L'Hebdo;
2000-07-13 L'après-Ogi a comme ncé. Voici Brändli
Succession Le conseiller fédéral UDC est encore en selle, mais déjà des prétendants le talonnent, un conseiller aux Etats grison en tête. Si le Parlement réélit un démocrate du centre, à 10 contre 1, ce sera lui.
«Je ne me prononcerai pas sur une candidature au Conseil fédéral, car Adolf Ogi n'a pas annoncé sa démission.» Christoffel Brändli, conseiller aux Etats des Grisons, connaît la chanson. Un futur conseiller fédéral ne dévoile jamais ses intentions. Seul Pascal Couchepin a enfreint la tradition. Non, Christoffel Brändli ne dira rien, même s'il ne se départ pas d'un petit sourire, même si, depuis quelques mois, il est partout. Président de Pro Infirmis, président du Concordat des assureurs maladie et surtout promoteur de la candidature des Grisons et de Zurich pour les Jeux olympiques d'hiver de 2010, l'homme se fait une publicité d'enfer. Il n'est pas seul d'ailleurs. Elisabeth Zölch, la conseillère d'Etat bernoise que l'on croyait hors course après son parcours malheureux au sein de l'Exposition nationale, se pousse en avant. Dans la dernière édition du journal de l'UDC, elle n'exclut pas de remplacer un jour Adolf Ogi: «Qui sait si je serai en bonne santé le moment venu?» A Berne, au secrétariat du parti, on décline la liste des conseillers fédéraux potentiels: Brändli, bien sûr, mais aussi la Zurichoise Rita Fuhrer, le Bernois Samuel Schmid.
Le carrousel des candidats s'ébranle gentiment. Pourtant, Adolf Ogi est toujours là. Mais si les stratèges affûtent leurs armes, si les candidats se placent, c'est parce que la rumeur court: Adolf Ogi a le blues. S'il rayonnait lors de l'excursion du Conseil fédéral, il en est autrement dans son travail quotidien. Tout spécialement dans «son» dossier, la réforme de l'armée. Ses collègues au gouvernement lui cherchent des poux, son parti brandit un référendum et le président de l'UDC, Ueli Maurer, dans un discours prononcé au récent congrès du parti, n'a pas hésité à emprunter le personnage d'un conte, «l'empereur nu», pour se moquer d'Adolf Ogi. «Intérieurement, il a pris congé du parti», dit-on autour de lui. «Si une perspective professionnelle intéressante se présente, il pourrait quitter le Conseil fédéral à la fin de son année présidentielle», estime un membre du parti qui le connaît bien.
Pas de fausse pudeur. Comme le parti entend rester au sein de la coalition gouvernementale, il lui faut un candidat «acceptable». Comprenez: qui puisse rallier les troupes bernoises et zurichoises. Le secrétaire général Jean-Blaise Defago le confirme: «Un candidat des Grisons nous permettrait de sortir de notre dilemme.» «Brändli est un compromis possible», affirme Hans Fehr, conseiller national zurichois. Christoffel Brändli a fort bien saisi l'enjeu. Diplômé de la haute école de Saint-Gall, il a suivi le parcours du parfait aspirant au Conseil fédéral. Il a passé douze ans à l'exécutif de son canton et il siège au Parlement fédéral depuis 1995. Ses propositions sur la réduction des prestations de l'assurance chômage, ses positions contre l'assurance maternité et l'avortement lui valent une réputation de «dur» qui plaît aux Zurichois et à la droite économique. Et s'il était favorable à l'EEE, il se conforme aujourd'hui à la ligne majoritaire de son parti concernant l'Europe: «Nous aurions dû introduire un moratoire sur la question de l'adhésion après le oui aux Accords bilatéraux», dit-il. Enfin, il est «plutôt contre» l'envoi de soldats à l'étranger. «Si l'on accepte le principe, on en enverra toujours davantage.» Seule divergence avec le parti, en parfait représentant d'un canton alpin, il est favorable aux taxes écologiques.
Fin joueur d'échecs, Christoffel Brändli n'a pas commis d'erreurs. Il n'a fâché ni les Bernois, ni les Zurichois. Prudent, difficilement saisissable, «il n'est ni un idéologue, ni un lieutenant de Blocher. Et il peut changer d'avis face à des arguments convaincants», affirme le démocrate-chrétien Eugen David. Le Grison, lui, affirme qu'il n'a qu'une ligne, «la ligne Brändli», qu'il souhaite que son parti reste au gouvernement «par intérêt pour le pays», pour éviter une polarisation politique plus grande. Au fond, Christoffel Brändli a deux atouts majeurs: il a su rester au-dessus de la mêlée, il est Grison. Mais il n'est pas le seul dans ce cas. Son vrai concurrent est une femme du même canton, la conseillère d'Etat Eveline Widmer-Schlumpf. Fille de l'ex-conseiller fédéral Léon Schlumpf, Madame Widmer n'est pas une «dure», mais elle réussit le tour de force d'être appréciée à la fois par Adolf Ogi et Christoph Blocher. Celui-ci aurait beaucoup d'estime pour la Grisonne de 44 ans, brillante, travailleuse qui, comme le note une éminence grise de l'UDC, «a une ligne européenne, sociale, tout en restant très ancrée dans le parti». Mais la juriste a trois enfants dont le plus jeune n'a que dix ans. La course au Conseil fédéral vient peut-être trop tôt pour elle. Si le Parlement décide de garder l'UDC au gouvernement, l'après-Ogi aura donc les traits harmonieux de Christoffel Brändli et continuera de servir le double jeu du parti de Christoph Blocher.
Catherine Bellini
CHRISTOFFEL BRÄNDLI Le président de Pro Infirmis a deux atouts majeurs: il a su rester au-dessus de la mêlée, il est Grison.
Ou Blocher ou personne
Les partis vont-ils rejouer la même pièce, comme s'il ne s'était rien passé l'automne dernier?
Adolf Ogi s'en va, seul ou accompagné. Par qui? Ruth Dreifuss peut-être, ou Kaspar Villiger, ou les deux ensemble. Mais Adolf Ogi peut tout aussi bien rester, et les deux autres partir main dans la main, ou séparément. Et puis il y a tout le problème de savoir quand ces gens-là démissionneront - pendant la législature, ou juste après? - ce qui double automatiquement le nombre de scénarios possible. Un jeu? Non, une étude exhaustive de toutes les hypothèses imaginables sur la composition future du Conseil fédéral. Réalisée par l'état-major du Parti radical suisse et réservée aux seuls militants, elle fournit la stratégie à suivre pour chaque cas de figure, avec toujours cette question lancinante, qui enveloppe le débat politique comme l'ogre du conte de fées recouvre de son ombre le paysage qu'il menace: faut-il continuer à gouverner avec l'UDC, et accessoirement, avec les socialistes?
On ne s'étonnera pas d'apprendre que la réponse à la question est toujours la même. Le statu quo est «la moins mauvaise solution», dit l'un des auteurs de l'étude. L'UDC a beau être une espèce politique virulente, on continue à jouir de la formule magique comme d'un état final de l'évolution. Les partis croient à l'indépassable et à l'incontournable. Ce ne sont même plus des conservateurs de privilèges, ou de valeurs, ce sont des conservateurs de la pesanteur. On fera donc comme on a toujours fait. Tant pis si les étiquettes sont moisies, on ne changera pas de bouteille. A Ogi I succédera une sorte d'Ogi II, c'est-à-dire un ou une UDC prêt à mariner dans le jus consensuel. Donc pas de blochérien, et pas de Zurichois. Tant pis si l'UDC ne doit son triomphe électoral de 1999 qu'au seul Blocher, on feindra de croire que l'aile modérée du parti a toujours son mot à dire, et qu'elle est en droit, bien qu'ultra-minoritaire, de représenter le parti tout entier.
A défaut du changement, l'illusion du changement. Pour montrer que l'on sait à peu près distinguer l'UDC de Chistoph Blocher de celle d'Adolf Ogi, on choisira quelqu'un qui puisse paraître à cheval entre les deux, un hybride, un blochérien génétiquement modifié, type Christoffel Brändli, un peu sauvage certes, mais capable de se mettre aussi vite que possible en condition pour s'ouvrir aux règles du club.
Un troisième radical?
Il y a pourtant des gens qui ne se satisfont pas de ce compromis, comme le socialiste Jean-François Steiert, secrétaire général du parti en partance, ou Eugen David, conseiller aux Etats démocrate-chrétien. Pour Jean-François Steiert, il faut choisir. Ou élire «deux UDC zurichois, ce qui permettrait de respecter vraiment les règles de la proportionnelle, ou avoir le courage de travailler sans ce parti.» Eugen David est encore plus clair: «Ou Blocher, ou personne.» En tout cas, ne pas élire quelqu'un qui se retrouve au Conseil fédéral «dans la même situation qu'Ogi». Et pourquoi ne pas envoyer un troisième radical au gouvernement? Cette solution aurait les faveurs de Pascal Couchepin, mais elle fait peur à l'état-major du parti. «Chaque jour, 24 heures sur 24, nous serions observés, contrôlés, chacun voulant savoir si nous conduisons une politique réellement libérale, dit un stratège de l'appareil radical, mais avec seulement trois conseillers fédéraux sur sept, nous n'aurions pas davantage qu'aujourd'hui la possibilité de l'imposer.»
En fait, la démission d'Ogi embarrasse tout le monde. Le gris est la couleur fondamentale d'une classe politique qui ne rêve même pas en secret d'une explosion colorée. «Avec Ogi au moins, on n'a pas de surprise,»faute de mieux, «il devrait rester le plus longtemps possible», dit Eugen David. Pas trop longtemps quand même, corrige-t-on au Parti radical. «Si l'UDC se fait jeter du gouvernement à la veille des prochaines élections, elle fera un triomphe devant le peuple.» Mieux vaut donc l'éjecter après. Les socialistes et les radicaux assurent qu'ils y pensent sérieusement. Il faut bien amuser la galerie.
Mais y a-t-il encore des spectateurs sur la galerie?
Pierre-André Stauffer
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