L'Hebdo;
1998-04-16 Livres L'appel de la nature sauvage
L'intrépide Nigel Barley jette un nouveau pavé dans la mare de l'anthropologie académique avec un drôle de voyage indonésien.
C'
est peu dire que l'anthropologie mondiale a une dent contre Nigel Barley, pourtant de la famille, depuis le récit de ses deux précédents séjours chez les Dowayos du Cameroun: au lieu de prétendre à la figure paternaliste de l'anthropologue omniscient, infaillible, pas plus enthousiaste que déprimé, bref aussi ennuyeux que les monographies austères qui se dessèchent au fond des bibliothèques, il se contente d'être un touriste blanc à peine bizarre à la recherche des Torajas de l'île de Sulawesi en Indonésie. Si peu bizarre qu'on s'y verrait bien, nous, à faire copain-copain avec la moitié de l'île pour qu'on nous raconte au coin du feu ce que faisaient les vieux du village avant l'arrivée du Coca-Cola. C'est bien pour cela que tous les anthropologues détestent Nigel Barley: il ne donne pas l'impression d'en être un. Ou plutôt, il donne l'impression à ses lecteurs qu'ils peuvent tous être anthropologues - qu'ils le sont déjà, puisqu'il suffit de posséder un gros sac à dos, des pastilles contre la malaria et des bottes neuves. Et de poser moult questions stupides et indiscrètes - en imitant au mieux sa concierge.
La modestie de Nigel Barley nous ferait presque oublier qu'il a du génie. Que si ses récits de voyages sont si intensément drôles, c'est qu'ils racontent avant tout des histoires de rencontres entre êtres humains - qui s'étonnent de leurs différences, se plaisent ou se détestent. Et qu'ils nous confortent dans l'idée que l'anthropologie n'est jamais une science aussi fascinante que lorsque l'observateur se retrouve piégé. Invités à construire un grenier à riz au British Museum, les amis torajas de l'anthropologue se révèlent impitoyables: le papier toilette est un manque d'hygiène choquant, l'intense activité politique un défaut d'organisation pénible, la Reine la preuve du matriarcat en vigueur. Quant à la tranquillité des foyers anglais, elle les empêche de dormir, eux pour qui la marque d'une maison heureuse réside dans l'agitation, les enfants et un flot perpétuel de visiteurs qui rendraient fou un Occidental. De quoi ajuster la vision irrémédiablement romantique que nous avons du tiers-monde.
Isabelle Falconnier
Nigel Barley, «L'anthropologie n'est pas un sport dangereux», Voyageurs Payot, 252 p.
Le génie de Nigel Barley nous transporte dans des pays lointains pour des histoires de rencontres entre êtres humains.
Les savants en Egypte dirigé par Yves Laissus
Le 19 mai 1798, quelque cent cinquante civils de toutes spécialités, ingénieurs, médecins, naturalistes, architectes ou littérateurs quittent Toulouse sur la flotte que conduit le général Bonaparte. Ils forment la «Commission des sciences et des arts» qui va mener en Egypte durant trois ans une enquête sans précédent - utilisant par là une forme de domination moins traditionnelle mais tout aussi efficace que la conquête ou la possession. Dans la lignée des voyages scientifiques qu'a connus le XVIIIe siècle, ils tiennent une place d'exception: en témoigne la monumentale «Description d'Egypte», fruit de leur travail, dont la publication a demandé un quart de siècle. La France ne va certes pas manquer de commémorer le bicentenaire de ce qui a transformé une défaite militaire en exploit culturel, mais cette réflexion collective, fort bien vulgarisée, a le mérite de replacer dans leur contexte les illusions, les mérites et les limites d'une expédition qui se voulait mythique. I.F.
Nathan, 146 p.
Dire les autres dirigé par Jacques Hainard et Roland Kaehr
A quoi sert l'ethnologie? Posée en préambule, la question n'attend pas de réponse. Elle permet d'évoquer le parcours de Pierre Centlivres, ethnologue et professeur à l'Université de Neuchâtel à qui cet ouvrage est dédié. L'hommage réunit une trentaine d'études inédites tournant autour de thèmes chers à ce spécialiste de l'Afghanistan passionné par les questions de l'altérité et de l'identité. Les différents auteurs abordent des sujets aussi divers que la guerre des taureaux dans le nord de l'Iran, la germanisation du Jura ou... la fonction symbolique du cari à la Réunion. Curieux et gastronomes avertis ne pas s'abstenir! M. D.
Payot, 377 p.
Les Blancs vus par les Africains par Jacques Chevrier
«Le Blanc a joui trois mille ans du privilège de voir sans qu'on le voie. Aujourd'hui ces hommes noirs nous regardent (...)», écrit en 1948 Jean-Paul Sartre, héraut d'une Afrique noire en voie de décolonisation. Spécialiste de la littérature francophone noire, Jacques Chevrier démontre que, au contraire, il existe une abondante littérature tant orale qu'écrite consacrée à la représentation que les Africains se sont faite des Blancs et ce dès le XVIIe siècle. Au fil de l'entreprise coloniale, la gamme de représentation du Blanc par le Noir va se multiplier et à un mépris générateur d'ignorance répondra sou- vent une lucidité et une clairvoyance dont le Blanc est loin de se douter. I. F.
Favre, 214 p.
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