COOPÉRATION
La Tunisie, un laboratoire pour la Suisse

Par PHILIPPE LE BÉ - Mis en ligne le 13.06.2012 à 11:35

A la faveur du printemps arabe, la Suisse a sensiblement accru sa collaboration avec l’Etat nord-africain, notamment dans le développement durable. Au cœur de cette nouvelle approche, la société genevoise SOFIES joue un rôle clé.

La rose à la boutonnière, l’ambassadeur de Suisse en Tunisie est particulièrement jovial ce lundi 7 mai 2012. Il accueille à sa manière l’élection de François Hollande à la présidence de la République française. Arrivé à Tunis trois mois et demi avant les événements qui ont conduit à la fuite d’un autre président, Zine el-Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011, Pierre Combernous, dont la résidence jouxte le palais présidentiel, a encore en mémoire la montée des «barricades citoyennes». Les feux de la révolution éteints, les élections ont engendré un «gouvernement politique sans technocrates» qui a pris la forme d’un «pâté d’alouettes». Avec comme cheval le parti islamiste Ennahdha et comme alouettes le Congrès pour la république (CPR) ainsi que le Forum démocratique pour le travail et les libertés (Ettakatol). En attendant que les 41 ministres du nouveau gouvernement tunisien prennent leurs marques, le pays déplore au moins un million de chômeurs. C’est un cinquième de la population active. Pour relever ce gigantesque défi, la coopération suisse s’est plus que jamais engagée en Tunisie. Avec notamment le concours d’une société genevoise, SOFIES, très active dans l’écologie industrielle.

C’est clair, l’environnement n’est pas la priorité des autorités tunisiennes qui se focalisent sur l’emploi. Pourtant, le réchauffement climatique de la planète commence à laisser des traces. «Dans certains endroits touristiques, comme à Monastir, la montée du niveau de la mer a fait disparaître quelques plages», observe Aroussia Khamassi, de l’Office national du tourisme tunisien. Le phénomène est encore trop peu visible pour inquiéter les esprits. Ces derniers sont en revanche toujours plus ouverts à l’idée que pour lutter contre le chômage il faut améliorer la compétitivié des entreprises et rendre le secteur du tourisme plus attractif. Cela passe nécessairement par un plus grand respect de l’environ-nement. Non pas seulement, comme l’a fait le régime de Ben Ali, en arrosant le pays d’images du fennec, symbole de la protection de la nature destiné à sensibiliser la population, mais en déployant des mesures vraiment efficaces. C’est précisément l’objectif du Secrétariat à l’économie (SECO) et de la Direction du développement et de la coopération (DDC), qui ensemble ont ouvert l’an dernier à Tunis un Bureau de programme semblable à celui inauguré au Caire en Egypte.

Production plus propre. Plutôt discrète avant la révolution, la présence suisse s’est sensiblement renforcée en Tunisie depuis le 11 mars 2011, date à laquelle le Conseil fédéral a décidé d’accompagner le printemps arabe en encourageant de multiples projets nouveaux ou en cours. Actuellement chiffré à quelque 5 millions de francs, l’engagement financier du SECO «va considérablement augmenter pour progressivement atteindre, avec celui de la DDC, environ 20 millions par an», souligne Danielle Meuwly Monteleone, directrice adjointe du Bureau de programme. Parmi ces projets figure celui appelé «Production plus propre» (PPP), financé par le SECO et mis en œuvre par l’Organisation des nations unies pour le développement industriel (ONUDI), basée à Vienne. Un appel d’offres international a été lancé pour la Tunisie (47 pays dans le monde sont concernés) et c’est précisément SOFIES qui a décroché la timbale. «En collaboration avec le Centre international des technologies de l’environnement de Tunis, nous aidons les entreprises à consommer moins de matières premières, moins d’énergie, moins d’eau et à produire moins de déchets», résume son CEO Laurent Cuénoud. Eu égard à la carence des règlements tunisiens en la matière, l’ambition semble hors de portée. Pourtant, sur le terrain, des premiers résultats sont déjà perceptibles. Planté dans un écrin de verdure, d’orangeraies et de plages sablonneuses, à 75 km de l’aéroport de Tunis-Carthage, l’hôtel cinq étoiles Le Royal Hammamet fait partie des 75 entreprises passées au peigne fin par SOFIES. Avec ses 266 chambres, il emploie quelque 200 personnes (jusqu’à 300 en période estivale), dont aucune n’a été licenciée durant la révolution, alors qu’au plus fort de la crise l’hôtel ne comptait plus que trois clients. Aujourd’hui il est occupé à 50%, essentiellement par une clientèle d’affaires. Formé à l’Ecole hôtelière de Lausanne, son directeur Jamel Guermassi affiche un prudent optimisme: «En baisse dès 2009, le tourisme en Tunisie a fortement décliné les deux années suivantes mais il se reprend progressivement, inch Allah!»

L’intervention de SOFIES a commencé en octobre 2010, avant la révolution. La société genevoise, qui en Tunisie préfère œuvrer avec des entreprises de taille moyenne, s’est vu imposer ce grand hôtel parce qu’il répondait à l’image de prestige voulu par Ben Ali. Mais l’opération s’est finalement révélée fructueuse. Du compostage des déchets de jardin à la mise en place de compteurs thermiques, l’hôtel gros consommateur d’eau (1578 litres par nuitée, eau de la piscine comprise!) et d’électricité apprend à mesurer et à contrôler sa consommation au prix d’investissements en partie financés par l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie.

Savoir-faire partagé. «SOFIES nous incite à agir plus rapidement», reconnaît Jamel Guermassi. En fait, les experts de la société genevoise, qui tiennent à collaborer avec leurs homologues tunisiens, ne se contentent pas de les motiver. Ils leur font aussi partager leur savoir-faire dans les domaines très pointus que sont l’écologie industrielle, les analyses du cycle de vie ou l’empreinte hydrique (lire l’encadré «Palette d’outils»). Les bases de données réalisées dans chaque entreprise sont valables pour toute l’Afrique du Nord. Au vrai, la Tunisie est devenue un véritable laboratoire d’expérimentation des nouvelles technologies environnementales.

Vers un tourisme doux. SOFIES, qui collabore sur quelques projets avec les Allemands très présents en Tunisie par le biais de la GIZ (Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit), contribue à faire évoluer le secteur touristique. Contrairement au Maroc qui a su le diversifier, la Tunisie s’est trop longtemps focalisée sur un tourisme balnéaire, négligeant le tourisme culturel ou de paysage. Dans le nordouest du pays, pourtant riche en ruines romaines exceptionnelles, il n’existe qu’une seule maison d’hôte avec six chambres! C’est pourquoi la Suisse encourage le développement des zones situées à l’intérieur du pays, ainsi que les gouvernorats les plus défavorisés comme Le Kef, Kasserine ou Médenine. Des projets de rénovation d’écoles et des canalisations d’eau ainsi que de nouveaux forages sont en cours. Par ailleurs, souligne Laurent Cuénoud, «nous insistons pour que les hôtels s’approvisionnent sur les marchés locaux. Dans le développement durable, la dimension sociale demeure essentielle.»

En plus du tourisme qui reste la principale source de revenus du pays, SOFIES se concentre également sur les secteurs agro-alimentaire, du textile et du traitement de surface. A Bizerte, à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Tunis, la société Fuba, qui fait partie du groupe industriel tunisien One TECH, produit des circuits imprimés. Pour ce faire, cette entreprise de 750 collaborateurs génère des effluents chargés en métaux lourds comme le cuivre. «Nous avons décidé de les traiter de manière satisfaisante et d’engager une démarche de production plus propre, même si aucune réglementation tunisienne nous oblige à le faire», constate Jalel Dammak, l’un des responsables techniques de Fuba.

Compétitivité et écologie. C’est donc de sa propre initiative que l’entreprise s’est laissé convaincre de faire intervenir trois experts de SOFIES et un autre, tunisien, chargés de trouver des solutions idoines. Parmi ces dernières figurent la récupération du cuivre, ainsi que la réutilisation de l’eau de rinçage en cascades successives. Les arguments économiques, en l’occurrence une moindre consommation de cuivre et d’eau, ont été déterminants. Sans conséquences très favorables sur la compétitivité des entreprises, les mesures de protection de l’environnement n’auraient sans doute jamais eu le succès escompté. Pour l’ensemble des 75 entreprises suivies par SOFIES, le SECO a investi 3 millions de francs sur quatre ans. Fuba a par ailleurs bénéficié d’un soutien de la Banque mondiale. Comme c’est souvent le cas, la collaboration des Etats et des organisations internationales offre les meilleures chances de succès.

Pour éviter que de telles opérations ne s’essoufflent dans la durée et que les entreprises tunisiennes ne baissent les bras, un suivi des plans d’action a été mis en place par SOFIES jusqu’en 2014. Mais à l’instar des Européens, les Tunisiens réalisent progressivement qu’il n’y a pas d’économie pérenne sans une maîtrise des coûts de production qui passe nécessairement par la fin du gaspillage des ressources naturelles.

 


SUISSE-TUNISIE

La collaboration s'intensifie

Depuis la chute du régime de Ben Ali en janvier 2011, la Tunisie figure parmi les pays prioritaires dans la coopération suisse au développement, au même titre que l’Egypte. Signe tangible de cette évolution, à Tunis comme au Caire il existe un Bureau de programme qui couvre trois domaines: la transition vers la démocratie et les droits humains, le développement économique et la création d’emplois ainsi que les questions liées à la migration et à la protection. La Suisse aide notamment les Tunisiens à améliorer les formalités douanières.

Lors de son dernier voyage en Tunisie, la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga a signé le 11 juin avec le ministre tunisien des Affaires étrangères Rafik Abdessalem un accord qui assure le renvoi facilité de requérants d’asile tunisiens déboutés par la Suisse. Cet accord favorise aussi l’échange de jeunes de 18 à 35 ans, titulaires d’une formation complète et désirant parfaire leurs connaissances professionnelles et linguistiques dans le pays partenaire.


PALETTE D'OUTILS

SOFIES propose aux entreprises tunisiennes une mosaïque de services

- L’ÉCOLOGIE INDUSTRIELLE il s’agit de mieux maîtriser les ressources. Ainsi, les déchets d’une entreprise peuvent devenir une matière première pour une autre. Autre exemple, plusieurs sociétés utilisent des infrastructures communes pour le traitement de l’eau ou la gestion des déchets.

- LES ANALYSES DU CYCLE DE VIE un produit est analysé dans tout son processus de fabrication depuis son origine jusqu’à son élimination après avoir été consommé. SOFIES collabore avec l’Empa, spécialiste en Suisse de la science des matériaux. Une banque de données valable pour l’ensemble de l’Afrique du Nord est en cours d’élaboration. Dans le secteur du tourisme, le tour-opérateur Kuoni s’est associé au projet.

- L’EMPREINTE HYDRIQUE la Tunisie est soumise à un stress hydrique toujours plus grand. Comme ailleurs en Afrique, l’eau douce potable se fait de plus en plus rare. Avoir une idée claire et précise de la consommation d’eau nécessaire à l’agriculture, à l’industrie ou à l’hôtellerie est indispensable pour mener à bien tout programme d’économies.

- LES ÉNERGIES RENOUVELABLES l’éolien au Nord, le solaire au Sud, les énergies renouvelables commencent à peine à se développer. Il y a du pain sur la planche.

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