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«Evitons les dogmes féministes!»

Mis en ligne le 18.03.2004 à 00:00

MARINA MASONI La Dame de fer tessinoise assume avec délectation sa réputation de radicale de droite. En pleine déroute, le PRD suisse ferait bien d'aller puiser outre-Gothard certains repères perdus. Par Pierre-Alexandre Joye .

L'Hebdo; 2004-03-18

«Evitons les dogmes féministes!» MARINA MASONI La Dame de fer tessinoise assume avec délectation sa réputation de radicale de droite. En pleine déroute, le PRD suisse ferait bien d'aller puiser outre-Gothard certains repères perdus.

MARINA MASONI La Dame de fer tessinoise assume avec délectation sa réputation de radicale de droite. En pleine déroute, le PRD suisse ferait bien d'aller puiser outre-Gothard certains repères perdus. ParPierre-Alexandre Joye.

A 46 ans, Marina Masoni, patronne des finances et de l'économie tessinoises depuis 1995, est la figure politique la plus controversée de son canton. Adulée à droite pour sa détermination à diminuer les impôts, elle est franchement détestée par la gauche, qui lui prête une volonté tenace de démanteler l'Etat social, voire l'Etat tout court. Le 16 mai prochain sera une date cruciale: à l'heure où peuple et cantons suisses voteront sur le principe d'allégements fiscaux, la Dame de fer tessinoise affrontera quatre référendums portant sur des économies budgétaires dans les domaines de l'assurance maladie et de l'école. Une votation clé pour Marina Masoni, qui entend continuer à concrétiser, au Tessin et - qui sait - peut-être à Berne, sa vision radicale et moderne d'un Etat aminci, efficace. Et vivre, en tant que femme, un engagement politique serein et décomplexé.

Christine Beerli non élue au gouvernement, Christiane Langenberger débarquée de la présidence du PRD: les temps sont durs pour les femmes radicales...

Je ne pense pas que ce soit dangereux d'être une femme en politique et au Parti radical en particulier. Ce qui en revanche est problématique aujourd'hui pour quiconque, homme ou femme, c'est d'être à la tête de l'un des deux partis du centre: PRD et PDC. Le PRD doit trouver «le» bon président en un moment politique délicat, c'est-à-dire dans un contexte de bipolarisation droite-gauche, UDC-PSS. Il faut une personnalité forte, qui sache relancer le parti. Les femmes radicales devraient trouver une personnalité qui ait ce profil et réponde à ces exigences.

«Avenir radical» est un grand chantier pour le PRD suisse; que vous inspire ce projet?

C'est très bien que le PRD se cherche une ligne claire. L'essentiel, c'est de se mettre d'accord sur une vision globale commune: le parti doit se profiler en tant que parti des citoyens. Et là, nous avons un problème d'image. C'est très bien de vouloir être le parti qui soutient l'économie; rien ne marche si l'économie est en panne. Mais ce profil est trop réducteur: en fin de compte, le PRD doit redevenir le parti de ceux qui partagent les valeurs de responsabilité et de liberté et qui voient l'économie de marché non pas comme un but en soi, mais comme un moyen de garantir ces valeurs.

Mais à qui le PRD doit-il adresser ce discours? A economiesuisse? A l'industrie? Aux patrons de PME? Aux fonctionnaires? Tous abandonnent le grand vieux parti...

Nous avons commis une grave erreur. Ces dernières années, nous avons construit un filet social très dense pour les petits revenus; si bien qu'aujourd'hui, ces personnes sont protégées. Les gens à très haut revenu n'ont pas senti grand-chose; ils sont tout aussi riches, si ce n'est plus riches qu'avant. Mais nous avons oublié, je dis bien oublié, les classes moyennes: elles ne sont pas épargnées par la crise économique, elles en subissent les effets de plein fouet. Cette classe moyenne ne veut pas de tutelle de l'Etat, elle réclame de pouvoir travailler et vivre de son travail sans être écrasée par les impôts.

Au Tessin, le parti de Blocher est à 7%; le Parti libéral-radical tessinois se maintient à 30% des voix. Selon vous, c'est une marque de gratitude de la classe moyenne?

J'en suis persuadée. Depuis 1995, nous avons axé notre politique économique et financière sur la classe moyenne: comment la rassurer, comment sauvegarder son revenu, comment éviter que les augmentations de salaire soient mangées par la hausse des primes de l'assurance maladie, comment créer de nouvelles chances professionnelles. Je crois que le PRD suisse a oublié le référent de la classe moyenne. Je ne veux pourtant pas jouer la donneuse de leçons. Nous avons aussi eu des problèmes, notamment les tiraillements entre l'aile plus radicale et étatiste et l'aile plus libérale.

Ces tiraillements ont été réglés par les électeurs radicaux eux-mêmes: aujourd'hui, sur trente députés au Grand Conseil, vingt-trois vous soutiennent corps et âme. L'aile sociale s'est gentiment, mais fermement vu dire «Arrivederci»...

Ce n'est pas comme vous dites. Nous avons réussi à définir et réaliser une politique qui garde la socialité et relance la classe moyenne. Nous avons trouvé moyen de faire des baisses d'impôts axées surtout sur les revenus moyens; nous avons, notamment, essayé de compenser les hausses des primes d'assurance maladie par des diminutions fiscales plutôt que par des subsides à tout le monde ou presque. Cette vision articulée a permis de sortir de la paralysie qui faisait que les deux ailes du PLR tessinois se neutralisaient.

Aux dernières élections, la Lega s'est effondrée à 7%; l'UDC n'a fait guère mieux: le Tessin est-il vacciné contre le populisme?

Ah non, alors! C'est vrai que la Lega est en déclin, mais le populisme est plus vivace que jamais: il est aujourd'hui à gauche. Malheureusement. Et là, je dois dire que je me pose vraiment des questions sur la pertinence de notre système électoral.

Vous voulez remettre en cause la démocratie directe?

Pas du tout, la démocratie directe est un élément fondamental. En revanche, l'élection du Parlement et surtout du gouvernement à la proportionnelle (nous sommes le seul canton avec Zoug qui connaisse ce système d'élection de l'exécutif) devient un obstacle à la stabilité gouvernementale et donc à l'action politique: les enjeux sont tellement complexes qu'ils ne s'accommodent paradoxalement plus d'une politique de consensus systématique, sans idées ni projets forts. Dans notre système, la gauche cherche plutôt à stopper les autres qu'à avancer des réformes qu'elle n'a pas. Cette réflexion devrait se faire aussi au niveau fédéral.

L'élection à la proportionnelle, c'est un acquis de la grève de 1918; vous voulez toucher à ce véritable tabou?

Je constate qu'aujourd'hui il y a de fortes tensions et même des grèves et des protestations de rue. Donc, la proportionnelle n'est plus un abri: beaucoup de monde est mécontent, pour des raisons différentes. On doit donner au citoyen le moyen de choisir quelle politique il veut à Berne. Ayons le courage au moins d'examiner la possibilité de former des coalitions de gouvernement sur des programmes clairs. Le citoyen choisirait ainsi en toute connaissance de cause. De toute façon, c'est avant les élections, et non après, que ce choix doit être opéré.

Vous voulez un scrutin majoritaire à la française?

On ne peut pas improviser. D'une manière générale, on pourrait très bien imaginer, pour la Suisse, un mode électoral majoritaire où s'exprimerait une véritable possibilité d'alternance. Selon moi, cela permettrait aux partis ayant remporté les élections sur la base d'un programme de gouvernement d'élire un Conseil fédéral chargé d'appliquer leur politique.

Vous êtes favorable à l'élection du Conseil fédéral par le peuple?

Si on parvient à trouver un système qui garantisse la représentation des minorités, ce n'est pas un tabou. Cela vaudrait la peine d'en discuter dans la perspective d'un système électoral permettant de dégager des majorités claires. Notre système proportionnel actuel est déjà utilisé aujourd'hui comme un système de concurrence où chaque parti, souvent après coup, essaie de se distinguer de ses concurrents. C'est profondément malsain.

Tout de même: les élections d'octobre 2003 et les votations de février 2004 prouvent que le peuple aime «corriger» les effets de majorité trop marqués. Les électeurs élisent à droite, mais ne se privent pas de voter à gauche...

Je ne suis pas tout à fait d'accord avec cette analyse. Souvenez-vous de la débâcle des socialistes, l'année dernière, avec leurs initiatives, notamment celle sur l'assurance maladie. Les élections d'octobre ont polarisé le système politique; les votations de février ont rejeté des compromis insatisfaisants: il n'est pas question de majorité trop marquée. Cela démontre que notre système produit des compromis tellement compliqués, tellement obscurs que plus personne ne les porte vraiment. En revanche, avec un système majoritaire, un gouvernement, de droite comme de gauche, devrait porter ses projets concrets en votation; et il ne gagnerait qu'en convainquant le centre. Notre démocratie directe serait une garantie supplémentaire dans ce sens.

Le 16 mai prochain, que direz-vous à la hausse de la TVA pour l'AVS et l'AI?

Je dirai non.

Et les baisses d'impôts, vous en voulez encore? Avec vos quatre paquets fiscaux et avec les deux initiatives de la Lega, ce sont 250 millions de recettes en moins dans les caisses du canton. Soit près d'un dixième du budget (2,7 milliards par an)...

Ce sont 250 millions de francs qui ne manquent pas aux citoyens et aux entreprises. Il faudrait continuer. L'Italie pratique une politique financière très agressive, très concurrentielle; il y a toujours les soucis pour la classe moyenne. Mais l'état des caisses du canton ne nous permet plus, pour l'instant, de revenir à la charge. Pour cette législature, je mise sur la nouvelle loi sur le frein aux dépenses.

Où vous dites clairement, en fidèle adepte des néo-libéraux de l'école de Chicago, que l'Etat ne doit pas mener de politique anticyclique...

Ce sont des libéraux, pas des «néo». J'en suis convaincue: l'intervention de l'Etat, trop lente, arrive toujours à contretemps. Et puis, un petit pays comme le nôtre n'a pas les moyens budgétaires pour contrer des phénomènes d'ampleur planétaire. Le danger, aujourd'hui, c'est bien plus une hausse incontrôlée des dépenses, qui postule une plus grande rigueur budgétaire.

C'est ce que vous faites; mais en comprimant les dépenses, vous déclenchez une avalanche de référendums: assurance maladie, horaire des enseignants, subventions des écoles communales, service de gymnastique corrective...

On ne réduit pas les dépenses, on cherche à freiner leur explosion: plus de 100 millions de francs d'augmentation chaque année depuis 2001. Et cela monte de plus en plus. Ce sera difficile, parce que la démagogie rapporte. Alors que si on prend la peine d'examiner le détail, on voit que ces projets sont justes. Trouvez-vous normal qu'un assuré qui choisit une caisse chère reçoive davantage qu'un assuré qui prend une caisse bon marché? Et qu'on subventionne qui gagne 10 000 francs par mois? C'est notre réalité.

Vous évoquez un domaine qui ressortit à la compétence de votre collègue Patrizia Pesenti. En octobre dernier, vous l'aviez mise sous tutelle pour obstruction à la bonne marche gouvernementale; récemment, vous l'avez «priée de se taire» alors qu'elle avait qualifié ces référendums de «merveilleux»... C'est cela, la collégialité à la tessinoise? D'ailleurs, s'il s'était agi d'un conseiller d'Etat, la sanction aurait-elle été aussi brutale?

En octobre, nous avons dû agir tout simplement pour obtenir des informations nécessaires que ma collègue Pesenti refusait de nous transmettre. La décision sur les votations du 16 mai ne concerne pas seulement ma collègue Pesenti, mais les cinq conseillers d'Etat. Sur la base de cette décision, Marco Borradori et moi-même, nous ne pouvons pas nous exprimer publiquement sur le paquet fiscal de la Confédération - que nous soutenons, bien entendu - pour lequel nous sommes en minorité au gouvernement, même si le Parlement a décidé de soutenir le paquet. De son côté, Patrizia Pesenti ne peut pas prendre position contre les mesures d'économie du canton; mais elle peut se prononcer contre la diminution des impôts fédéraux. Il s'agit d'un choix collégial: les ministres doivent respecter les décisions du gouvernement, même si elles ont été entérinées à la majorité.

En mars 2007, vous aurez fait douze ans de gouvernement cantonal. Des ambitions pour le Parlement fédéral? Pourriez-vous succéder, au National ou au Conseil des Etats, à votre père?

Je ne fais pas de programmation à aussi long terme.

Cela vous agace quand on évoque la puissance, le poids du «clan» Masoni?

Non, cela ne m'énerve pas. Il y a des avantages et des désavantages. Et il y a des préjugés très tenaces à combattre.

Au Conseil fédéral, il y aura peut-être une opportunité pour une radicale tessinoise le jour où Pascal Couchepin...

Evidemment que je ne peux pas dire non! C'est un travail qui peut être passionnant; mais une telle perspective dépend de tellement de facteurs qu'il ne faut pas y penser maintenant. Et surtout pas l'agender!

Comment concilie-t-on politique et maternité?

Il faut faire des sacrifices. C'est vrai que j'aimerais avoir plus de temps pour mon fils; mais être en politique et être mère, c'est une expérience que je recommande aux femmes. Même si c'est difficile.

Vous direz oui au congé maternité?

Je ne suis pas très chaude, mais comme il ne s'agit pas d'un nouvel impôt, qu'il y a un mandat constitutionnel depuis 1945 et que c'est le moins mauvais projet qui ait été présenté, je pense que je le soutiendrai.

Une façon de mettre en oeuvre une meilleure solidarité interpartis entre les femmes qui s'engagent en politique?

Entre les femmes qui ont une ligne politique commune ou en tout cas semblable, certainement. En revanche, je ne vois pas pourquoi une femme radicale devrait se sentir plus solidaire d'une femme du Parti du travail plutôt que d'un homme radical. Evitons les dogmes féministes. |

Marina Masoni

1958 Naissance à Lugano.

1983 Licence en droit à l'Université de Zurich.

1985 Brevet d'avocat-notaire. Travaille dans l'étude Masoni-Fontana jusqu'en 1995.

1987 Elue au Grand Conseil tessinois.

1988 Présidence, jusqu'en 1990, des Jeunesses radicales suisses.

1995 Elue au Conseil d'Etat tessinois. Reprend le Département des finances et de l'économie.

Marina Masoni «On doit donner au citoyen le moyen de choisir quelle politique il veut à Berne.»

«Notre système produit des compromis tellement compliqués, tellement obscurs que plus personne ne les porte vraiment.»

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