La jeunesse
Comment s’est déroulée votre jeunesse? Bien. J’ai grandi dans la montagne avec cinq autres frères et sœurs. Nos parents nous laissaient beaucoup de liberté. Mais ils étaient très stricts et exigeants avec nous.
C’est-à-dire? Nous avons appris très tôt le sens du travail. J’ai aidé mon père, qui était vétérinaire, par exemple lors de la naissance des veaux.
Dans quel milieu familial avez-vous grandi? Mon père était un indépendant qui travaillait jour et nuit, ma mère femme au foyer. Leur ambition était de nous motiver à faire des études. Mon père poussait les garçons, ma mère les filles. En revanche, nous n’avions pas beaucoup de distractions.
Quand avez-vous eu une télévision à la maison? Très longtemps, nous n’avons pas eu de télévision. Nos parents préféraient nous voir le nez dans les livres d’études. Les voisins avaient un poste et nous osions aller voir l’émission consacrée aux sports, le dimanche soir. Je me souviens d’avoir vu une première TV en couleurs le jour où j’ai terminé l’école secondaire à Sumiswald.
Vous adorez un sport mé-connu, la course d’orientation. Quand l’avez-vous découvert? En deux temps. J’ai découvert ce sport à l’âge de 16 ans, puis, j’ai dû arrêter quelques années plus tard à cause de mes études d’ingénieur à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ). Je ne m’y suis remis qu’au moment où mes propres enfants, Christian (né en 1979) et Daniela (née en 1981), en ont fait en tant qu’écoliers. Comme je devais jouer le chauffeur pour les accompagner dans les compétitions, je me suis dit que c’était trop bête de les attendre sans rien faire. J’ai donc aussi couru.
Qu’est-ce qu’on y apprend? C’est un sport fantastique qui exige une combinaison de qualités autant physiques que psychiques. Si on met trop l’accent sur le physique, la tête fait des erreurs. Et, si on réfléchit trop, on perd de la vitesse et du temps. De plus, ce qui ne gâche rien, on court dans la nature, dans une atmosphère très conviviale. Avant la course, tous les coureurs se parlent et s’encouragent et, après, nous mangeons tous un morceau de gâteau ensemble.
C’est dur de se motiver pour un sport si peu médiatique? Au contraire. Ici, le sport est au centre de tout. L’argent du sponsoring ne coule pas à flots. C’est très sain.
Vous étiez meilleur à la course ou dans la lecture de la carte? (Sourire.) Je n’étais pas très bon, ni dans l’un ni dans l’autre.
Mais le patron que vous êtes doit tout de même savoir lire une carte! Pas de souci. Je sais lire une carte! J’ai toujours essayé d’éviter toute erreur de lecture, de manière à ne pas me perdre de longues minutes dans la forêt. Il faut toujours garder le contrôle de soi-même. Au départ, il s’agit de maîtriser son orgueil, de ne pas foncer aveuglément en voulant être avec les premiers. J’ai toujours su éviter de suivre ceux qui se trompent.
Les voyages
Vous êtes souvent absent du Conseil national. Est-ce parce que vous voyagez beaucoup? Effectivement. J’ai toujours beaucoup voyagé. Avant d’être actif en politique et d’être élu, en 1999, au Conseil national, je passais même la moitié de mon temps à l’étranger. Depuis, beaucoup moins. Peut-être cinquante jours par an.
Quelles sont vos destinations préférées? En Europe, la Scandinavie et le Benelux, tant pour des raisons professionnelles que privées. Je suis aussi allé souvent aux Etats-Unis, et toujours impressionné par les immenses champs de céréales.
Et l’Asie? A la fin des années 80, j’ai initié une joint venture avec une société au Japon. J’aime beaucoup ce pays. A l’époque, il était totalement organisé. Propre dans les aéroports comme dans les stations de métro, sûr, sans chômage… sans syndicat aussi. Ma femme venait de temps en temps avec moi. Elle avait l’habitude de me dire qu’elle était prête à me suivre en Finlande et au Japon, parce que c’était des pays sûrs.
Quand avez-vous découvert la Chine? Plus récemment. La Chine est énorme, très volontariste. Mais il faut rester prudent.
Comment cela? C’est un marché compliqué. Il faut s’assurer de la loyauté des collaborateurs, notamment sur notre site de production à Shanghai. Ils partent s’ils peuvent gagner plus ailleurs. Il n’est pas facile de trouver les bons employés et de les garder.
Quelle est la différence de salaire avec la Suisse? Les salaires y sont encore entre huit et dix fois moins élevés qu’en Europe.
C’est vous qui les déterminez tout seul? Oui, il n’y a pas de syndicat. Mais le marché du travail fonctionne, il est très concurrentiel.
Vous êtes donc allé par tout. Vous vous sentez plu tôt de l’Emmental, Suisse, européen ou citoyen du monde? Tout cela un peu à la fois. Mais c’est en Suisse que je me sens le mieux, chez moi, à Langenthal. Je fais partie de ces gens qui se sentent mieux lorsqu’ils aperçoivent la croix suisse sur un avion de la compagnie Swiss dans un aéroport au bout du monde. Cela me rassure, me calme, me procure aussi un sentiment de fierté. Et puis, je retrouve des gens qui parlent le suisse allemand.
La Suisse romande
Quelle relation avez-vous avec la Suisse romande? Malheureusement, je ne suis pas bilingue. Mais je peux très bien comprendre les Romands. Je viens régulièrement à Genève, notamment parce que c’est là que se trouve le siège européen de Caterpillar et que nous avons un site de vente à Puidoux-Chexbres. Je constate que les entreprises romandes se battent bien. Elles sont de plus en plus compétitives. Ce n’est pas un hasard si Swissmem a une antenne en Suisse romande désormais.
En tant qu’ingénieur, que pensez-vous de l’EPFL? Mon fils y a étudié la microtechnique. Depuis quelques années, je suis attentivement ce qui s’y passe et j’avoue que je suis impressionné par le dynamisme de Patrick Aebischer, que je rencontre de temps en temps. L’EPFL est un vrai atout pour la Suisse. Personnellement, je ne vois pas de concurrence entre l’Ecole de Lausanne et celle de Zurich, dont je suis conseiller d’honneur.
Etes-vous fier des projets Alinghi et Solar Impulse qui doivent justement beaucoup à l’EPFL? Bien sûr. Swatch Group, dont je suis membre du conseil d’administration, soutient concrètement Solar Impulse à travers Omega. Quand je vois ce que prépare Bertrand Piccard avec son avion solaire, je tire mon chapeau à ce pionnier qui va entrer dans l’histoire. Cela me donne envie de participer encore plus activement au projet. Malheureusement, ce n’est pas possible en ce moment.
En tant qu’entrepreneur, vous soutenez Bertrand Piccard, qui prône une réduction des émissions de CO2 de 30% d’ici à 2020. Mais, en tant que politicien, vous ne le suivez pas. N’est-ce pas contradictoire? Mais notre économie en a déjà fait beaucoup dans le domaine de l’environnement sur le plan des économies d’énergie. Elle a réussi à diminuer ses propres émissions bien au-delà de ce qu’exigeait le Protocole de Kyoto en 2001. Et, continuellement, nous cherchons à innover. Je vous rappelle que je suis dans le conseil d’administration de Belenos, la société créée par Nicolas Hayek pour mettre au point une voiture propre.
L’armée
Vous êtes devenu colonel à l’armée. Pourquoi une telle carrière militaire? Quelle question! Elle ne se posait pas du tout à l’époque. J’ai accompli plus de 1800 jours sous les drapeaux, soit près de cinq ans. J’ai fini par commander le régiment d’infanterie de montagne 17, celui de l’Oberland bernois. Je n’ai pas cherché à grader, mais j’ai eu du plaisir à commander mes hommes. A l’armée, j’ai acquis une certaine compétence sociale. J’ai eu des contacts avec toutes les couches sociales, du manœuvre au professeur d’université. Mais les jeunes soldats sont totalement démotivés aujourd’hui. Cela vous inquiète-t-il? C’est vrai que la situation actuelle est difficile. La guerre froide est terminée depuis vingt ans et il faut redéfinir une mission face aux nouvelles menaces. Les jeunes doivent trouver un sens au fait de défendre un pays souverain. Faut-il acheter de nouveaux avions de combat? Oui. Sans protection aérienne, il n’y a plus d’armée, car elle serait livrée à l’ennemi. J’attends d’Ueli Maurer qu’il nous soumette un nouveau projet d’achat dans les deux ans.
Prônez-vous une armée professionnelle? Je tiens à l’armée de milice, basée sur la conscription obligatoire pour tous les jeunes de 20 ans. Je suis aussi favorable au maintien des cours de répétition.
Gloire et déboires de l’économie suisse
Quel a été votre sentiment quand Swissair a fait faillite? Ce fut un choc. Jamais, je n’ai pensé que ce soit possible. Lorsqu’un jour, au moment de la débâcle, j’ai participé en tant que président de Swissmem à une présentation de la situation de la compagnie nationale par ses responsables, les bras m’en sont tombés.
Je n’ai pas compris pourquoi les dirigeants n’avaient pas réagi plus tôt avec toute la rigueur exigée. Et dire que Swissair était la carte de visite de l’économie suisse, de par la qualité de son service, sa fiabilité, sa ponctualité. Ce produit était extraordinaire, à l’image de ce que produit l’économie suisse. Swissair a été une défaite pour moi. En tant que patron suisse, vous avez participé à la tentative de sauver Swissair.
Pourquoi? Effectivement. Ma famille a investi 10 millions dans la nouvelle société. Au total, l’économie a débloqué près de 1 milliard de francs à cet effet. C’était vital pour notre économie. Nous avions besoin de liaisons aériennes rapides et directes avec le monde. Chaque jour de «grounding» permettait à nos concurrents étrangers de gagner des parts de marché.
Etes-vous déçu que Swiss appartienne désormais à la compagnie allemande Lufthansa? Economiquement, la compagnie marche plutôt bien. Les liaisons aériennes sont bonnes. La Suisse n’est donc pas pénalisée. Mais je suis, aujourd’hui encore, vexé qu’elle ne soit plus dans les mains helvétiques.
Vous aviez aussi participé au sauvetage de l’horlogerie suisse. Qu’est-ce qui explique cette fibre patriotique? Dans les années 80, cette industrie était en grande difficulté. A l’époque, les banques contrôlaient sa plus grande entreprise (la SMH à l’époque) et l’un de leurs scénarios consistait à la vendre aux Japonais. C’est alors que nous sommes intervenus avec d’autres patrons pour qu’on ne brade pas cette technologie. Nous avons investi pour conserver les emplois en Suisse.
Les montres, la compagnie aérienne. Quelles sont les leçons de ces deux crises? Dans les deux cas, nous nous sommes battus pour conserver ce dont nous sommes fiers, soit l’image d’une place économique suisse avec des produits de première qualité.
La faillite de Swissair était-elle aussi le résultat d’une relation incestueuse entre la politique – et notamment du PLR – et de l’économie? Lors de mon audition de candidat au Conseil fédéral devant le Parti socialiste, on m’a demandé quels étaient les critères pour être un bon membre d’un conseil d’administration. J’ai répondu qu’il y en avait deux: l’indépendance et la compétence. Or, dans le cas de Swissair, certains d’entre eux étaient peut-être compétents, mais pas complètement indépendants. Ce fut une erreur.
Donc, vous admettez que votre parti était coresponsable de la catastrophe? Pas du tout. Ce n’est pas correct d’affirmer cela. Que certains managers ou membres d’un conseil d’administration proches ou même membres du PLR aient commis des erreurs, c’est possible, mais là n’était pas le problème. On ne peut pas faire retomber des erreurs individuelles sur tout le parti. Cela dit, je reconnais que notre parti a beaucoup souffert de ce soupçon qu’on a fait peser sur lui.
Vous en souffrez toujours? Oui, le PLR ne s’en est toujours pas totalement remis. Cela montre à quel point il est difficile de regagner la confiance des électeurs.
C’est un Hayek qui a manqué à Swissair? Si Nicolas Hayek était à cette table, il vous dirait que même en étant la tête pensante du projet, il ne peut rien faire seul. Mais il est vrai que Swissair a manqué d’une forte personnalité capable d’imposer une vision juste et les restructurations nécessaires.
Les banques et les bonus
Lorsqu’on voit un banquier comme Brady Dougan encaisser 70 millions de bonus et ne pas se rendre compte que cela choque la population, on a l’impression que la politique et l’économie ne se parlent plus. Je vous coupe. C’est faux. La politique et l’économie dialoguent. J’en suis la preuve vivante. Je suis patron et conseiller national. En Suisse, ces échanges se passent plutôt bien, même s’ils sont plus forts avec les PME familiales qu’avec les sociétés globalisées.
Reste que le peuple se met en colère quand on paie des dizaines de millions de bonus à des banquiers! A juste titre: pour moi, l’actuel système des bonus est inacceptable. Mais le débat évolue dans le bon sens.
Que proposez-vous? Laisser le marché régler la question? Jamais. Le marché seul ne peut pas régler une telle question. Personnellement, je pense qu’il faut une vraie régulation de la finance et que les propriétaires de l’entreprise, soit les actionnaires, doivent reprendre le pouvoir. Mais on ne peut pas non plus en faire plus qu’à l’étranger. C’est une question de concurrence. Les entreprises qui veulent s’implanter en Suisse ne viendront pas si notre législation est trop contraignante. Et celles qui sont là pourraient partir. C’est un équilibre très délicat à trouver.
On vous sent très mitigé. Longtemps, j’ai pensé que nous pourrions éviter toute régulation. Mais on ne peut pas corriger les problèmes sans cela. Il faut éviter les excès.
Que proposez-vous pour éviter les risques des banques trop grandes pour faire faillite? Le sauvetage d’UBS était une bonne chose pour l’économie suisse. Mais les banquiers ont retrouvé leur arrogance d’antan et leurs bonus sont indécents, alors que les risques sont les mêmes dans l’industrie. Dans l’économie réelle, nous nous enrichissons lorsque nous travaillons bien. Sinon, nous perdons de l’argent.
Or, ce n’est pas le cas dans la finance où même quand certaines banques perdent des milliards, les dirigeants encaissent encore des bonus. Cela n’est pas tolérable. Un discours qui doit vous valoir des ennemis!
Oui, c’est vrai, surtout parmi les banquiers. Bâle III apporte une correction bienvenue. Reste que nos deux grandes banques sont encore et toujours trop importantes par rapport à notre PIB.
Question transparence, vous n’êtes pas un exemple. Pourquoi ne dévoilez-vous pas votre salaire? Tout d’abord, nous avons une politique de communication interne à l’entreprise qui me l’interdit pour des raisons stratégiques face à nos concurrents. Cela dit, si ces derniers dévoilaient leurs chiffres, nous le ferions, nous aussi. Tout de suite. En outre, si je peux vous donner un conseil, le répertoire des impôts n’est pas secret dans nos communes. Les médias peuvent le consulter.
On estime votre fortune à plus de 500 millions de francs. C’est correct? (Sourire.) Mon argent est investi dans nos entreprises.
La Suisse et l’Europe
Comment sortir de l’impasse dans laquelle se trouve la Suisse avec la voie bilatérale? Il est faux de dire que la voie bilatérale est finie. En tout cas, ce n’est pas ce que j’ai entendu à Bruxelles. La Suisse est un marché important pour les Européens. Notre économie fait partie des gros investisseurs en Europe. J’estime que la Suisse a encore une marge de manœuvre pour négocier avec l’UE. Pour moi, une adhésion n’est pas d’actualité.
Pour quand espérez-vous la signature du prochain accord bilatéral d’importance? Le facteur temps n’est pas un problème. Tout se négocie.
La Suisse ne perd-elle pas sa souveraineté avec la voie bilatérale? Non. Il est évident que nous devons voter des lois aussi eurocompatibles que possible. Mais il y a un pas entre adapter sa législation au coup par coup et devoir tout accepter ce qui se décide ailleurs.
Où en sera la Suisse dans sa politique européenne dans dix ans? L’Union européenne n’en a pas terminé avec ses propres adaptations. Elle connaît un gros problème avec l’euro, par exemple. En attendant, la Suisse peut continuer sur la voie bilatérale, à mon avis.
Qu’est-ce que les Suisses ont mieux fait que les Européens? Les Suisses se sont toujours concentrés sur un Etat efficace laissant une grande liberté à l’économie. Chez nous, l’initiative privée compte davantage. Si nous devions adhérer à l’Union européenne, nous risquerions de penser que plus rien ne peut nous arriver. Nous mettrions peut-être plus d’énergie pour que l’UE fonctionne, plutôt que pour défendre les intérêts de la Suisse.
«Small is beautiful», donc? Je dirais plutôt: «Small allows to better perform.» De petites structures permettent une meilleure efficacité.
Profil
Johann Schneider-Ammann
1952 Naissance à Sumiswald (BE). 1977 Diplôme d’ingénieur à l’EPFZ. 1984 Directeur du groupe Ammann. 1999 Président de l’Association suisse des machines, Swissmem. 1999 Election au Conseil national. 2002 Vice-président d’economiesuisse, l’association faîtière. 2010 Election au Conseil fédéral.
Tags: Johann Scheider-Ammann, économie, bonus,
|