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Par Julien Burri - Mis en ligne le 24.10.2012 à 12:11 |
Ala Foire du livre de Francfort, un livre francophone a fait sensation: La vérité sur l’affaire Harry Quebert, dont L’Hebdo vous parlait le 25 août. Pour acquérir ses droits, l’espagnol Alfaguara a déboursé 100 000 euros, un éditeur allemand jusqu’à 230 000 euros. Des prix qui sont ceux des best-sellers américains. En tout, 25 pays s’intéressent au roman du Genevois Joël Dicker: l’Angleterre, l’Amérique, tous les pays scandinaves... Le seul grand absent, pour le moment, c’est le Japon. Les contrats sont en voie de finalisation, mais seront revus à la hausse si le roman recevait le prix Goncourt, le 7 novembre. 40 000 exemplaires se sont déjà écoulés en France et 8000 en Suisse romande. La presse est dithyrambique sur le jeune Suisse: Bernard Pivot et Marc Fumaroli s’enthousiasment. Même Le Canard enchaîné parle d’un roman «complètement fou… et captivant». Le succès profite à deux éditeurs indépendants, L’Age d’Homme, à Lausanne, et de Fallois, à Paris, qui partagent les bénéfices à parts égales. Ils n’ont jamais vécu une telle fièvre. Et on n’a jamais vu un succès aussi rapide pour un auteur romand. Un garçon-coquillage. A Genève, Joël Dicker, 27 ans, porte un pull rose avec un col en V. Cheveux clairs, yeux bleus. Il est généreux de son temps, même s’il n’a plus une minute à lui, entre les rencontres presque quotidiennes dans les classes françaises (pour le Goncourt des lycéens), les interviews et la promotion en librairie. Pendant deux heures, il répond poliment, mais ne livre rien d’intime. Coquillage nacré et poli, il ne s’ouvre pas. Il est humble. «Je vis un mois extraordinaire. Mais je suis conscient que cela passera. C’est tellement éphémère, un livre. C’est un moment unique qui ne se reproduira peut-être jamais dans ma vie.» A l’école, son français ne s’élevait pas plus haut que «le ras des pâquerettes». Il ne lit pratiquement pas de polars et a étudié le droit. Il n’a pas suivi de cours d’écriture, même si son art achevé du récit le laissait présager. Il a appris en lisant Cohen, Steinbeck, Orwell, Duras, Roth et Weyergans. Et non, son roman n’a pratiquement pas été retouché avant d’être édité. «Cela m’a pris deux ans de travail. Pendant que je cherchais un éditeur pour mon premier livre. Je me disais: “Ecris le livre que tu veux, même si personne n’en veut”. Je l’ai retourné dans tous les sens, comme un Rubik’s Cube, jusqu’à ce que ça marche.» Intuitif, il n’a pas suivi de plan. «J’aimerais pouvoir faire des plans précis et m’y tenir, je pourrais écrire deux fois plus vite! Mais j’en suis incapable. Pour La vérité, j’ai dû rédiger trente versions.» Et cependant, l’air de ne pas y toucher, le jeune homme sait ce qu’il vaut et ce qu’il veut.
«J’AI TOUT DE SUITE REMARQUÉ QUE JOËL DICKER ÉTAIT TRÈS PROFESSIONNEL MALGRÉ SON JEUNE ÂGE.»Isabelle Martin-Bouisset, agent littéraire
Une perle noire. Si son roman est américain dans le style et l’intrigue, la façon dont Dicker conçoit sa publication aussi. Pour mettre toutes les chances de son côté, il s’adjoint les services d’un imprésario et agent littéraire, Isabelle Martin-Bouisset, juste après la publication de son premier livre, Les dernier jours de nos pères. Pratique quasi automatique aux Etats-Unis et très courante en Angleterre (80% des auteurs ont un agent), elle détonne encore en France. «Un agent défend des textes auxquels il croit, explique Isabelle Martin-Bouisset, à Paris. L’accès aux grands éditeurs est difficile, parce qu’ils sont très sollicités. Un agent peut faire passer plus rapidement un texte important au sommet des piles. L’auteur peut ainsi se consacrer pleinement à son métier: écrire.» Une intervention qui n’a pourtant pas été nécessaire dans le cas de la publication de La vérité sur l’affaire Harry Quebert. Lorsque Joël Dicker fait appel à elle, elle remarque tout de suite qu’il est «très professionnel et clairvoyant, malgré son jeune âge, qu’il a un talent indéniable et une ambition littéraire évidente». Les dessous de la vérité. «Je suis conscient qu’il y a un facteur chance très grand. Dans d’autres circonstances, le même livre aurait pu ne pas connaître le même destin», explique Joël Dicker. Il aurait tout aussi bien pu être publié par les plus grands éditeurs parisiens, si ceux-ci s’étaient montrés un peu plus empressés. Mais reprenons depuis le début. Après avoir publié en 2005 Le tigre, une première nouvelle, aux Editions de l’Hèbe, dans le cadre du Prix des Jeunes auteurs, Joël Dicker travaille sur un roman historique, Les derniers jours de nos pères. Le manuscrit remporte le prix de l’Association des écrivains genevois le 8 décembre 2010. Son président, l’historien Bernard Lescaze, est séduit par ce récit qui aborde des faits peu connus de la Résistance. Il essaie de convaincre son ami Vladimir Dimitrijevic, fondateur des Editions L’Age d’Homme, de le publier. «Nous passions ensemble des après-midi à bavarder à la librairie du Rameau d’or et je lui ai dit du bien de Dicker. Il s’est enthousiasmé et a pensé à une coédition avec la France.» En fait, Vladimir Dimitrijevic ne lit pas entièrement le manuscrit mais le confie à Lydwine Helly, qui représente L’Age d’Homme à Paris. «J’ai trouvé que c’était un texte propre, juste, avec du souffle, explique l’attachée de presse. Je suis allée voir Bernard de Fallois, mais au début, il n’en voulait pas. Heureusement, je suis tenace (rires).» En effet, le patriarche de 86 ans, cador de l’édition parisienne (même si sa maison est de taille modeste par rapport aux grands groupes) n’est pas convaincu. Le décès de Vladimir Dimitrijevic dans un accident de voiture, le 28 juin 2011, l’affecte profondément. «Pendant deux ou trois mois, je ne faisais plus rien», confie-t-il. Peut-être pour honorer la mémoire de son ami, il décide de publier le livre du Suisse à la rentrée de janvier 2012. Les derniers jours de nos pères connaît un joli succès (4000 exemplaires vendus en France, 1200 en Suisse). Pendant ce temps, Joël Dicker termine un second livre, La vérité. Il confie le texte à Lydwine Helly. Trois jours plus tard, elle sait qu’elle tient une perle rare. Elle est convaincue qu’il faut le publier sans attendre. «J’ai dit à Joël: vous aurez un bel automne! Il voulait revoir son livre et se demandait s’il était assez abouti. Moi je savais que nous assistions à la naissance d’un écrivain. J’avais eu tellement de plaisir à le lire. Lorsqu’un éditeur éprouve de la joie pour un texte, il n’a qu’une envie: la faire partager!»
«TOUT LE MONDE S’EST DIT: ENFIN UN ROMAN FRANÇAIS AVEC DU SOUFFLE, QUE VOUS NE LÂCHEZ PAS DE LA NUIT!»Bernard de Fallois, éditeur
Lydwine Helly (qui tient aujourd’hui un journal sur cette aventure éditoriale, la plus belle de sa carrière, La vérité sur la vérité) retourne voir Bernard de Fallois et lui annonce: «Joël a un manuscrit formidable!» Et lui de répondre, avec ironie: «Vous êtes une femme prudente, d’habitude, et vous me dites que c’est formidable?» Enfin, il trouve le temps de le lire, et il est saisi. Nous sommes en août 2012. De Fallois et L’Age d’Homme ont déjà fait leur programme pour la rentrée. Les libraires ont déjà passé leurs commandes. Mais s’ils ne réagissent pas, le manuscrit leur passera sous le nez. De gros poissons de l’édition sont sur le point de conclure un contrat avec Joël Dicker. Les noms de Grasset, Flammarion et Gallimard circulent. Joël Dicker a maintenant toutes les cartes en mains. Les équipes de L’Age d’Homme et de Fallois laissent tomber leurs vacances et travaillent d’arrache-pied. «Nous avons l’impression de vivre un roman, pas de le publier!» s’amuse Lydwine Helly. Tractations internationales. Peut-on imaginer plus belle fin de carrière pour Bernard de Fallois? «Chaque rentrée littéraire se ressemble, c’est décourageant. Le public aime l’exception et ce livre en est une! Il procure un tel plaisir, comme nos lectures de jeunesse.» Les premiers échos ne trompent pas. Avant même que le livre ne soit publié en français, les «scouts», les agents littéraires qui rédigent des rapports à l’attention des éditeurs étrangers, somment ces derniers d’acheter le livre. «Tout le monde s’est dit, rassuré, enfin un roman français avec du souffle, que vous ne lâchez pas de la nuit!» explique Bernard de Fallois. Le 30 octobre, on saura si le livre est dans la troisième sélection du prix Goncourt, qui sera révélée le 7 novembre. Le Goncourt des lycéens sera remis, lui, le 15 novembre. En attendant, en guise d’amusebouche, Joël Dicker a déjà reçu le Prix littéraire de la vocation Bleustein-Blanchet, qui lui sera remis début décembre.
CRITIQUE
Un livre haletant, mais lisseMarcus Goldman, écrivain au succès foudroyant (mise en abyme troublante de Joël Dicker), connaît les affres de la page blanche. Talonné par son éditeur et son agent, il se réfugie chez son ancien prof d’université, Harry Quebert, écrivain, qui vit retiré dans la petite ville d’Aurora, dans le New Hampshire. Peu après, le corps d’une adolescente disparue en 1975, Nola, est retrouvé dans le jardin de Harry... Marcus mène l’enquête pour innocenter son mentor, accusé de meurtre. Captivant, le roman de Joël Dicker évoque, par sa construction, son décor, ses personnages et son ironie, les polars ou les séries policières américaines. Au point qu’on le croirait calibré par un aréopage de script doctors. Il n’en est rien, l’auteur n’a pas suivi de cours d’écriture, son texte a été peu retravaillé (pratiques qui n’ont, en soi, rien de honteux). Plus curieux, Joël Dicker n’est pas un lecteur de polars. Habitué de l’Amérique, où il passe un mois par année, il convoque un imaginaire archiconnu, quitte à donner à son livre des airs d’appartement-témoin. Son style éveille le même sentiment. L’écrivain ne joue pas avec les codes du polar, il en capitonne son livre pour le rendre plus confortable. Dicker ne craint pas de se répéter, de prendre le lecteur par la main. Ce qui lui permet, d’un autre côté, de le surprendre par une intrigue tarabiscotée, mais qui passe comme une lettre à la poste sous sa plume brillante. On osera pourtant regretter que le livre qui permet aux lecteurs de renouer avec la fiction française, dixit son éditeur, soit si «américain». Et que cette narration grand angle, avec du souffle, une grande richesse de thèmes et de personnages, n’ait pas parfois plus de profondeur existentielle. Ainsi le personnage central de Nola reste flottant, «Nola: une fille lumineuse et éteinte à la fois, qui, de l’avis de tous, rayonnait, mais qui avait quand même essayé de se suicider». L’amour que Harry lui porte, sa vie durant, est peu incarné. Et la partie «roman de formation» du livre, qui traite du lien entre élève et mentor, ressasse les clichés du «dépassement de soi». Nous sommes dans le divertissement: la mécanique fonctionne à merveille, en s’effaçant, sans même donner une impression mécanique. Nous sommes dans l’évasion, pas dans l’invasion. Pourquoi un roman qui explore les gouffres de l’âme humaine le fait-il de façon si lisse, et sans se risquer à y descendre? |









