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Par Christophe Schenk, Patrick Oberli - Mis en ligne le 18.11.2009 à 15:11 |
Dimanche 15 novembre, 20 h 50, Abuja, Nigeria. Au terme d’une finale épique, l’équipe suisse de football est championne du monde… des moins de 17 ans. Devant leur petit écran, près d’un million et demi de spectateurs suisses ont vécu cet exploit en direct. Inconnus du grand public il y a quinze jours encore, Ben Khalifa, Seferovic, Veseli ou Siegrist accèdent soudain au statut de héros de la nation. Avec tout ce que cela implique de rêves et de projections. Les «Rougets» soulèveront-ils un nouveau trophée dans cinq ans au Brésil, en catégorie A cette fois? A deux semaines de la votation sur les minarets, les musulmans de la Nati ne représentent- ils pas la meilleure réponse à l’UDC? Avec 13 binationaux, cette équipe suisse n’incarne-t-elle pas l’extraordinaire pouvoir d’intégration du football? Responsable du Centre de préformation de l’Association suisse de football (ASF) à Payerne, José Ehrbar ne cache pas son scepticisme face à ces beaux discours. «Réussir dans le football n’est pas un critère pour juger de l’intégration religieuse ou nationale», rappelle le Neuchâtelois de 50 ans, qui se définit autant comme un entraîneur que comme un éducateur. «L’intégration, c’est autre chose, comme se saluer ou échanger.» L’homme sait de quoi il parle. Dans le centre de la Broye, il a notamment accueilli Nassim Ben Khalifa et Frédéric Veseli, deux des héros de l’épopée des «Rougets». Un centre qui continue de former la relève du football suisse. Aux racines de l’exploit. Au lendemain de la victoire des M17, ils sont 16 à s’entraîner sur le terrain du stade municipal de Payerne, à proximité de la gare et de son ballet de wagons pleins à ras bord de betteraves. Le ciel est bas, l’horizon bouché par les nuages, mais les jeunes joueurs ont encore des étoiles plein la tête. La veille, ils ont regardé la finale à la télévision. Certains ont pleuré de joie, d’autres en ont rêvé la nuit. Tous ambitionnent désormais d’emboîter le pas à leurs aînés. Ils s’appellent Thomas, Kevin, Salim ou Hidajet, ont entre 14 et 15 ans et viennent de toute la Suisse romande. Sous les ordres de José Ehrbar et de Michel Mora, ils poursuivent leur formation dans le centre créé en 2000 sous l’impulsion de Mario Comisetti, chef du Service football d’élite de l’ASF, première structure du genre en Suisse (trois autres centres existent aujourd’hui à Emmen, à Tenero et à Huttwil, pour les filles). La semaine, ils foulent les pelouses de Payerne, le week-end, ils rejoignent leurs clubs respectifs. Mais n’en oublient pas les bancs de l’école ou la table familiale pour autant. «Nous leur demandons de toujours donner le maximum, que ce soit sur le terrain, à l’école ou dans leur famille d’accueil», explique Michel Mora. Loin des académies privées ou des fabriques de champions de l’ancien bloc communiste, le centre de Payerne incarne une philosophie ouverte sur le monde extérieur. Sélectionnés après une batterie de tests, les jeunes joueurs rejoignent la Broye à 14 ans, pour une durée de deux ans. Placés dans des familles d’accueil, ils gardent le contact avec les autres adolescents de leur âge, notamment en intégrant l’école secondaire de la ville. Une école de vie. «L’intégration n’a rien à voir avec le football. Elle passe par la vie de tous les jours», observe Michel Mora. Mais également par un encadrement adéquat. Qu’il s’agisse de l’entraîneur du centre de Payerne ou de ses confrères plus médiatisés à la tête des équipes nationales - de Claude Ryf à Dany Ryser, entraîneur des M17 sacrés au Nigeria – une grande partie d’entre eux ont une formation d’enseignant ou d’éducateur. Le football peut être une école de vie, mais il lui faut d’abord s’en donner les moyens. «Nous mangeons et rigolons avec eux, partageons leurs peines et effectuons des devoirs surveillés, raconte José Ehrbar. Nous apprenons à certains à manger des légumes, à d’autres à serrer la main.» Disciplinés sur le terrain, les jeunes joueurs de Payerne le sont également en dehors. Un règlement interne régit la vie en communauté. Gros mots, utilisation du portable sans autorisation ou mauvais comportement en classe sont sanctionnés par des coches. «Au début, nous leur faisions payer 1 franc par coche, explique Michel Mora. Mais, comme ces petites sommes ne les dissuadaient pas toujours, nous avons également dû mettre en place des privations d’entraînement.» Une punition efficace, surtout quand il s’agit de l’entraînement du vendredi matin, donné par un certain Stéphane Chapuisat, ex-international et vainqueur de la Ligue des champions avec Borussia Dortmund. Talent et caractère. Loin de leurs familles et de leurs amis, assidus à l’entraînement comme à l’école, les jeunes joueurs ne comptent par leurs efforts pour espérer un jour devenir footballeurs professionnels, même si les chances sont minimes. Statistiquement, il est plus facile pour un enfant de devenir chirurgien que footballeur, aime-t-on dire dans le milieu. Au niveau national, pour chaque volée de joueurs, seuls trois ou quatre parviennent à intégrer l’équipe de Suisse A. A peine plus s’il s’agit d’une volée exceptionnelle comme semble l’être celle des M17 couronnée au Nigeria. Les deux formateurs de Payerne se souviennent avec un plaisir teinté d’émotion des «héros d’Abuja» qui sont passés par le centre. «Ben Khalifa ne doutait jamais, raconte Michel Mora. Quand il est arrivé, il avait une technique fine, mais devait encore apprendre à travailler pour l’équipe.» Quant à Frédéric Veseli, José Ehrbar le rapproche de Johan Djourou, défenseur d’Arsenal également passé par Payerne. «Il ne possédait pas de qualités extraordinaires, mais il était appliqué. Surtout, il avait un caractère fort. En M15, à la veille d’un match international, il s’est cassé un doigt. Plutôt que de renoncer à jouer, il s’est rendu à l’hôpital pour réduire la facture. C’est depuis là qu’on lui a confié le brassard de capitaine.» Une suite encore à écrire. S’ils retirent une certaine fierté de la réussite des «Rougets», les deux hommes y voient surtout la validation d’un système et d’une philosophie mis en place par le Zurichois Hansruedi Hasler directeur technique de l’ASF. Et, si le sacre d’Abuja est un exploit historique, il ne représente qu’un palier dans une croissance loin d’être terminée. «Il va falloir aider ces joueurs à revenir sur terre, explique Yves Débonnaire, entraîneur de l’équipe suisse des moins de 16 ans. Ils seront sur le devant de la scène durant une dizaine de jours, mais, ensuite, ils devront se raccrocher à des compétitions moins prestigieuses, à la dureté des entraînements et de la préparation.» Il faudra attendre cinq ans encore pour savoir si la génération de Ben Khalifa et Veseli est réellement hors du commun. Quant à savoir si les binationaux resteront fidèles à l’équipe de Suisse, c’est une autre histoire. Malgré le «serment» fait au Nigeria, certains M17 pourraient choisir un autre pays, comme avant eux Petric et Karitic, formés en Suisse mais portant aujourd’hui le maillot de la Croatie. Un choix qui peut être influencé par des critères sportifs, par un certain lobbying – on parle même de mallettes d’argent qui circuleraient – mais aussi par le cœur. «Le football conserve une dimension émotionnelle, observe Yves Débonnaire. A nous de leur offrir un projet ambitieux et émotionnel au-delà de la formation.» L’engouement populaire et les SMS d’Ottmar Hitzfeld, sélectionneur de l’équipe A, suffiront-ils à retenir les joueurs les plus hésitants? L’avenir seul le dira. Mais il conviendra de se rappeler qu’un choix sportif, quel qu’il soit, ne remet pas en question l’intégration de ces jeunes dans leur patrie d’adoption.
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