L'Hebdo;
1999-06-03 Culte de Star Wars «Jusqu'à la nuit des temps, je vous éblouirai»
Ma conversion lumineuse vous avait bouleversés. Ma jeunesse crépusculaire vous passionnera. Moi, Dark Vador, je le sais depuis toujours: votre destin est lié au mien.
J
e suis le Ténébreux. L'ange déchu. La part d'ombre qui sommeille dans chacun d'entre vous, même si vous refusez de l'admettre... C'est moi qui ai peu à peu tissé ma toile noire sur tout l'univers de «Star Wars», moi qui lui confère sa magie vénéneuse. Vous croyez tout savoir sur moi? Vous m'avez vu, Dark Vador, âme damnée de l'empereur du Mal, persécuter les gentils dans «La Guerre des étoiles», couper la main de mon propre fils, Luke Skywalker, dans «L'Empire contre-attaque», et enfin racheter, au seuil de ma vieillesse dans «Le retour du Jedi», mon salut en me sacrifiant pour sauver ma descendance. Je suis ainsi redevenu Anakin Skywalker, chevalier Jedi: esprit pur libéré de toute réincarnation, je défends la justice dans la galaxie.
Mais vous n'avez encore rien vu. Je le sens, vous tremblez à l'avance à l'idée de découvrir, dans la «Menace fantôme», comment le Mal a germé en moi alors que je n'étais qu'un enfant. Pourquoi, en principe voué au Bien, j'ai cédé aux forces infernales. Bien sûr, fidèles disciples romands, vous devrez patienter jusqu'au 1er septembre. La fin est connue? Peu importe. Ou plutôt, tant mieux. Seules les tragédies au dénouement inéluctable ont un réel pouvoir de fascination. Eschyle, Sophocle et Euripide l'avaient compris il y a 2500 ans déjà.
Le temps aboli
Là d'où je vous parle, le temps n'importe plus. Si j'utilise le présent, c'est que, contrairement à JamesT. Kirk, dans «Star Trek», ou à Paul Atréides, dans «Dune», je ne vis pas dans le futur. «Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine...»: par cette incantation, mon créateur George Lucas vous embarque dans un tout autre voyage, intérieur celui-là; seriez-vous si volontiers venus s'il s'était agi d'une vulgaire science-fiction à la Stanley Kubrick? «Il était une fois...», le sésame qui rouvre les portes de l'enfance éternelle. Celle qui se rit du temps.
Eh oui, le temps. Ce phénomène insaisissable qui vous fait si peur... le temps, je l'ai transcendé. Je vis dans l'éternité. A chaque instant, mon personnage n'est jamais sans devenir; mais, constamment, ce que je suis n'est pas identique à ce que je deviens. Illustration évidente d'un destin individuel incertain, influencé aussi bien par les choix de la volonté que par le poids du verdict céleste; symbole, surtout, d'une destinée humaine et collective sans cesse susceptible de basculer dans le néant lorsque sont oubliées les vertus fondatrices telles que la Vérité, la Justice et l'Amour. Forcément, elle vous séduit, l'histoire quasi luciférienne de ma chute! Elle s'intègre si bien à ce vertige millénariste où, pour vous, éclipse rime en frissonnant avec apocalypse...
Cet avant-goût de new age m'a valu bien des sarcasmes. Mais là aussi, c'était dans l'air du temps: ah! qu'aujourd'hui, vous les chérissez, les pythagoriciens, tarots, Egypte ancienne, héritage chrétien et johannique, romans chevaleresques, bouddhisme et autre légende arthurienne! La morale qui sous-tend le monde de la Force paie d'amples tributs aux grands courants de pensée traditionnels. Ou à l'ésotérisme: les trois couleurs, apanage des armées impériales (blanc, noir et rouge), sont de notables clins d'oeil aux alchimistes. Informe salmigondis, dites-vous? Au contraire! En affirmant des principes tels que «Personne par la guerre ne devient grand» ou «Nous sommes des êtres illuminés, pas une simple matière brute», le sage Yoda, maître à penser des Jedis, ne prend assurément aucun risque; mais avant de parler de morale complètement nunuche, lisez dans votre coeur. Et demandez-vous si ces vérités toutes simples ne méritent pas mieux qu'un persiflage destructeur.
Wagner à la rescousse
C'est que George Lucas et moi, on vous en a mis plein la vue. Qu'est-ce qu'on les a ripolinés, ces effets spéciaux! Ah! ce générique en caractères dorés défilant sur un ciel d'encre... ah! ce ballet de planètes et de vaisseaux qui vous passent par-dessus la tête! J'aime me souvenir des yeux écarquillés de ce brave petit étudiant suisse qui avait fait le voyage de Londres, en 1978, et qui d'emblée s'était senti happé par cet autre monde si réel; aujourd'hui, à l'approche de la quarantaine, il n'a toujours pas retouché terre. J'admets, par ailleurs, que la très grande majorité d'entre vous en reste à cette lecture épidermique; mais après tout, vivre pleinement un spectacle total, est-ce si déshonorant?
Cette incapacité du spectateur moyen à aller au-delà de l'émotion cinématographique explique le happy end de la première trilogie. Pour l'ultime duel entre moi et Luke, j'aurais préféré une issue plus royale. Un peu comme dans «Excalibur» où John Boorman, une fois que père et fils se sont embrochés au soleil couchant, fait disparaître dans le lumineux horizon d'Avalon la barque portant la dépouille d'Arthur. Mais comme vous êtes prompts à sombrer dans le désespoir, il a bien fallu vous rassurer. Et montrer clairement que la fin d'un méchant qui redevient gentil, ce n'est pas la fin tout court...
A propos d'«Excalibur», permettez-moi encore une petite comparaison. Souvenez-vous: la musique choisie par Boorman, c'était la marche funèbre qui ponctue la mort de Siegfried, dans «Le Crépuscule des dieux». Eh bien! amusez-vous à analyser la partition de John Williams. Vous y trouverez d'étonnantes résonances wagnériennes. Il y a, d'abord, le thème principal du générique, étourdissant de cuivres triomphants... un hymne devenu tellement synonyme de victoire qu'il a retenti au Stade de France, l'an dernier, pour saluer le succès des Tricolores en finale de la Coupe du monde. Mais il y a plus. Pour chaque personnage important, John Williams a concocté un leitmotiv. A chaque apparition à l'écran, cette identité musicale est rappelée. Parfois même elle anticipe l'action. Ainsi, dans «Le retour du Jedi», la victoire sonore du thème de la Force sur celui des ténèbres précède de quelques secondes l'anéantissement visuel de l'empereur. Tout simplement magistral. Et efficace, en plus.
Le rire sérieux
Cette exaltation forcenée du combat violent peut sembler suspecte. Au-delà des considérations aigries sur l'exploitation commerciale du phénomène «Star Wars», nombreux sont ceux qui ont blâmé cette apparente apologie de la logique militaire. Dangereuses, ces parades grandioses martelant glorieusement, médailles à l'appui, la victoire sur les troupes impériales? Vicieux, surtout pour un jeune public, ce déchaînement de moyens guerriers où n'est jamais montrée la seule réalité de la guerre, le sang qui coule? Pauvres aveugles! Le nez collé sur la rhétorique bien-pensante, vous avez étouffé vos ardeurs. Saint Augustin le disait bien: c'est le coeur navré que le juste doit prendre les armes que le méchant lui met dans la main. Votre manque de foi me consterne.
Bien sûr, il y a le vertige technologique... déflecteurs anti-rayons, motivateurs d'hyperpropulsion, condensateurs à évaporation binaire, pompes à laso-convecteurs, survolteurs latéraux: le jargon scientifique est omniprésent. Mais c'est pour mieux prouver ses limites. La source de la sagesse, Luke ira la chercher sur Dagoba, planète-jungle dépourvue de ville et royaume du coeur. Et de toute façon, les jouets technologiques ne m'ont jamais impressionné; ils sont peu de chose face à la Force. Ou au systèmeD. Un bon coup de poing suffit à faire fonctionner un tableau de bord récalcitrant; de petits oursons comme les Ewoks parviennent, à coups de fronde et de catapulte, à arrêter des monstres mécaniques.
Et puis, mon arme secrète pour vous inciter à me suivre: l'humour. Moi-même, je ne cède pas à ces facilités; mais mes compagnons s'y abandonnent volontiers. Tenez, 6-PO et R2-D2, robots en principe infaillibles et censément alliés inébranlables des gentils, si humainement susceptibles lorsqu'ils se traitent mutuellement d'«intellectuel au crâne mou», de «tas de cambouis», d'«avorton électronique» ou de «stupide petit court-circuit»! De quoi vous reposer un instant du miroir terrifiant que je vous tends.
Mais foin de toutes ces considérations philosophiques. N'écoutez, mes chers adeptes, que l'appel de vos entrailles; pensons à nos retrouvailles du 1er septembre devant les grands écrans romands. Je sais que vous serez là, fidèles au rendez-vous. Car vous êtes maintenant, plus que jamais, comme vos pères, vos frères, vos soeurs, vos enfants et vos amis. A moi.
Pierre-Alexandre Joye
La force est partout En vingt ans, la série «Star Wars» s'est insinuée dans nos univers. Démonstration en trois exemples. Les fantasmes sexuels: «Friends»
Dans l'épisode 18 de cette comédie de situation, Rachel cuisine son copain Ross à propos de ses fantasmes sexuels. Après quelques hésitations, ce dernier finit par évoquer «Le retour du Jedi», troisième épisode de «Star Wars». Et plus particulièrement le moment où la princesse Leia apparaît dans un bikini doré que Ross trouve «plutôt chouette». Rachel, très surprise, interroge son amie Phoebe à propos de ce fantasme inattendu:
Phoebe: La princesse Leia et son bikini doré? Tous les garçons avaient adoré ça.
Rachel: Vraiment?
Phoebe: C'est évident. C'est au moment où, tu sais, elle arrête de n'être qu'une princesse et qu'elle commence à être vraiment une femme, tu vois?
Rachel: Et... est-ce que tu as déjà joué à la princesse Leia?
Phoebe: Oh oui... (elle gigote) ooooh! (Rires.)
Rachel: Vraiment! Alors, c'était si bien que ça?
Phoebe: Non. C'est parce que j'ai un nouveau biper et qu'il marche en mode vibration. Excuse-moi.
Les nouveaux philosophes: «Clerks»
Contrairement à une idée largement répandue, connaître par coeur les trois épisodes de «Star Wars» ne diminue pas les facultés mentales des spectateurs. En témoigne ce dialogue tiré du film «Clerks», entre les personnages Dante et Randal. Objet du débat: quel est le meilleur des trois épisodes de «Star Wars»?
Dante: C'est «L'Empire contre-attaque».
Randal: Blasphème!
Dante: La fin est meilleure. Luke se fait couper la main, apprend que Vador est son père. Han est congelé et emporté par Boba Fett. C'est sinistre, et la vie est faite d'une série de fins sinistres...
Randal: Il y a un autre problème dans «Jedi»... La seconde Etoile noire était en construction quand les rebelles l'ont fait sauter. Quelque chose me chiffonnait là-dedans. J'arrivais pas à mettre le doigt dessus.
Dante: Et maintenant, t'as trouvé?
Randal: La première Etoile noire n'abritait que l'armée impériale. S'ils explosent, le Mal est puni (...). La seconde fois, l'Etoile est en chantier, il y a sans doute des indépendants, des plombiers, des couvreurs... Tu vois les troupes d'assaut en train d'installer les chiottes? Ils ne savent que tuer... Donc il y a plein de travailleurs innocents qui se font tuer avec. Imagine: tu es couvreur. Tu as une femme, des enfants...
Le rap est une Force: IAM
Moins égarés que Solaar, moins côté baston que NTM, les Marseillais d'IAM resteront peut-être aux yeux de l'histoire comme le vrai groupe-phare du rap en France. Cela grâce à un imaginaire largement inspiré de l'Egypte ancienne mais aussi par les mythologies venues des seventies. C'est ainsi que le groupe s'est développé au départ de Marseille à travers une mouvance hip-hop répondant au nom d'Organisation du Côté Obscur: une pure référence «Star Wars». Dès leur premier album, on trouve d'autres allusions à la Force et surtout à une thématique du Bien et du Mal qui restera comme la marque d'IAM: dans un univers en perdition, il s'agit certes de dénoncer, mais pour ensuite trouver le chemin de la sagesse. Que Yoda avec eux demeure.
Jocelyn Rochat et Christophe Passer
Côté spécialistes, on pronostique la victoire du naufrage sur «La Guerre des étoiles». L'explication? Un film réalise ses recettes les plus importantes le week-end de sa sortie en salles. Puis les ventes de billets décroissent plus ou moins vite, selon le bouche-à-oreille, comme le montre le graphique ci-dessus. On y voit l'évolution des recettes brutes (pop-corn compris) des films qui ont le mieux marché aux Etats-Unis durant les cinq premiers week-ends d'exploitation.
Lorsque le film déplaît, les recettes chutent rapidement. On le voit avec «Independence Day», pourtant parti sur des bases spectaculaires. «Titanic» constitue l'exception à la règle. Le film a vu ses ventes progresser après cinq semaines. Cela tient à un bouche-à-oreille favorable et au retour des jeunes filles qui l'ont vu à plusieurs reprises, sans oublier les plus de 50 ans qui sont retournés au cinéma pour l'occasion.
Quant à l'EpisodeI de «Star Wars», il est bien parti (61 millions de dollars de recettes le premier week-end), mais il mobilise plutôt les garçons et pas du tout le 3e âge. Cela semble insuffisant pour battre «Titanic».
Anakin, le vrai, habite en Suisse
Le comble, c'est qu'il ressemble un peu au héros du film. Anakin Duperrex, 3ans, est né à Lausanne de parents tombés tout jeunes dans «La Guerre des étoiles». C'est surtout papa Yves, ingénieur EPFL, qui est un fanatique. Au moment de la naissance de son premier fils, sa passion rencontra les craintes de son épouse Catherine, enseignante. Il s'agissait pour elle de trouver un prénom «qui ne lui rappelle pas l'un de ses élèves». Autrement dit, exit tous les Pierre et Paul. Pas question non plus de tomber dans les exotismes géographiques: vive l'imaginaire. Ils le trouvèrent dans les films de la trilogie de George Lucas, mais aussi et surtout dans la série de romans moins connus qui racontent la suite de l'aventure. Des ouvrages remplis de prénoms mythico-poétiques, aux titres construits comme autant d'incroyables rebondissements: «Le mariage de la princesse Leia», «Le Sabre Noir», «Les enfants du Jedi», etc. Anakin (à peine cité au ciné dans «Le retour du Jedi») leur a plu illico: c'est ainsi que s'appelle l'enfant qui deviendra ensuite Dark Vador. Anakin représente ainsi le Bien, avant que Dark n'ait la bête idée de passer «du côté obscur de la Force». L'état civil de Lausanne n'a pas fait de difficulté, le père de Catherine a râlé un peu au début, et Anakin ne croule pas sous les gadgets «Star Wars»: ses parents apprécient d'abord films et livres. Un deuxième fils est né il y a un an et s'appelle Jacen: eh oui, c'est le prénom d'un des jumeaux de la princesse Leia, fruits de ses amours avec Han Solo. Ils semblent bien partis pour rester du bon côté de la Force. C. P.
conciliabule
Le créateur George Lucas, le robot R2D2 et l'enfant Anakin.
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