Qui s’est laissé entraîner par Casanova sur les routes cahoteuses de l’Europe du XVIIIe siècle, celle des Lumières, du bouillonnement scientifique et de la grande gestation libertaire, ne peut que garder un souvenir lumineux de l’autobiographie mise en scène par le facétieux Vénitien.
Il passe partout, connaît tout le monde, est à l’aise à Constantinople ou Madrid autant qu’à Dresde, Genève ou Naples. Et il raconte si bien, de manière si plaisante à lire qu’on finit par donner en souriant le bon Dieu sans confession à cet abbé tonsuré, libertin, incestueux, voyeur, joueur, voleur, comédien, bouffon, mais aussi généreux et féru de lettres et de sciences. En un mot, un aventurier.
On imagine mal le lecteur, une fois goulûment avalées les quelque 4000 pages de L’histoire de ma vie, se lancer dans un travail de vérification pour tenter d’extraire la vérité d’un des textes les plus flamboyants de la littérature française. Il y a des biographes pour cela. C’est ce besoin qu’a dû sentir le jeune critique littéraire Maxime Rovere qui nous donne aujourd’hui une adorable biographie sobrement intitulée Casanova.
Le texte est inédit, mais publié en livre de poche. Il est ramassé: moins de 300 pages contre les 4000 du maître. Le concept est léger: 23 courts chapitres narrant chacun une année ou deux de vie réelle confrontée à la fiction du récit. Le tout accompagné d’un très bref appareil critique (chronologies, bibliographies et notes) aussi efficace que révélateur.
Aventurier vantard. Prenons les aventures féminines, le suc des histoires casanoviennes, elles ne sont pas aussi nombreuses que la verve de l’écrivain pourrait le laisser croire. A peine une vingtaine entre sa dixième année (en 1735) et le mitan de la quarantaine (vers 1770) lorsque ses flux libidineux faiblissent et qu’il se venge à son écritoire.
Pas de quoi fouetter un chat! Bien loin en tout cas des mille e tre revendiquées par le don Giovanni de Mozart au livret duquel notre homme apporta sa touche, épaulant son compatriote Da Ponte. En réalité, sans lui ôter un goût marqué pour les femmes unanimement célébré par ses lecteurs ou commentateurs, Casanova fut avant tout un homme de lettres.
Une activité qui n’apparaît que peu dans L’histoire de ma vie mais dont le goût lui vint de la formation classique acquise dans sa prime jeunesse à l’Université de Padoue, université qu’il abandonna pour enfiler une soutane, recevoir les ordres mineurs, se faire tonsurer.
Il a 26 ans quand il publie la traduction d’une comédie française en italien pour le théâtre de Dresde où sa mère fait une belle carrière d’actrice. Le milieu le stimulant, il donne plusieurs pièces de sa plume aux amis de sa mère. Il ne cesse dès lors de publier de petites choses ici ou là.
En 1769, il se rend à Lugano afin d’y publier une histoire de Venise dont il espère se faire une carte de visite pour retrouver la ville dont il s’était enfui quinze ans plus tôt. L’imprimerie Agnelli («Une bonne imprimerie, dit-il, dont le propriétaire est un fin lettré») jouait alors pour l’Italie muselée par les censures le rôle joué par les imprimeurs d’Yverdon et Neuchâtel pour la France.
Indicateur de police. Hélas! Les Vénitiens ne se laissèrent pas convaincre et Casanova dut, après cinq années d’errance en Italie, se résoudre à devenir indicateur de police pour le droit de rentrer enfin dans la Cité des Doges. C’est le tournant de sa vie, celui où il abandonne les femmes pour l’écriture.
En une quinzaine d’années, il enchaîne nombre de publications d’histoire ou de politique oubliées aujourd’hui où l’on peut distinguer un pamphlet contre Cagliostro, son concurrent en aventures, ou un roman-fleuve utopique, Isocameron. En 1789, à plus de 60 ans, il entreprend L’histoire de ma vie, ce chef-d’œuvre de la littérature de langue française resté malheureusement inachevé, le récit s’arrêtant au retour de Casanova à Venise.
Dans sa biographie, Maxime Rovere apporte nombre de détails sur le dernier quart de siècle (1774-1798). Pour ne donner qu’un exemple, il donne vie à l’amour platonique que, juste avant sa mort, le barbon décati inspira à un tendron, la comtesse Cécile de Roggendorff. Son œuvre par contre ne fut pas vivifiée par le sourire d’une fraîche beauté. Après deux siècles de vicissitudes, les textes originaux n’ont émergé qu’en 2007 du coffre d’une banque zurichoise.
Rachetés (chèrement) par la Bibliothèque nationale de France, ils sont en voie de numérisation (sur gallica.bnf.fr) et feront sous peu, chez Gallimard en Pléiade, l’objet d’une nouvelle édition que l’on ose espérer intégrale et définitive, à la mesure du génie littéraire de Giacomo Casanova.
«Casanova». De Maxime Rovere. Folio, 294 p.
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