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QUARTIER ROUGE Jusqu'en 2007 ces vitrines étaient celles de "l'Empereur du Sexe" Charles Geerts. Les visiteurs salivent désormais devant des cornets de glace.
Anne Van Eechoud

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Amsterdam, Hollande
La ville ne veut plus rougir

Par Julien Burri - Mis en ligne le 27.09.2011 à 16:28

Grand nettoyage urbain à Amsterdam pour aguicher les investisseurs. Le Quartier rouge, où les prostituées dénudées appâtent leurs clients derrière des vitrines, s'évapore. Un comble pour un pays qui avait légalisé la prostitution en 2000. Mais un signe de l'aseptisation qui gagne les villes occidentales.

Le façadisme a le vent en poupe en Occident. On «nettoie» des quartiers à tour de bras. New York, Paris, Saint-Pétersbourg… Et même Zurich, qui cachera ses prostituées dès 2012 (elles attendront désormais leurs clients dans des «box» construits sur l’Aargauerstrasse, dans une zone industrielle en périphérie de la ville).

Amsterdam n’y échappe pas. Celle qui fut autrefois la ville la plus tolérante du monde fait, elle aussi, volte-face. Sous couvert de lutte contre la criminalité, la ville cherche surtout à changer de visage. Et de standing.

Des hôtels trois étoiles. En face de la gare, l’avenue Damrak est désormais surnommée «le tapis rouge». Le gouvernement entend faire de cette rue populaire où fleurissent les fast-foods de nouveaux Champs-Elysées, une entrée majestueuse dans une capitale plus propre et plus luxueuse. Mais c’est surtout De Wallen, le célèbre Quartier rouge, qui est dans le collimateur du «plan 1012», visant à réaménager la ville («1012», comme le code postal du district du centre d’Amsterdam).

Ici, la prostitution est attestée depuis le XVe siècle. Le jour, l’ambiance est bon enfant et les touristes viennent se rincer l’œil. Le Quartier rouge est un passage obligé, au même titre que le Musée Van Gogh où la maison de Rembrandt. Le soir, des hordes de jeunes Européens souvent alcoolisés investissent les lieux. Pourtant, on s’y sent plutôt en sécurité. Mais la ville en a honte et fait tout pour circonscrire la prostitution.

Officiellement, dans l’ensemble de la capitale, 106 vitrines ont déjà été fermées et 118 le seront prochainement. A la fin, il devrait en rester 292. Le seul Quartier rouge comptait, avant l’entrée en vigueur du plan 1012, environ 250 vitrines; 20% ont fermé dès 2007, lorsque Amsterdam a contraint Charles Geerts, alias «l’Empereur du Sexe», ou «le Gros Charles», à vendre ses propriétés.

Quelques autres fermetures ont succédé à cette première vague. Depuis, les mesures se multiplient pour domestiquer De Wallen: interdiction aux coffee-shops de vendre de l’alcool, projet de lois pour en faire des clubs réservés aux seuls Hollandais (entre 1995 et 2010, le nombre de coffeeshops dans la ville est passé de 1400 à 700). Et dès octobre 2011, les sexshops ne pourront plus rester ouverts au-delà de 22 heures...

Un dur à cuire. Jan Broers ne décolère pas. «S’ils croient que je vais partir, ils se mettent le doigt dans l’œil. J’ai du sang italien!» Et de conclure par un «Kiss my ass!» sans appel. L’homme de 62 ans gère un hôtel, un bar et une maison close en plein Quartier rouge, rue Achterburgwal. De l’autre côté du canal, se trouvaient encore il y a peu celles du «Gros Charles», aujourd’hui fermées. Dans l’une d’entre elles, on a inauguré un magasin de glaces.

Jan Broers est arrivé une heure et demie en retard à notre rendez-vous, retenu par la police «à cause d’une réunion au sujet du quartier». Méfiant, il finit par nous inviter à le suivre dans sa maison close. Il est quatre heures de l’aprèsmidi, aucune fille n’est encore présente. Un martinet est abandonné sur un tabouret et les néons rouges sont éteints. «Les filles s’organisent comme elles veulent.

Moi, je leur loue simplement les vitrines et les chambres. En Hollande, le proxénétisme est illégal.» Une photo défraîchie de Marilyn accueille les visiteurs. Un chat blanc et un schnauzer géant, portant autour du cou un harnais avec l’inscription «Lover Boy», viennent à notre rencontre. A l’étage inférieur, entre deux chambres roses, un autre schnauzer (nain, celuilà) dort dans un panier.

Poupée gonflable. On se croirait dans un lieu d’habitation. Mais dans le couloir, une poupée gonflable d’homme au torse velu nous rappelle que nous sommes bien dans le Red Light District. Devant notre étonnement, Jan Broers précise: «Parfois, les clients demandent aussi un homme.» En caressant son plus grand chien, il explique: «Je suis là depuis quarante ans et j’ai contribué à faire de ce quartier ce qu’il est devenu. Les gens du gouvernement feraient mieux d’aller travailler la terre, cela leur donnerait un peu de bon sens.»

A ses côtés, sa femme Monique, très avenante, nous montre sur son téléphone portable une photo de son époux conduisant un tracteur: «Il sait de quoi il parle, il possède aussi une ferme.» «Les touristes viennent ici pour se sentir libres, explique Jan Broers, pas pour voir des restaurants chics, des hôtels trois étoiles et des magasins de glaces! Si vous voulez réguler la ville, il faut le faire avec les personnes qui y vivent, pas les forcer à partir.»

Le propriétaire se bat depuis trois ans au nom du quartier. A l’entendre, tout se passerait bien dans De Wallen. Le gouvernement y a pourtant détecté treize organisations criminelles. «Pourquoi les avoir laissées travailler jusqu’en 2007 sans rien dire? Le gouvernement prétend aider les prostituées, c’est faux! Il s’en fiche!» Jan Broers ne pense pas que la ville a les moyens de le chasser pour le moment. «Je possède huit vitrines qui me rapportent chacune 50 000 euros par an. Pour que je parte, il faudrait qu’ils arrivent à me dédommager.»

Lutter contre la criminalité. A dix minutes à pied du Quartier rouge, Jeanine van Pinxteren, la maire du district, nous reçoit dans son spacieux bureau de l’hôtel de ville. Elle affirme lutter non pas contre la prostitution, mais contre la criminalité. «Amsterdam ne devient pas prude! Si c’était le cas, je déménagerais! Le problème, c’est que le quartier échappait au contrôle de l’Etat. Nous savons que le trafic humain y existe. Si nous avons des doutes, nous retirons des licences.

Mais cela ne suffit pas. Il faut acheter les maisons et les réaffecter.» La politicienne décrit la ville dont elle rêve: «Nous voulons favoriser l’ouverture de bars lounge et de “boutiques-hôtels” trois étoiles, de restaurants d’un meilleur standing. Nous sommes en train de concrétiser des partenariats avec de nouveaux entrepreneurs pour ouvrir des clubs aménagés par des designers.

Le sexe ne sera pas exclu, mais les peep-shows seront remplacés par des cabarets plus classieux. Nous voulons faire d’Amsterdam un mélange chic and shady, luxueux et interlope.» Premier exemple de ce renouveau, le restaurant Anna qui a ouvert sur la Warmoesstraat. Epuré et branché, il fait l’effet d’un cheveu sur la soupe dans le voisinage des sexshops.

L’envers du décor. Fermer les vitrines ne fait que déplacer la prostitution. Manuel B. Aalbers, urbaniste à l’Université d’Amsterdam, a signé avec son collègue sociologue Michaël Deinema une étude sur le Quartier rouge. «Une partie de la prostitution est devenue souterraine, illégale, et donc moins contrôlable, plus dangereuse pour les travailleurs du sexe, explique-t-il. Au lieu de changer de profession, comme le laisse entendre la ville, les prostituées travaillent comme escorte ou en appartement.»

Le discours médiatique sur la prostitution a lui aussi changé, analyse Michaël Deinema: «Il y a dix ans, on ne parlait pas de traite des Blanches. Maintenant, c’est devenu le discours dominant. On ne considère plus que les prostituées exercent cette profession par choix. Si une prostituée n’est pas hollandaise, on imagine qu’elle est forcément exploitée. La ville utilise cet argument pour réaliser son programme. Sa préoccupation sociale est sincère, mais naïve.»

Manuel B. Aalbers est du même avis: «Parfois, j’ai l’impression que ce n’est qu’une question d’image. L’enjeu, c’est de rendre la ville plus attractive pour des investisseurs. Si le gouvernement veut lutter contre la traite des Blanches, il ne doit pas s’attaquer au Red Light District. La majeure partie des problèmes découle d’autres formes de prostitution.»

La fin d’un modèle. Les chercheurs pointent surtout le fait que la Hollande a changé. L’enthousiasme des années 60 n’existe plus. «Le modèle de tolérance qu’Amsterdam a exporté dans le monde n’a plus cours. Nous étions David contre Goliath, fiers et arrogants. Cette posture a disparu», conclut Manuel B. Aalbers.

Vendre son corps est-il devenu mal vu par les Hollandais? Mariska Majoor, ancienne prostituée, vit dans le quartier depuis vingt-cinq ans. Elle a ouvert un centre d’aide pour les travailleurs du sexe. Elle possède aussi une boutique de souvenirs où tous les objets sont rouges. «Malgré sa légalisation, la prostitution est toujours stigmatisée. Elle ne sera jamais anodine, comme une profession normale», confie-t-elle.

Autre figure phare du quartier, Metje Blaak préside un syndicat de prostituées. Réalisatrice de films, chanteuse et écrivain, Metje sait tout faire. Sur sa porte, on lit même «Sexologue». «Je suis née pour être prostituée, c’était mon choix. Mais travailler dans les vitrines, à mon époque, c’était plus facile. Les salaires étaient plus élevés. Aujourd’hui, les filles qui viennent de l’Est cassent les prix. Par jour, elles rapportent 500 euros à leur souteneur et en gardent 25 pour elles.» Et de regretter, elle aussi, un «âge d’or» révolu, où les Hollandais «étaient fiers de leur tolérance».

Toutefois, que les amoureux du quartier se rassurent. La ville, gouvernée par la gauche libérale, manque d’argent pour mener le plan 1012 à bien. Du coup, elle envisage même de rouvrir temporairement certaines vitrines, en les attribuant à des gérants plus «sérieux». Un moyen paradoxal de renflouer ses caisses. Ne dit-on pas qu’il faut combattre le feu par le feu?




Tags: Amsterdam, Hollande, Quartier rouge, Investisseurs,

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