L'anglais, oreiller de paresse
| L’anglais s’est imposé partout dans le monde et dans notre quotidien. L’affaire est entendue. Cela dit, cet esperanto moderne, assez éloigné de la langue de Shakespeare, s’il rend bien des services, n’a pas à nous rendre plus inculte que nécessaire. Forcée d’économiser, la SSR se demande, ces jours, s’il est bien utile de financer avec l’argent de la taxe une chaîne de radio en anglais (WRS), hier privée, étatisée en 2007. Vous ne la connaissez pas ? Pas étonnant : on ne la capte en FM qu’à Genève, sinon en DAB (çà aussi ne vous dit rien ?), ce format radiophonique qui ne se répand guère dans vos foyers attardés ou dans vos auto-radios d’un autre âge. Ou alors sur internet. Mais là, vous avez le choix : vos générosités de contribuables financent aussi « Swissinfo », un service d’informations en neuf langues, outil utile pour faire connaître notre pays. « World Radio Switzerland » s’adresse d’abord aux anglophones sourds aux langues nationales. Et aux Suisses, dit-on, qui veulent améliorer leur anglais. Vous en connaissez beaucoup qui se branchent sur cette fréquence ? Ceux-ci ne sont-ils tentés de préférer l’excellent BBC World Service ? On y parle une langue exquise et l’on y donne des informations internationales d’une qualité probablement unique. D’ailleurs, cette pauvre cousine suisse puise abondamment dans ces ressources britanniques. Cela n’a guère de sens. Sauf pour les « expats » incapables de se mettre au français ou à l’allemand, désireux néanmoins de ne rien rater de la météo et des intrigues du palais fédéral. Phénomène troublant. La lingère serbe qui ne baragouine pas une nos langues passe pour la dernière des sottes. En revanche les belles dames dont le mari travaille chez Nestlé, Medtronic ou quelque autre temple de la mondialisation, entrent dans les boutiques souvent sans dire bonjour en français, imposant d’emblée l’anglais comme un mode de communication d’évidence, avec une mine atterrée et condescendante si la vendeuse s’en trouve embarrassée : une « bedoume » ! I’m sorry, this word is applied to a silly woman in a local dialect. Il y a peu, la Télévision suisse romande interrogeait la responsable du projet de Nestlé qui doit étendre le succès du Nespresso au thé sous le nom « Special. T » La dame faisait un louable effort pour parler en français de sa passion : la thé (sic). Il ne s’était trouvé personne dans son entourage pour attirer son attention sur les subtilités d’une langue qui comporte deux genres. Encore heureux qu’elle ne doive pas s’exprimer en allemand, avec ses der, die, das. Et si l’usage généralisé de l’anglais dans certains milieux économiques et universitaires, ne faisait que cacher, sous l’apparence d’une rationalité moderniste, une forme de paresse ou, pire, de mépris pour les indigènes ? La Radio suisse romande a diffusé récemment une interview d’un professeur de linguistique à l’université de Neuchâtel, spécialiste du bilinguisme. Que voilà un domaine académique utile dans un pays aussi complexe, de ce point de vue, que la Suisse, avec sa diversité culturelle babylonienne. Le monsieur, de nationalité française, est sur l’affaire depuis 1987. Il n’est pas avare de mises en garde dans la question sensible des rapports entre le français, l’allemand et le dialecte. Tout est toujours plus compliqué que ne le croit le commun des mortels, rappelait-il à plusieurs reprises. Deux petits détails déparaient cependant le docte exposé. Le savant avouait ne pas savoir l’allemand (« je n’en ai jamais eu besoin », expliquait-il). Et il ne publie ses travaux qu’en anglais ! Qu’un scientifique n’ait que la dimension anglophone en tête et se fiche des idiomes locaux, cela se comprend. Mais un linguiste payé par les contribuables neuchâtelois… alors là, on entre dans le règne, disons pour être gentil, du ridicule. Ou de la flemme. Vous me direz que dans les empires d’autrefois, parler le latin, le français, l’anglais, l’espagnol, l’allemand ou le russe, selon les lieux et les époques, suffisait à se faire entendre dans une ribambelle de pays. D’accord. Mais ce qu’il y a bien, aujourd’hui, c’est que nous n’avons plus d’empereurs. Par ailleurs à Neuchâtel, du temps où le canton dépendait du royaume de Prusse (jusqu’en 1848), le prince ne força jamais les intellectuels de cette province à publier leurs écrits en allemand.
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