Derib
L'amour vache

Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 04.09.2012 à 13:49

Le dessinateur vaudois dévoile dans le cadre du festival BD-FIL, qui se tient à Lausanne du 14 au 17 septembre, les crayonnés d’un album sur les vaches d’Hérens, dont la sortie est prévue pour octobre. Pour en parler, il a reçu «L’Hebdo» chez lui.

A peine a-t-on pris place dans son salon, sur les hauteurs de La Tour-de-Peilz, que Derib nous montre non sans fierté un grand classeur renfermant l’intégrale des planches originales de Tu seras Reine, un album qui va sortir en trois temps – un livre d’artiste (Ed. Cleopas) proposant l’intégrale des crayonnés à l’occasion du festival BD-FIL, puis une édition valaisanne enrichie d’un dossier culturel, et enfin la bande dessinée «normale». Il faut dire que cet ouvrage dont le dessinateur de Yakari et Buddy Longway parle avec les yeux qui brillent est particulier: soutenu par les communes du val d’Hérens, il est consacré aux vaches du même nom.

Tout en commentant les dessins grand format qu’il a aquarellés sur des scans imprimés en noir et blanc, Derib revient sur cette aventure qui lui donne un peu l’impression de boucler une boucle puisque son origine remonte à sa petite enfance. Jusqu’à l’âge de 5 ans, le Vaudois a en effet vécu avec ses parents dans un chalet de La Forclaz, sur les hauteurs des Haudères. C’est à dos de mulet qu’il a fait sa première montée. De cette époque date sa passion pour les chevaux. Mais aussi, on le sait moins, celle des vaches. 

La montagne sacrée. «Derrière le chalet, il y avait une combe, se souvient-il. C’est là que les éleveurs faisaient ce qu’on appelle le mélange, qu’ils laissent les vaches s’affronter jusqu’à ce que la dominatrice, la reine, se distingue. L’été, après la montée à l’alpage, la reine est alors remise en question par les autres vaches. Et durant l’été, mon père louait un mayen sans eau ni électricité, au-dessus de La Forclaz. J’ai donc baigné dans cette atmosphère, la nature, les vaches, le ciel d’un bleu très fort et la Dent-Blanche en guise de montagne sacrée, comme je l’appelle. Des images profondément ancrées dans ma mémoire et qui m’ont donné envie de proposer une sorte d’hymne à ce val d’Hérens que je connais si bien, à ces vaches belles et râblées. Je pense qu’instinctivement, après la série de bandes dessinées préventives que j’ai faites sur le sida, la violence et la prostitution (Jo, No Limits et Pour toi Sandra, ndlr), j’en avais un peu marre des sujets lourds et difficiles.»

Tu seras Reine, c’est d’abord une histoire de famille, centrée autour de la jeune Camille, une adolescente qui se cherche et que ses parents vont envoyer durant ses vacances à l’alpage, chez son grand-père Aymon, un veuf solitaire, entièrement dévoué à ses vaches et qui ne parle plus à son fils. A son contact, Camille va peu à peu s’ouvrir et trouver un sens à sa vie. Elle va se voir confier un petit veau qui, un jour peut-être, sera reine... Lorsqu’il parle du val d’Hérens, Derib emploie un terme évocateur, «là-haut», qui reviendra régulièrement au cours de la discussion.

Là-haut, c’est pour le dessinateur une source inépuisable de souvenirs. Là-haut, ce sont des émotions, des couleurs, des odeurs. Afin de ne pas trahir ce val d’Hérens qui lui est si cher, le Vaudois a poussé plus loin une méthode de travail qu’il avait expérimentée sur ses ouvrages préventifs: même si l’histoire qu’il nous conte dans Tu seras Reine est fictionnelle, il s’est entièrement basé, pour la scénariser puis la dessiner, sur des photos et des témoignages recueillis auprès des habitants de la vallée.

Making of. «Le résultat est donc proche de la réalité, tient-il à souligner. Tous les personnages existent réellement, même s’il s’agit parfois de rôles de composition, comme dans le cas de la famille de Camille, qui n’a pas directement vécu les événements que je raconte. Mais lorsque je montre une césarienne lors de la naissance du veau ou une blessure lors d’un combat, il fallait que je sois totalement crédible. J’ai donc discuté avec un vétérinaire, qui du coup joue dans la BD son propre rôle.

Finalement, cet album a été plus dur à faire qu’une pure fiction puisqu’il fallait que je demande souvent l’avis des gens pour savoir, par exemple, comment réagirait une vache dans telle ou telle situation.» De cette aventure atypique est alors née l’envie, pour la première fois, de dévoiler ses coulisses. Comédien, réalisateur et graphiste, le fils de Derib, Arnaud, a ainsi réalisé un making of de vingt-cinq minutes racontant par le menu l’histoire de cette BD, des rencontres avec les habitants du val d’Hérens à la mise en couleur, en passant par les premiers croquis et les souvenirs d’enfance.

«On a trouvé que c’était intéressant de montrer le pourquoi et le comment, glisse Derib. Car Tu seras Reine est une BD qui occupe une place particulière dans ma vie, elle est très proche de mon vécu. J’y fais d’ailleurs un clin d’œil à mon papa, artiste-peintre, en reprenant un de ses portraits de Valaisannes. Il y a quelque chose d’affectif qui est lié à mon vécu là-haut, à cette région à laquelle mon épouse Dominique est également très attachée et que mon fils Arnaud connaît lui aussi très bien puisqu’il y a passé pas mal d’années avant de commencer l’école.»

A peine l’album achevé, Derib a réalisé une série d’aquarelles qui pourraient s’intégrer dans le récit au cas où une nouvelle version collector venait à voir le jour après l’édition limitée qui sera mise en vente lors de BD-FIL. Ces somptueuses aquarelles, qu’il nous dévoile avec l’excitation d’un enfant face à son plus beau dessin, lui ont permis de combler un manque. «J’avais besoin de les faire.» Pas facile en effet d’abandonner des personnages dont on est proche après un album seulement. Mais il n’aurait guère été envisageable de faire de Tu seras Reine non pas un one shot, mais une trilogie. «L’âge d’or de la bande dessinée est révolu, est bien obligé de constater le Vaudois. Les ventes ont ces dernières années chuté de 30 à 40%. Faire trois albums sans avoir la garantie qu’ils se vendent aurait coûté trop cher.»

Porté par l’histoire. Une jeune fille, un alpage et un grand-père. La découverte de Tu seras reine rappelle une histoire fameuse, constitutive de la mythologie helvétique. Celle d’Heidi. Derib y a forcément pensé. C’est d’ailleurs pour cela qu’Aymon ne porte pas de barbe alors que beaucoup de grands-pères de la région en ont. «Même si dans un sens Camille est une Heidi des temps modernes, je ne voulais pas donner l’impression de refaire la même chose. C’est pour cela que j’ai tout fait pour que les Valaisans puissent s’identifier à cette histoire. Quand des éleveurs m’ont dit en la lisant que certains épisodes ressemblaient exactement à ce qu’ils avaient vécu, ça m’a comblé.»

Même si tous les personnages et les décors de cet album, qui a dans un sens une dimension patrimoniale, ont été dessinés d’après des photos et des documents, l’histoire est, on l’a dit, une fiction. Mais une fiction portée par un grand désir d’authenticité. D’où un découpage et un story-board très précis? Pas du tout! «Contrairement à Cosey, qui termine son scénario et quasiment tous ses dialogues avant de commencer, j’aime me laisser porter par l’histoire. Quand je me mets à dessiner, je sais ce que je veux dire, mais je ne sais pas comment je vais le dire. Je n’ai généralement que deux pages d’avance et, si un incident s’impose et que je le trouve intéressant, je change mon scénario. Je n’avais par exemple pas prévu la fugue de Camille qui est venue naturellement. Du coup, j’ai dû liquider d’autres choses que j’avais imaginées.» 

Le dessin, une vérité. De Derib, on connaissait sa grande passion pour les chevaux, l’Ouest américain et la culture amérindienne – en marge des aventures de Yakari et de Buddy Longway, il a signé la série en deux cycles Celui qui est né deux fois et Red Road ainsi que le one shot Go West. Avec Tu seras Reine, on découvre donc son amour du Valais et des vaches d’Hérens, qui «sont rectangulaires contrairement aux chevaux qui se tiennent dans un carré. Mes premières vaches étaient d’ailleurs trop hautes sur pattes. J’ai dû m’adapter, mais bon, c’est mon métier.»

Avant de prendre congé, on demande à Derib si, comme Camille et son grand-père, il aurait pu envisager de devenir éleveur ou agriculteur. Il se marre: «Non, car j’aime trop le dessin. Dessiner, c’est une nécessité quasi physique pour moi. J’ai besoin de dessiner pour vivre, pour trouver mon équilibre. C’est une vérité. Quand je dessine, j’ai l’impression d’exister. Dans deux ans, je fêterai mes 50 ans de métier. Et si je fais le point, je constate que mon vrai plaisir dans la vie, en dehors de ma famille, c’est de dessiner.» Son fils acquiesce, d’un sourire entendu: «Je confirme, c’est très difficile de lui faire quitter sa planche à dessin...» ï

Expo «Tu seras Reine» dans le cadre du festival BD-FIL. A cette occasion sera publiée aux Editions Cleopas une édition limitée à 200 exemplaires, contenant l’intégrale des crayonnés ainsi qu’un DVD making of.

Le 5 octobre, sortie de l’édition valaisanne de «Tu seras Reine», éditée par Derib (AS.BD Editions) qui proposera, en plus de la BD, un dossier culturel sur les vaches d’Hérens. Mille albums seront également proposés en patois évolénard.

Le 26 octobre, mise en vente de l’album (Ed. du Lombard). Plus d’infos sur www.derib.com et www.valdherens.ch.

 


Derib

Né Claude de Ribaupierre en 1944, le Vaudois débute dans la BD en travaillant sur Les Schtroumpfs aux côtés de Peyo. Proche de l’école franco-belge des années 60-70, il se fait connaître avec Yakari puis Buddy Longway.

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