L'Hebdo;
1996-06-27 «J'avais moins peur des ours que des tchetniks»
Survie Ayant échappé à ses bourreaux serbes il y a quatre ans, Zejna, une Musulmane de 49 ans, affirme avoir passé toute la guerre seule dans une forêt de Bosnie centrale, où un chasseur l'a récemment découverte. Terrorisée mais indemne.
reportage
Jajce: Pierre-André Krol
Une cabane de branchages, une toile de plastique, un morceau de tôle, un amas de cendres, des gamelles noircies, des paires de bottes archi-usées, trois bidons, quelques chiffons qui ont dû être des habits. C'est ce qui reste, au coeur d'une forêt de Bosnie centrale, de l'abri où Zejna Elkaz, Musulmane de 49 ans, a passé près de quatre années cachée dans une solitude et un dénuement absolus. Quand Rajko Pejic l'a découverte, un matin de mai à l'aube, alors qu'il chassait, elle ne savait pas que la guerre était finie et ne pouvait pas le savoir. Elle a refusé de le croire. Ce n'est que trois semaines plus tard, le 15 juin, que revenant la chercher, il l'a convaincue de le suivre à Cvitovici, leur village détruit par les Serbes, situé à l'orée de la forêt, puis dans la vallée, à Jajce, où elle est maintenant hébergée par des amis.
«J'ai vu les tchetniks tuer mes voisins, je les ai vus tuer ma mère. Quand on a vu cela, quand on a soi-même échappé à cette mort-là, on peut résister à tout si on tient encore à la vie», affirme aujourd'hui Zejna. Maigre mais solide, le visage anguleux et rustique, la peau mate, le regard austère et fermé, elle parle doucement avec, entre les phrases, des silences qu'elle colore d'un sourire timide. Rien dans son expression et son allure de campagnarde inhibée ne permet de supposer qu'elle a pu inventer cette histoire.
Elle n'en paraît pas moins incroyable. Comment imaginer en effet que cette femme a survécu à quatre hivers, là-haut, à 1500 mètres, dans ces forêts sauvages et embrumées, battues par les vents, les pluies, la neige? Son village, Cvitovici, est à une douzaine de kilomètres de Jajce. On y accède par une longue route de caillasse toute en lacets. Du sommet du village, le panorama sur les Balkans s'étend à perte de vue. Paysage superbe, mystérieux, hostile.
Avant de disparaître dans l'enfer de son exil solitaire, Zejna n'a vu et touché de près l'horreur de cette guerre que pendant deux jours, dans ce village perdu où elle est née et a passé toute sa vie, dont la majeure partie seule avec sa mère. Quelle rage a pu s'emparer des miliciens serbes pour les pousser à chasser et à tuer les habitants de ces montagnes perdues? Fin octobre 1992, leurs troupes s'emparent de Jajce, cité de 43 000 habitants qu'elles bombardent depuis des semaines. Ils en chassent les Musulmans (40% de la population) et les Croates (35%) et s'emparent des villages alentour. Le 2 novembre, une centaine de «tchetniks» font irruption à Cvitovici, pillent, brûlent, tuent et violent.
Seule survivante
La plupart des 350 villageois, Croates et Musulmans mélangés, ont pu s'enfuir. Vers midi il n'en reste plus que dix, trois hommes et sept femmes, dont Zejna et sa vieille mère. Les miliciens les enferment dans une maison avant de les massacrer deux jours plus tard. Jozo, l'un des trois hommes, a pu s'enfuir. Zejna, seule survivante, parvient à s'échapper. «Je me suis cachée dans la forêt, et une semaine après je me suis rapprochée du village dans l'espoir d'enterrer le corps déchiqueté de ma mère, explique-t-elle. Mais les tchetniks étaient toujours là. J'étais seule. Je suis retournée dans les bois, je n'avais pas d'autre solution.»
Traumatisée, elle passe un premier mois dans la forêt sans jamais s'approcher de la lisière. «Ce fut le mois le plus dur, j'étais terrorisée par ce qui s'était passé, j'en rêve encore la nuit», précise-t-elle. Poussée par la faim, elle se rapproche du village, trouve de la farine et des pommes dans une maison abandonnée, retourne dans la forêt, construit un abri et petit à petit s'installe. Elle s'équipe par étapes en récupérant du matériel dans les habitations pillées. «Je procédais toujours très prudemment, raconte-t-elle. J'observais. Plusieurs fois, j'ai vu des tchetniks, de loin. Ils occupaient toujours les lieux, mais dispersés. Je savais que si je me hasardais vers Jajce, j'étais sûre de tomber sur une patrouille.» Pendant le premier hiver, elle a failli s'installer dans une bergerie isolée, mais des miliciens serbes l'y avaient précédée. Ils se trouvaient là avec des moutons volés.
La précision des détails et sa façon très sobre de les raconter incitent moins à douter de son histoire qu'à y croire. Elle dit qu'elle ne faisait du feu que pour préparer à manger, et seulement la nuit, ou quand le brouillard était très épais, pour éviter de se faire repérer. L'hiver, elle effaçait les traces de ses pas dans la neige. Oui, bien sûr, la solitude lui pesait: «Mes rencontres se bornaient aux animaux, des lapins, des sangliers, des biches, des renards et même des loups et des ours. Plusieurs fois je me suis trouvée face à face avec un ours, près de ma cabane. On s'observait et il s'éloignait. J'avais moins peur des ours que des tchetniks.» Elle avait appris à attirer les oiseaux sur son bras, grâce à des graines, et leur parlait. Elle s'était mise à prier: «J'avais trouvé un petit livre de prières dans une maison détruite; je n'étais pas très pieuse avant la guerre, mais la solitude m'a rapprochée de Dieu.»
Des colonnes de dates
Chaque matin, elle notait le jour de la semaine, la date et ce qu'elle observait et entendait au gré de ses déplacements vers l'orée de la forêt: aperçu un groupe de tchetniks, entendu une explosion, ils ont fait sauter une chapelle, la maison des Untel est détruite. Elle a conservé les feuilles de papier jauni de ce journal sommaire rempli de colonnes de dates.
En septembre 1995, lors de l'offensive croato-musulmane à l'ouest de la Bosnie centrale, les Serbes ont quitté Jajce. Mais ce sont les forces croates (HVO) qui ont pris la ville, interdisant aux Musulmans de revenir. Zejna aurait pu sortir de la forêt mais elle ne savait rien des événements, des accords de Dayton, de la pax americana et de la Fédération croato-musulmane dont la région de Jajce faisait désormais partie, du moins théoriquement. Elle a donc passé un quatrième et inutile hiver dans le froid et la neige. Le 23 mai, Rajko Pejic, un Croate qui était son voisin au village, est monté à Cvitovici pour chasser. La première lueur du jour émergeait des Balkans quand il a aperçu une silhouette humaine dans la forêt. C'était Zejna qui cherchait des champignons. Il a appelé. Elle a eu peur. Il l'a rassurée. Ils se sont rapprochés, se sont reconnus, stupéfaits l'un et l'autre.
Ils ont parlé pendant trois heures. «Je ne voulais pas croire à son histoire, précise Rajko. J'ai compris qu'elle disait la vérité quand j'ai vu son abri, le matériel qu'elle avait recueilli pour survivre, son calendrier, ses annotations. Ça ne s'invente pas et Zejna n'est pas du genre à mentir, je la connaissais bien.» Mais elle a refusé de le suivre, terrorisée à l'idée qu'elle allait rencontrer des tueurs serbes au village ou dans la vallée. Pendant l'hiver, elle avait aperçu en bordure de forêt des hommes en uniforme; elle ne pouvait deviner que c'étaient des soldats croates du HVO. Elle a demandé à Rajko de revenir trois jours plus tard avec un autre villageois, un Musulman. Les deux hommes sont remontés, ont attendu toute la matinée, mais n'ont pas trouvé Zejna.
«A Jajce, personne ne voulait croire à son exil, raconte Rajko. On se moquait de moi, on me traitait de menteur, on me disait que j'avais eu des hallucinations.» Le 15 juin, il est remonté à Cvitovici avec la ferme intention de l'amener de gré ou de force. Elle a cédé. Elle l'a suivi chez lui à Jajce où, après quatre ans d'exil, il s'est installé en novembre avec sa famille. Il lui a fait prendre une douche. «Elle était sale, elle dégageait une forte odeur sauvage», précise-t-il.
«Elle a du cran»
Bien qu'en bonne santé, Zejna s'est laissé conduire à l'hôpital local pour un check-up qui paraissait s'imposer. «Je m'attendais à trouver une femme en piteux état, explique le docteur Ribic Enes. Mais pas du tout. Elle était médicalement tout à fait normale. Sa mémoire, ses réflexes, son élocution, sa compréhension des événements passés, de la situation actuelle du pays, tout était normal. Je n'ai eu à lui prescrire aucun traitement particulier, à part un sédatif, car elle souffre d'insomnies et de cauchemars quotidiens, c'est cela qui m'inquiète.»
Le médecin n'a aucun doute quant à l'authenticité de ces quarante-quatre mois de solitude dans la forêt. «Moi aussi j'y crois sans réserve, c'est une femme dure et solide, Zejna, elle a du cran, je la connais bien depuis longtemps, nous étions à l'école ensemble au village», affirme Jozo Jakovljevic, un paysan croate qui, après avoir passé la guerre à Livno, s'est réinstallé là-haut à Cvitovici où il achève de réparer sa maison éventrée. «Sa survie ne m'étonne même pas, poursuit-il. Il y a eu d'autres cas en Bosnie de gens qui ont passé des mois dans les forêts, dans la région de Banja Luka, mais pas seuls comme elle.»
Fille d'agriculteur, célibataire, Zejna Elkaz n'a pratiquement jamais quitté son village, sauf pour aller voir son frère à Zagreb, il y a six ans. Elle est sans nouvelles de lui. Sa soeur qui languit dans un centre pour personnes déplacées près de Zenica lui a rendu visite la semaine passée. Elle la croyait morte et n'avait pas jugé nécessaire de la faire enregistrer au CICR, où Zejna ne figure pas sur la liste des 12 000 disparus.
Une espionne?
Foutaises! A Jajce, sa résurrection suscite toutes sortes de rumeurs. Une femme aurait affirmé l'avoir vue en septembre dernier quand la ville a été libérée. «J'ai cherché cette femme mais elle est introuvable, explique Rajko. Je doute qu'elle existe.» On dit aussi qu'elle aurait passé la guerre à Banja Luka où elle aurait épousé un Serbe, et qu'elle aurait inventé son exil en forêt pour revenir à Jajce sans crainte de représailles. On dit encore qu'elle serait une espionne. «Au profit de qui?» s'exclame Rajko.
«Zejna espionne? C'est absurde et odieux!» protestent Rifet et Hajrija Mesinovic, les amis qui l'hébergent à Jajce. Ils font partie des cent cinquante familles musulmanes que la municipa-lité croate a autorisées à rentrer à titre d'essai. Moins du dixième de celles qui attendent. «Zejna est la seule de nous tous qui a réussi à rester dans la région pendant toute la guerre, précise Rifet. C'est nous qui sommes des revenants, pas elle.»
Depuis le début de cette semaine, Jajce, où Tito proclama la création de la République yougoslave en novembre 1943, célèbre saint Yvo, le patron de la communauté croate. Des dizaines de milliers de pèlerins sont attendus dans la cité à moitié détruite. Partout flottent les drapeaux à damier rouge et blanc du redoutable nationalisme croate. En le découvrant, Zejna risque de trouver que les ours et les oiseaux de son exil sauvage étaient des voisins moins hostiles. ·
P.-A. K.
Exil. Après avoir vu les milices serbes tuer ses voisins et sa mère, Zejna s'est cachée pendant quatre ans dans la forêt, surmontant le froid, la faim, la peur...
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