court terme devant une économie déprimée rassure les investisseurs. Au contraire: la Grèce a accepté de durcir l’austérité, et n’a connu qu’une augmentation de l’ampleur de ses risques; l’Irlande a imposé d’énormes coupes dans ses dépenses publiques, et s’est vu traiter par les marchés comme un risque pire que l’Espagne, qui a quant à elle été bien plus réticente à appliquer les remèdes des partisans de la ligne dure.

C’est presque comme si les marchés financiers comprenaient ce que les décideurs politiques ne semblent pas saisir: que si la responsabilité fiscale à long terme est importante, la réduction des dépenses au beau milieu d’une dépression, (ce qui aggrave cette dépression et prépare le terrain pour la déflation) est en fait contre-productive.

Donc je ne crois pas qu’il s’agit vraiment là de la Grèce, ou même d’une quelconque appréciation réaliste des compromis entre déficits et emplois. C’est, au contraire, la victoire d’une orthodoxie qui n’a pas grand-chose à voir avec l’analyse rationnelle, dont la doctrine principale est que c’est en faisant souffrir les gens qu’on montre ses qualités de meneur dans les temps difficiles.

Et qui paiera le prix de ce triomphe de l’orthodoxie? La réponse est des dizaines de millions de travailleurs au chômage, parmi lesquels nombreux seront ceux qui resteront des années sans emploi, et certains ne travailleront plus jamais.

THE NEW YORK TIMES

PAUL KRUGMAN

Né en 1953. Professeur à Princeton. Prix Nobel d’économie en 2008. Chroniqueur pour le New York Times. Son blog: http://krugman.blogs.nytimes.com



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Tags: Paul Krugman, troisième dépression,

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