Un Guisan contemporain qui incarnerait une vision déterminée du pays, un héros qui enflammerait la population par un discours du Grütli à la mode 2010... Un leader, un vrai: cinquante ans après les obsèques du général, on se prend à fantasmer l’émergence d’une personnalité charismatique, alors que le Conseil fédéral actuel, désorienté, perd la confiance de la population. Serait-ce la solution?
Avant de s’emballer pour l’idée d’un homme (ou d’une femme) providentiel(le), il faudrait d’abord s’interroger sur ce que cache le mythe du général, son adoration presque unanime. C’est ce que tentent de faire nos rédacteurs Patrick Vallélian et Yves Steiner (lire leur dossier en page 46).
Henri Guisan a sans doute été le meilleur propagandiste de l’idée du Réduit, mais pas son inventeur, lui qui ne passe pas précisément, au moment de son élection, pour un génie de la stratégie militaire. On le décrit comme l’homme fort de la nation; le pouvoir, pendant la guerre, est en réalité principalement aux mains de l’économie.
Héroïque et profondément humain, il le fut, certes, mais pas au point d’empêcher le renvoi de près de 20 000 réfugiés qui finiront pour la plupart dans les camps nazis. Défenseur d’une Suisse indépendante et neutre? On sait aujourd’hui qu’il passa un accord d’assistance militaire avec la France en cas d’invasion du territoire de la Confédération par les troupes allemandes. Voilà qui pourrait faire réfléchir les adversaires du principe de la réforme Armée XXI, la «sécurité par la coopération». A commencer par le conseiller fédéral Ueli Maurer, qui prendra la parole, le 12 avril prochain, en la cathédrale de Lausanne.
Les célébrations actuelles donnent lieu à de nouvelles contributions, par exemple celle de Jean-Jacques Langendorf et Pierre Streit. Mais leur ouvrage sur le général, qui sort cette semaine, contribue au renforcement de l’histoire officielle plutôt qu’à une relecture des événements. «Le mythe Guisan qui a été construit durant la guerre par la propagande de l’armée est encore trop présent, ajoute Hans Ulrich Jost, défenseur d’une histoire critique. Chaque fois que je m’y suis attaqué, j’ai reçu des menaces de mort...» (lire en page 51). Inquiétant. Plus généralement, les travaux de la commission Bergier restent inexploités, alors qu’ils apportent des éléments essentiels à la compréhension de la Suisse entre 1939 et 1945.
Les Français, eux, ont revisité la légende du général de Gaulle. Les historiens anglais se sont coltiné la granitique figure churchillienne. Notre timidité à questionner les mythes helvétiques, notre réticence à remettre l’ouvrage sur le métier historiographique tranche sur le besoin de savoir de nos voisins. Il ne s’agit pas de déboulonner les statues pour le plaisir – Guisan reste un héros hors norme. Chaque communauté nourrit de plus un besoin légitime de représentations collectives. Ce qui ne devrait toutefois pas empêcher un travail de mémoire indispensable à la maîtrise du présent et de l’avenir, c’est une évidence. La vraie histoire du général reste encore à écrire.
Il ne s’agit pas de déboulonner les statues, mais de faire un indispensable travail de mémoire.
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