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1981 - 2011
L'ADN de "L'Hebdo"

Par Alain Jeannet - Mis en ligne le 28.09.2011 à 09:40

Fondé en 1981, "L'Hebdo" est souvent considéré comme un petit miracle, compte tenu de la taille du marché suisse. Retour sur les racines du succès.

 

Sous les fenêtres de la rédaction de L’Hebdo, à moins de 100 mètres vol d’oiseau, on observe le lieu qui abritait, il y a trente ans, le Centre autonome et le Cabaret Orwell, nés du mouvement Lôzane bouge. C’est par un reportage de trois semaines dans ce haut lieu de la révolte lausannoise et un article publié à la fin de 1981 que j’ai véritablement commencé ma vie de journaliste à L’Hebdo.

Comme stagiaire, plus intéressé par le rock que par la politique fédérale, je n’avais, pour sûr, pas compris tous les enjeux de ce projet journalistique unique. D’un côté, une version allemande, Die Woche. De l’autre, L’Hebdo, en français. J’étais en revanche très conscient du privilège d’y participer.

«L’important, écrit Jacques Pilet dans l’éditorial du premier numéro, le 11 septembre 1981, c’est que cet hebdomadaire existe. (…) Ce n’est pas banal, si l’on songe aux courants d’aujourd’hui: le paysage de la presse tend plutôt, de fusions en disparitions, à se ratatiner, et le carillon des médias électroniques ne cesse d’enfler…»

On pourrait reprendre cette phrase presque littéralement. De même, la révolte des «Indignés», elle, fait comme un écho à celle des jeunes contestataires suisses et lausannois. Et le débat sur la sortie de l’âge nucléaire, à la suite de Fukushima, apparaît comme une réponse à la couverture de notre premier numéro: «L’impossible Kaiseraugst». Et, en allemand, «Kaiseraugst: aus auf Raten».

On nous demande souvent par quel miracle L’Hebdo a pu survivre, se développer bien au delà des 12 000 exemplaires escomptés, alors que son pendant alémanique a déclaré forfait après moins de deux ans. Dans l’interview qu’il nous a accordée pour ce numéro anniversaire, notre éditeur Michael Ringier explique bien comment la rédaction, dirigée par Jacques Pilet, s’est émancipée du projet initial pour trouver son identité propre.

Un projet qui postulait que des articles écrits en allemand pour un lecteur saint-gallois ou bernois intéresseraient aussi, une fois adaptés en français, le lecteur neuchâtelois ou carougeois. Et vice versa. L’autre règle voulait que nous nous concentrions sur l’actualité nationale. A l’exclusion des événements du vaste monde.

Très vite, «L’Hebdo» a donc dévié de la ligne. En traitant du putsch de Jaruzelski en Pologne. De la guerre des Malouines. De l’appel de Deng, qui avait invité les Chinois à s’enrichir. Plusieurs des journalistes de L’Hebdo nourriront, chacun à sa manière, un intérêt particulier pour un pays ou une région du monde. A commencer par Eric Hoesli, qui sera rédacteur en chef de ce titre entre 1996 et 1997. Un expert de la Russie et un chroniqueur impénitent du Caucase. D’autres, tout au long de ces trente années, se distingueront par leurs papiers sur les pays arabes, l’Afrique colonisée par les Chinois, l’Iran. Sans oublier le tropisme sud-américain de Jacques Pilet.

Au fil des années, ce magazine s’est construit sur la passion de ceux qui le font. Avec cette ambition, certes, de traiter les sujets qui intéressent les lecteurs. Mais aussi d’attirer leur attention sur ce qui est important.

On parle volontiers de l’ADN des entreprises. Souvent galvaudé, ce concept permet pourtant d’expliquer comment un projet rédactionnel peut évoluer, et se perpétuer, tout en restant fidèle à ses intentions initiales.  Malgré les changements d’équipes et de rédacteurs en chef. En dépit des années qui passent. On pourrait aussi parler de l’âme des titres de presse.  L’équipe actuelle de L’Hebdo est peut-être un peu moins chevelue que celle des débuts. Et la maquette du magazine plus colorée. Mais l’air de famille est indéniable.

L’une des caractéristiques de L’Hebdo, c’est de s’être d’emblée réclamé du journalisme d’investigation. Et de l’écriture magazine où il s’agit, souvent, de trousser sa copie comme un polar. On se souvient des affaires Kopp-Gerber, de l’enquête sur la Banque Safra, qui valut à L’Hebdo un procès retentissant. Comme d’ailleurs ses papiers critiques sur l’évasion, à Genève, de Licio Gelli, le grand maître de la loge italienne P2. On comprend alors le revers de la prospérité suisse: argent sale, blanchiment. Et le rôle du crime organisé et des réseaux occultes actifs en Suisse. Les rédacteurs qui s’attacheront à ce travail d’enquête n’en sortiront pas toujours indemnes. Mais ils restent la fierté de la profession.

La place financière helvétique a, depuis, consenti des réformes considérables, mais la Suisse continue d’être le refuge d’individus discutables, comme en témoigne, par exemple, notre enquête récente sur les frasques affairistes de la progéniture de potentats d’Asie centrale. Une nouvelle jet-set, qui s’offre, sur la rive gauche de Genève, des villas à plusieurs dizaines de millions en guise de base-arrière.

«L’Hebdo» est-il un journal engagé? Non, si l’on parle de préférences partisanes. Assurément, s’il s’agit d’enquêter sur les thèmes qui posent problème et de prendre des positions claires. Voire de faire des propositions. Ainsi, ce magazine a résolument milité pour la création d’un Centre culturel, à Paris. Parce que la Suisse rayonne aussi bien par sa production artistique et architecturale que par l’exportation de montres, de pilules de Valium ou de machines-outils. L’occasion aussi de rappeler la voix francophone dans le chœur confédéral. Et donc l’importance de la question romande.

Cette attention portée aux minorités linguistiques n’a jamais faibli. Qu’il s’agisse de souligner la quasi-absence des Latins dans l’administration bernoise. Ou l’indifférence de Zurich pour le reste de la Suisse. Elle est allée de pair, dès le milieu des années 80, avec un intérêt croissant pour la construction européenne. Ce thème essentiel pour la Suisse, les rédacteurs en chef successifs l’ont suivi avec le même sérieux. A commencer par Jean- Claude Péclet, qui remplacera Jacques Pilet en 1991.

Car, si ce magazine a souvent joué les poils à gratter, il a toujours aussi cherché à exalter les rêves porteurs d’espoir. Et vingt ans plus tard? Pris par la crise grecque, on tend à oublier de quels démons (et de leur maîtrise) est né le projet européen. Et, s’il faut bien admettre que le sauvetage de l’eurozone révèle un pénible manque de stature des dirigeants européens, il est aussi l’amorce d’un sursaut salutaire. C’est en tout cas notre conviction.

La question féminine est une autre constante dans les préoccupations de L’Hebdo. La forme et la fréquence du traitement du sujet ont varié avec les époques. Ainsi, en 2000, L’Hebdo pouvait changer son «o» en «a», renommant le magazine pour une édition exceptionnelle: L’Hebda. Une idée choc. Onze ans plus tard, cette liberté prise avec le titre et son logo par la rédactrice en chef d’alors, Ariane Dayer, nous rappelle combien la représentation des femmes dans les cercles politiques, et surtout économiques, était alors insuffisante. Plus encore qu’aujourd’hui.

«L’Hebdo», anti-Blocher? Nos couvertures sans concession contre l’UDC ont parfois irrité. Ce n’est pas le rôle d’un magazine de s’afficher aussi nettement, nous a-t-on signifié. Les sympathisants de cette formation, mais pas seulement, ont cru voir dans nos articles le signe d’un gauchisme invétéré. Ces reproches me laissent perplexe. Si nos critiques de l’UDC ont souvent porté sur le caractère autoritaire de ce parti, sur son mépris des lois (et des Romands), nous avons aussi, et de manière répétée, souligné les libertés prises avec les règles du libéralisme économique.

Une doctrine dont Blocher & Cie se disent pourtant les fervents défenseurs. Cette contradiction s’exprime aujourd’hui de manière visible avec la remise en cause de la libre circulation des personnes. Et une vision du monde fleurant fort la naphtaline. C’est clair, nous assumons nos opinions.

Nous avons, enfin, toujours été sensibles aux (dés)équilibres de l’économie suisse, aux poids respectifs de la finance et du secteur manufacturier,  à ces composantes essentielles de notre prospérité: la formation, la science... Peut-être notre intérêt particulier pour l’horlogerie s’explique-t-il par l’ancrage neuchâtelois et jurassien de plusieurs rédacteurs de L’Hebdo.

Nous n’avons cessé, en tout cas, de couvrir son actualité. Lorsqu’elle chancelait et perdait presque deux tiers de ses emplois, décimée par le quartz japonais. A l’heure du rebond, avec la création de Swatch et le renouveau de l’horlogerie haut de gamme.

Ce cataclysme économique et social, ce fut aussi les prémices d’un redéploiement dans de nouvelles industries. Grâce à la qualité des hautes écoles de la région. Et au mariage de la recherche de pointe et de savoir-faire microtechniques traditionnels. Ainsi s’est développée, au fil des années, une véritable Health Valley, dont nous avons dressé la carte.

En 1981, L’Hebdo est né d’une vision éditoriale originale. Avec le recul, on voit combien sa survie et son développement tiennent du miracle. Mais ce succès s’explique aussi par ce qui a été développé autour du journal lui-même. Et par un effort constant d’innovation. La création du magazine culturel européen Emois, dans les années 80. Un projet, de toute évidence, en avance sur son temps. Le Forum des 100, ensuite, qui réunit chaque année, depuis 2005, les milieux politiques, économiques, académiques et culturels pour discuter de l’avenir de la Suisse romande. Il est devenu une plateforme de débat indispensable.

Dans les années 90, notre magazine s’est également lancé, bille en tête, dans l’internet. Pour créer l’un des premiers sites d’information d’Europe. C’est cette même conviction qui nous a incités à lancer très vite une application iPad de L’Hebdo. Ou à nous installer dans les banlieues françaises, au moment des émeutes, pour créer le Bondy Blog. Dès novembre 2005, et pendant trois mois, les rédacteurs de L’Hebdo se sont succédé à Bondy, pour expérimenter une nouvelle forme de journalisme. Pour donner une voix à ceux qui ne l’avaient pas. Une initiative qui fit l’objet de nombreux articles dans la presse internationale, du New York Times au Monde, en passant par El País. Et d’un livre collectif aux Editions du Seuil.

C’est aussi cela, l’ADN de L’Hebdo: un processus incessant de créativité. Nourrie par la conviction que, malgré les difficultés actuelles de la presse écrite, il existe toujours des solutions. Ainsi, on pourrait détourner de son sens initial l’acronyme qui sert de titre à cet article. ADN comme «notre Avenir Dépend de Nous». Et, surtout, de vous, chers lecteurs, qui préférez débattre des futurs possibles plutôt que brasser des regrets.


«L’Hebdo» en dates

1981 Ringier lance un newsmagazine alémanique, Die Woche, flanqué de son petit frère romand, L’Hebdo. Jacques Pilet en est le rédacteur en chef.
1983 Die Woche s’arrête, L’Hebdo continue.
1988 Apparition des premiers ordinateurs dans la rédaction.
1990 Le montage papier du journal est abandonné au profit de la «production assistée par ordinateur» (PAO). Départ de Jacques Pilet.
1991 Jean-Claude Péclet devient rédacteur en chef.
1995 Pionnier des médias électroniques, L’Hebdo fait ses premiers pas sur l’internet.
1996 Départ de Jean-Claude Péclet. Eric Hoesli est nommé rédacteur en chef.
1997 Départ d’Eric Hoesli. Ariane Dayer devient rédactrice en chef.
2002 Départ d’Ariane Dayer.
2003 Alain Jeannet est nommé rédacteur en chef.
2005 Lancement du Forum des 100. L’Hebdo se délocalise dans la banlieue parisienne, à Bondy:
le Bondy Blog démarre.
2010 L’Hebdo se décline en applications iPhone et iPad.




Tags: L'Hebdo, 1981, histoire,

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