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Langues régionales. Qui nous délivrera de Louis XIV?

Par Samuel Brussel - Mis en ligne le 17.07.2008 à 00:00

Un ami de Grenoble, venu me rendre visite de ce côté-ci des Alpes, m’apporte des nouvelles de France. L’Académie française, m’apprend-il, vient de manifester un sursaut: elle s’inquiète de la reconnaissance des langues régionales souhaitée par l’Europe. La vieille institution du quai de Conti y voit «une atteinte à l’identité nationale». Mais qu’est-ce donc que «l’identité nationale», est-on en droit de se demander, si l’on n’a jamais senti, si l’on n’a jamais eu droit à l’identité régionale? Guère plus qu’une lubie nationaliste.
Sismondi avait compris le drame de la France en écrivant les quelque trente volumes de son Histoire des Français (en opposition aux Histoires de France précédemment écrites et qui pêchaient par flatterie). C’est à l’histoire de chacun de ces peuples qui ont fait la France, avec leurs coutumes, leurs langues et leurs dialectes, qu’il a voulu rendre hommage. L’humaniste genevois citoyen de Chêne-Bourg a ainsi apporté une contribution unique à l’histoire de la France en dessinant la mosaïque humaine riche et variée qui s’y est composée au fil des siècles, des guerres et des conquêtes. Il fallait un étranger pour écrire librement sur cette histoire, sans avoir à se soucier des tabous politiques.

Egarements et désarroi. «Qui nous délivrera de Louis XIV?» Ce cri du cœur de Stendhal répond très justement, à deux siècles de distance, aux égarements et au désarroi d’une nation en proie à l’inertie.
«La langue de la République est le français», rappelle doctement l’Académie. Osons alors ce syllogisme: le français est donc la langue républicaine, c’est-à-dire qu’on parle républicain en France. Nul n’en doutait, à entendre bramer le mot «République» avec une ferveur bigote dès qu’il s’agit de repousser la moindre idée, la moindre réforme – fût-elle vitale.
Quel est l’objet de cette panique? Une phrase anodine – «une phrase terminale», dit l’Académie – qu’on proposait d’ajouter à l’article 1 de la Constitution française: «Les langues régionales appartiennent à son patrimoine (celui de la France).»
Or l’article 2 – malheur! – est justement le deuxième commandement précité: «La langue de la République est le français.»
Comme on ne saurait supprimer cet article sans causer, semble-t-il, l’effondrement de la République, les maîtres sophistes ont pu se réjouir et conclure gravement: «Il nous paraît que placer les langues régionales de France avant la langue de la République est un défi à la simple logique, un déni de la République, une confusion du principe constitutif de la Nation et de l’objet d’une politique.»
A s’en tenir aux dernières conclusions des «Sages» de l’Académie, on dirait qu’un malin génie a voulu donner raison à Stendhal: «L’Académie française est devenue plus intolérante et presque plus absurde que la Sorbonne.»
Et l’on s’émeut que la République transalpine n’ait pas adopté un tel point de doctrine dans sa Constitution, ce qui nous permet de goûter, aux côtés des grâces de la langue italienne, dans la région autonome du val d’Aoste, aux charmes d’une langue française enrichie de ses nombreux dialectes franco-provençaux.
Qui n’a pas goûté à l’enchantement poétique de Rosalia de Castro la Galicienne, d’Eduardo de Filippo le Napolitain, à la sagesse populaire de Johann Peter Hebel le Bâlois ou de Jeremias Gotthelf le Bernois ou encore au lyrisme vif de Guido Gezelle le Brugeois, ne peut comprendre l’immense foyer d’intelligence et de sensibilité dont le cœur bat à nos portes.

Des chants bien divers. Opposer les langues régionales aux langues nationales relève de la sombre absurdité, si l’on songe seulement que la même langue est ici régionale et là nationale – ou officielle, selon le côté de la frontière où le hasard vous a mis: tels le catalan à Banyuls ou à Palafrugell, le néerlandais flamand à Hazebrouck ou à Ypres, le basque à Itxassou ou à Ochagavia. Au sein même d’une langue, pour qui est attentif, ouvert à l’autre – pour parler la langue d’aujourd’hui – se font encore entendre des chants bien divers, source d’imaginaire et de complicité entre les hommes. Seuls les ignorants s’épouvantent du bilinguisme.
Samuel Johnson, l’auteur du monumental Dictionnaire de la langue anglaise, ne craignit pas d’inclure dans cette œuvre qui lui prit sept années de labeur des mots et des locutions dialectales de tous les comtés du royaume, pour la plus grande gloire de la langue et de la littérature anglaises. «Sept ans, Monsieur? s’étonna un de ses admirateurs. Songez que les Académiciens de France ont mis quarante ans à faire leur dictionnaire! – C’est juste, répliqua Johnson. Voyez-vous, quarante académiciens bien nourris mettent quarante ans, un pauvre hère lexicographe tel que vous le voyez devant vous met sept ans, c’est le rapport entre Anglais et Français : sept pour mille six cents.»




Tags: Langues régionales, identité nationale, régionale, République, français,

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