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«Cessons de vouloir exporter la démocratie!»

Mis en ligne le 21.09.2006 à 00:00

Le maître du roman d'espionnage revient sur l'avant-scène avec un livre qui prend le Congo (ex-Zaïre) pour toile de fond. Jesper Stein Larsen a rencontré un écrivain plus critique que jamais.

L'Hebdo; 2006-09-21

John Le Carré «Cessons de vouloir exporter la démocratie!»

Le maître du roman d'espionnage revient sur l'avant-scène avec un livre qui prend le Congo (ex-Zaïre) pour toile de fond. Jesper Stein Larsen a rencontré un écrivain plus critique que jamais.

A 74 ans, avec à son actif une vingtaine de best-sellers, John Le Carré a la réputation d'être un vieil homme en colère. Réputation qui, au premier abord, ne semble pas méritée. Après une heure et demie de conversation, il est clair que l'écrivain britannique n'est pas seulement en colère, mais qu'il est même furieux. Furieux contre la politique de George W. Bush et contre les pouvoirs politique, économique, médiatique qui mènent le bal et font tourner le monde à l'inverse du bon sens. Il exhale ses sentiments dans son dernier roman, The Mission Song. Et livre son analyse dans cette interview exclusive.

Comme beaucoup de vos autres personnages principaux, l'interprète-espion Bruno Salvador (lire en page 50 ) est asocial...

Oui. Smiley était aussi inadapté. (George Smiley, le personnage principal d'un certain nombre des romans les plus connus de Le Carré, ndlr.) Avec les femmes, il n'arrivait à rien. Tout en présidant avec succès à la destinée d'autres gens, il était incapable de gérer sa propre vie. Il ne s'est jamais permis d'être séduit par quiconque. Salvo, en revanche, est un séducteur qui ne demande qu'à être séduit. C'est probablement le principal moteur de l'histoire. Pour couronner le tout, je l'ai partagé entre une femme blanche et une femme noire. Et je crois que c'était une bonne chose. J'ai aussi abordé le contexte social britannique et la manière dont nous traitons les autres races. Je voulais montrer à quel point c'est hypocrite de nous considérer comme une société arc-en-ciel et de dire que nous sommes tous égaux, ou que nous ne remarquons pas la couleur de nos interlocuteurs - pour moi, c'est de la foutaise. Avec nos préjugés raciaux, cela va nous prendre au moins un siècle d'éducation avant d'intégrer les gens et de commencer à les respecter.

Le Congo est aussi une partie de l'histoire. Vous êtes fasciné par ce pays?

Oui. J'ai choisi le Congo parce que je suis fasciné par les perdants. J'aime les histoires d'opprimés. Et le Congo est le plus grand des opprimés. Ce pays est une tragédie absolue. L'est du Congo, où se déroule une partie de l'histoire, a été traité pendant des siècles de manière particulièrement misérable. C'est un champ de bataille public et ils se sont fait avoir chaque fois. Leurs richesses minières, leurs diamants et leur or valent des milliards, mais il n'y a qu'une cinquantaine de kilomètres de route goudronnée au Congo. Ce pays ne ressemble à aucun autre point chaud où je suis allé. En Asie ou au Moyen-Orient, au moins, même si quelqu'un pointe son arme vers votre tête, vous sentez que vous avez affaire à une personne avec qui vous pouvez vous entendre. On peut même communiquer avec un enfant palestinien fou - il est possible de jeter des ponts même dans une situation aussi extrême. Mais au Congo, les habitants sont terriblement désespérés d'eux-mêmes, collectivement. Ils pensent qu'ils sont le peuple qui se fait chaque fois avoir, qu'ils n'arrivent pas à s'organiser.

Comment avez-vous mené vos recherches, lorsque vous y étiez?

Je n'ai pas pu visiter le pays avant d'avoir fini d'écrire le premier jet, parce que j'ai été malade. Durant les cinq nuits passées à Bukavu, dans l'est du Congo, nous avons vécu deux émeutes. C'était extrêmement explosif. J'étais accompagné d'un type extraordinaire qui connaissait le pays. Il couvre le Congo pour l'International Crisis Group et parle le swahili, le kinyarwanda et trois autres dialectes. Les gens l'adorent. Mais j'ai eu le sentiment que c'était un lieu bizarre. Il y avait tellement d'intelligence qui planait dans l'air comme de l'électricité statique. Et des gens fantastiques qui tout à coup vous demandent: «Que pensez-vous de Camus?», avec un fort accent belge. J'ai demandé à rencontrer trois personnes qui étaient des copies de personnages congolais dans mon livre - un colonel, un chef banyamulenge et un propriétaire de discothèque - et j'ai corrigé mon roman d'après cela. J'ai fait de même avec la topographie. Plus tard, je me suis rendu à l'aéroport de Bukavu, où se déroule l'une des scènes du livre, afin de voir l'endroit. C'est quelque chose que je fais toujours, quand j'écris.

N'est-ce pas dangereux d'utiliser des événements actuels, réels, comme les élections au Congo, qui constituent autant une partie de votre livre que les grands titres des médias?

Oui, mais je me console avec le fait que le Congo n'est pas sur le devant de la scène, dans mon livre. Le sujet du livre est Salvo - son histoire d'amour avec Hannah, l'hypocrisie anglaise. Je voulais mettre en évidence les nouvelles lois antiterroristes britanniques, l'érosion des droits individuels et la manière dont nous traitons les requérants d'asile.

Comment décririez-vous la façon dont vos livres se sont développés, depuis les romans d'espionnage de la guerre froide, jusqu'au dernier, qui se déroule en Afrique?

Après La taupe, j'ai entrepris un voyage en Asie du Sud-Est et j'ai écrit Comme un collégien. Je me suis alors dit que c'était la première fois que je m'étais bougé et que j'avais arrêté de me cramponner à la guerre froide. Je ne peux pas m'empêcher de revenir à la même source. J'avais besoin d'un nouveau cours. Graham Greene a dit un jour que si vous prenez sur vous de parler de la misère humaine, il faudrait que vous soyez prêt à la partager. C'est quelque chose que j'essaie de faire. J'ai écrit La petite fille au tambour sur le thème du Moyen-Orient, et, depuis la fin de la guerre froide, l'action de tous mes livres se passe à l'étranger. J'ai commencé à m'intéresser au postcolonialisme, à la Tchétchénie et à l'Ingouchie, que j'ai utilisées dans Notre jeu. Etant donné ce que je sais maintenant de la guerre de Poutine contre la terreur, j'aimerais bien l'avoir écrit plus tard. Il est autorisé à faire ce qu'il veut dans le Caucase, tant qu'il le fait sous le prétexte de la «guerre contre la terreur» des Américains.

Qu'est-ce que l'usage des zones de conflit dans votre livre nous dit sur l'Occident?

Lorsque nous insistons pour que se tiennent des élections, comme c'est arrivé dernièrement au Congo, c'est une sorte d'effet colonial. Cela n'a aucun sens. Nous ne pouvons pas exporter la démocratie de cette façon. Cela ne fonctionne pas, si vous n'avez pas une administration, un système judiciaire, une police décente et tout ce qui fait partie d'une démocratie stable. Rien de tout cela n'existe au Congo. Il n'y a pas d'infrastructure, ni de communications. La culture tribale revêt une grande importance, de même que les luttes entre les clans. Par conséquent, l'élection était condamnée d'avance, parce que le vote des gens est dirigé par des critères ethniques. Le gagnant emporte tout et le perdant dit que le vote était truqué. L'élection appartient autant aux pays donateurs et à la Banque mondiale qu'aux Congolais. En l'occurrence, elle était sans aucun doute nécessaire, mais j'ai de la peine à croire qu'elle amènera des réponses, sans le reste de la structure.

J'ai l'impression que dans vos derniers livres, votre style est devenu plus associatif et lyrique. Et pourtant, votre message s'est renforcé. Il est plus fâché et plus direct. Comment cela se fait-il?

J'espère que tout cela est vrai. Bien sûr, beaucoup de gens diront que c'est de la rage et du radicalisme liés à mon âge, mais nous vivons une époque dans laquelle les variétés politiques et les nuances sont réduites à des simplifications terrifiantes. Aujourd'hui, je viens de lire que Bush, dans un discours, a dit que si nous laissons la guerre en Irak se retourner contre nous et que nous rappelons nos soldats, les Irakiens viendront jusqu'en Amérique pour nous retrouver. Cela ne tient aucun compte du fait que l'Irak n'a rien à voir avec le terrorisme. Et pourtant, la répétition continuelle et l'attitude honteuse des médias américains permettent à ces mensonges de s'incruster peu à peu dans la perception des gens. Nous assistons à une prise de pouvoir à large échelle des Etats-Unis dans le domaine de l'information. Je fais partie de ceux qui pensent que nous devrions continuer à prendre en compte les faits objectifs. Nous devons trouver d'où viennent ces gens et ce qu'ils veulent. Nous ne devrions pas dire des choses comme «tous les terroristes sont les mêmes» ou «tous les terroristes sont fous», parce que toutes les formes de terrorisme possèdent non pas une excuse, mais une explication. Et si nous voulons faire quoi que ce soit d'autre que la guerre, nous devons comprendre ces raisons. La guerre contre la terreur est une guerre très difficile contre une idéologie, mais les Etats-Unis l'ont transformée en guerre territoriale.

Que voulez-vous dire?

L'exemple le plus récent, horrible, est ce que nous avons vu au Liban. Si on tue un terroriste et cent civils, s'est-on éloigné ou rapproché de la terreur? On n'a pas seulement créé une base future pour d'autres terroristes, mais on a aussi créé un background, des masses de gens se constituent en un système logistique de soutien à la terreur. Si on continue d'attiser les sensibilités musulmanes, on va retourner les gens contre soi et se créer l'ennemi qu'on mérite. Je veux donc parler de notre sécurité et de l'éradication du terrorisme. On n'y arrive pas en lâchant 25000 tonnes de bombes dans les montagnes de Tora Bora, en Afghanistan, ni en éliminant le parti Baas, qui était la seule structure administrative existante en Irak, ni en pratiquant la maltraitance à Abou Ghraib. On n'accomplit rien du tout en abandonnant ses principes démocratiques. Il faut être prêt à encaisser des pertes. La logique actuellement poursuivie par les Américains nous aurait poussés à bombarder Dublin lorsque l'IRA s'est attaquée à nous, les Anglais. C'est complètement fou.

Comment l'expliquez-vous?

Je soupçonne personnellement les néoconservateurs aux Etats-Unis - peu nombreux, mais puissants et dissimulateurs - de croire en fait qu'ils peuvent utiliser ce genre de provocations pour homogénéiser la menace islamique, embarquer chacun dans cette logique, radicaliser, puis bombarder. Seymour Hersh a écrit récemment dans The New Yorker que les Israéliens sont allés chercher des instructions à Washington avant l'aventure libanaise et que l'idée était d'amoindrir le Hezbollah en prévision d'un conflit imminent avec l'Iran, avant les élections de mi-mandat, en novembre, aux Etats-Unis. Tout ce que je dis, c'est que nous ne devrions pas y participer. La Grande-Bretagne et le Danemark se rapprochent des Etats-Unis et de leur politique étrangère, qui n'est en réalité qu'une stratégie militaire. Comment pouvez-vous avoir une politique étrangère si vous ne parlez pas aux gens avec lesquels vous êtes en conflit? Or, ils ne dialoguent ni avec le Hamas, ni avec le Hezbollah, ni non plus avec l'Iran.

Qu'aurait-on dû faire après le 11 Septembre?

Je ne ressens aucune tendresse libérale pour le terrorisme. Je pense qu'il faut absolument tuer chaque personne qui a participé aux attaques du 11 Septembre. Ce qui me terrorise, c'est que nous sommes pris dans une période de contrôle de l'opinion, de simplification et de psychose de masse et happés par la rhétorique américaine. Cela me dérange d'entendre qu'Angela Merkel se rapproche de la position américaine ou de constater que le Danemark fait de même. Nous avons besoin d'une vision des choses qui nous est propre. Nous n'aurions pas dû déclarer la guerre à la terreur après le 11 Septembre. Nous aurions dû mettre de nombreuses ressources et les meilleurs services de renseignements possibles à disposition de forces spéciales qui se seraient chargées de chercher le noyau des responsables et de les tuer. Personne ne s'en serait soucié. Au lieu de cela, on mène la guerre en Irak. Ce n'est pas exagéré que de dire que c'est peut-être le premier pas vers une catastrophe mondiale. En janvier 2002, j'ai écrit que cela pouvait se terminer plus mal que le Vietnam et que l'effet sur nous pourrait être pire que le maccarthysme. Je constate que les deux prédictions se sont révélées exactes. Ce n'est pas une rodomontade. C'est juste une prière à l'intention des gens, pour qu'ils arrêtent de glisser vers la position américaine alors qu'elle ne mène à rien. Cela nous conduirait à un conflit avec l'autre moitié du monde et nous amènerait des ennemis terribles.

Quels changements se sont opérés par rapport à la réalité que vous décriviez dans vos romans de la guerre froide?

La guerre froide était une guerre d'ambiguïté. Ma propre implication m'a laissé divisé sur ce qui était juste et ce qui ne l'était pas. La question était de savoir jusqu'où on devrait aller pour défendre une société décente - tout en s'assurant simultanément que la société reste décente. D'une certaine manière, j'essaie toujours de répondre à la même question dans mes derniers livres. Je pense simplement qu'à mon âge, je ressens mieux la folie particulière du moment que nous vivons, j'ai un plus grand sens de la catastrophe. L'autre chose que j'ai vue, et que je trouve profondément dérangeante, c'est le mauvais usage des renseignements pour justifier des positions politiques préexistantes, qui n'ont en réalité aucune justification - comme en Irak. Cela n'arrivait pas il y a une centaine d'années. A ce moment-là, les renseignements n'étaient encore qu'une pure science, objective, mais ce n'est évidemment plus le cas aujourd'hui. Voilà encore une illusion qui disparaît.

Aujourd'hui, les multinationales jouent un grand rôle dans vos livres. Pourquoi cela?

Le pouvoir des entreprises fait partie de plusieurs de mes livres récents, parce que c'est quelque chose de tellement grand et indéfinissable que l'on ne pense pas pouvoir faire quoi que ce soit en tant qu'individu. Ce sont des organisations gigantesques avec un pied au Liechtenstein et l'autre aux Antilles néerlandaises, et qui tiennent leurs réunions en Angleterre. Lorsqu'on sait que Tony Blair est plus préoccupé par l'opinion de Rupert Murdoch que par celle de son électorat, il y a de quoi se faire du souci. Je vois une érosion de la notion de nation et de la démocratie, exactement comme Mussolini le décrivait. Il a dit: «La démocratie se termine et le fascisme commence là où le pouvoir politique et le pouvoir économique sont inséparables.» On pourrait ajouter à cette liste les pouvoirs religieux et médiatique. Ces quatre éléments forment les quatre pattes de la droite américaine.

Même si vous semblez être un pessimiste désillusionné, vous avez écrit un roman de Le Carré atypique: celui-ci se termine sur une note plutôt positive...

Par rapport à mes standards, celui-ci est presque le paradis. Je ne vais pas en dire trop, mais la pensée que le Congo pouvait un jour trouver son salut m'a accompagné lorsque j'étais sur place. Ces gens sont brillants et en ont marre de la guerre. J'ai été étonné par la quantité d'intelligence rencontrée. Il y avait une lueur d'espoir. Un jour, ils pourraient bien avoir un avenir, comme je l'ai écrit quelque part.

N'utilisez-vous pas le thriller ou le roman d'espionnage pour poser des questions pertinentes plutôt que pour le plaisir?

Appelez-les des romans d'espionnage, puisque l'identité d'espion est tellement proche de la nature de l'individu que le lecteur n'a aucun problème à s'identifier avec l'espion. Nous construisons tellement de rapports tronqués. Nous avons des pensées secrètes que nous ne communiquons jamais - même pas à ceux que nous aimons le plus. Peut-être justement parce que nous les aimons. Nous forgeons notre identité à partir de compromis même vis-à-vis de nous-mêmes. Et en nous présentant aux autres, nous avons le masque que nous enfilons, la manière de revêtir notre déguisement, de maquiller nos voix ou de nous regarder mutuellement. Il y a tout ce que nous prétendons dans la vie. On dit... «Je t'aime» pour être poli ou pour consoler ou pour être quitte, même si on ne le pense pas. Si vous traitez un personnage comme un espion, que vous l'étiquetez comme espion dans un roman, le lecteur sera de votre côté et vous pourrez l'emmener où vous voulez, là où il ne pensait pas aller. Il vous suivra, parce que nous sommes tous des espions. | ©The New York Times

«Poutine est autorisé à faire ce qu'il veut dans le Caucase, tant que c'est au nom de la guerre contre le terrorisme.»

«La guerre en Irak est peut-être le premier pas vers une catastrophe mondiale.»

itinéraire

1931 Naissance à Poole, dans le Dorset, Angleterre. De son vrai nom David John Moore Cornwell.

1948 Etudie une année à l'Université de Berne, puis au Lincoln College d'Oxford.

1956 Enseigne à Eton jusqu'en 1958.

1959 Va travailler cinq ans pour le Foreign Office et pour les services secrets britanniques (MI5 et MI6).

1961 Premier roman: L'appel du mort.

1963 L'espion qui venait du froid.

1974 La taupe.

1980 Les gens de Smiley.

1989 La maison Russie.

1996 Le tailleur de Panama.

2006 Vit en Cornouailles et publie The Mission Song.

cri d'alarme

«Si l'on continue d'attiser les sensibilités musulmanes, on va se créer l'ennemi qu'on mérite.»

TRICHERIE Powell avec sa fiole à anthrax: «On utilise les renseignements pour justifier des positions politiques préexistantes.»

COLONIALISME «Lorsque nous insistons pour que des élections se tiennent au Congo, c'est une sorte d'effet colonial. Ça n'a aucun sens.»

RADICALISATION «Au Moyen-Orient, si quelqu'un pointe son arme vers votre tête, vous espérez pouvoir discuter. Pas au Congo, les gens y sont trop désespérés.»

ERREMENTs «Bush ne veut pas se retirer d'Irak. Il ne prend pas en compte le fait que les Irakiens n'ont rien à voir avec le terrorisme.»

Congo risques à gogo

Si le processus électoral devait être interrompu, les espoirs de paix seraient condamnés dans l'ex-Zaïre.

La République démocratique du Congo (RDC) est un colosse à genoux. C'est un pays immense de 2,3 millions de kilomètres carrés (soit 56 fois la Suisse), riche de ses ressources minières, cuivre, cobalt et surtout diamants (2e rang mondial), mais presque totalement dépourvu d'infrastructures, laminé par les guerres et menacé d'éclatement. En décembre 2002, le président Joseph Kabila et les chefs rebelles ont signé un accord destiné à sortir le pays du gouffre. Il prévoit un processus électoral complexe dont l'issue reste pour le moins incertaine. A Kinshasa, le premier tour de l'élection à la présidence, fin juillet, a été suivi d'affrontements armés entre la garde présidentielle et les partisans de Jean-Pierre Bemba, principal adversaire de Joseph Kabila. Et le second tour prévu pour le 29 octobre ne s'annonce pas sous de meilleurs auspices.

Jean-Pierre Bemba y participera-t-il? Il vient de faire savoir qu'il pourrait y renoncer. Issu des hautes sphères du mobutisme, cet homme, menacé de poursuites par la justice internationale pour des crimes de guerre commis dans l'est du Congo, accuse aujourd'hui le clan Kabila de vouloir le faire assassiner. Dans ce climat pourri, le haut représentant de l'Union européenne, Javier Solana, s'est rendu à Kinshasa le 12 septembre pour faire se rencontrer les deux candidats à l'élection présidentielle restés en lice. En vain.

L'Union européenne n'a pas ménagé ses efforts financiers et militaires (1200 hommes de l'Eufor sont présents à Kinshasa) pour que les élections se déroulent comme prévu. Si le second tour de la présidentielle ne devait pas avoir lieu, c'est l'ensemble du processus de paix en RDC qui serait condamné. Avec le risque d'un rapide retour aux terribles déchirements qui ont ensanglanté l'ex-Zaïre au cours de ces dernières années. |

Michel Audétat

un roman- manifeste

Le roman à paraître à la fin du mois, The Mission Song, est traversé par une sourde colère. John Le Carré est furieux de constater les injustices endurées par les peuples des pays en voie de développement, les échecs de la guerre contre le terrorisme menée par l'administration Bush, le pouvoir laissé sans contrôle aux multinationales, l'hypocrisie sous ses diverses formes. Le roman raconte la tentative d'un groupe de multinationales de vider la République démocratique du Congo de sa richesse en ressources naturelles. Les différents protago-nistes sont espionnés dans leur complot par l'interprète Bruno Salvador, 29 ans, fils d'un missionnaire anglais rebelle et d'une femme congolaise. Salvo - c'est le nom qui lui est donné tout au long du roman - est marié à Pénélope, blanche et membre de la haute société britannique, mais il tombe amoureux de Hannah, une immigrée récemment arrivée du Congo.

A quelques petites modifications près, le cadre de vie de Salvo est le même que celui de John Le Carré. «Tous les romanciers essaient de faire de leur personnage principal une métaphore de leur propre vie, dit-il. Mon père était un filou et ce sont mes grands-parents qui m'ont élevé après la disparition de ma mère. Si vous faites le lien avec la vie de Salvo, ses parents ont aussi disparu. Son père est à la fois religieux et rebelle, je connaissais mon sujet. Nous nous ressemblons. Comme lui, j'ai essayé de trouver de nouveaux parents.» Avec des saillies humoristiques, l'auteur transmet d'une façon convaincante son empathie pour la nation africaine et son cynisme face aux sauveurs potentiels et patentés, qui sont autant les patriotes du pays que les pouvoirs mondialistes qui tentent d'imposer la démocratie à un Etat naufragé. |

The Mission Song. Ed. Little Brown and Company, 352 p.





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