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«LA SUISSE A BESOIN DE DEUX GRANDES BANQUES SOLIDES»

Mis en ligne le 30.10.2008 à 00:00

BRADY DOUGAN. Le CEO du Credit Suisse révèle que les 10 milliards de francs de nouveaux capitaux ont déjà rejoint les caisses du groupe. L'Américain détaille la marche des affaires, et pense que la crise ne se prolongera pas.

L'Hebdo; 2008-10-30

«LA SUISSE A BESOIN DE DEUX GRANDES BANQUES SOLIDES»

PROPOS RECUEILLIS PARROLAND ROSSIER

BRADY DOUGAN.

Le CEO du Credit Suisse révèle que les 10 milliards de francs de nouveaux capitaux ont déjà rejoint les caisses du groupe. L'Américain détaille la marche des affaires, et pense que la crise ne se prolongera pas.

Le sauvetage de l'UBS, annoncé jeudi 16 octobre, a occulté la recapitalisation à hauteur de 10 milliards de francs du Credit Suisse, l'autre grande banque suisse. Son CEO, l'Américain Brady Dougan, 49 ans, un manager pragmatique et abordable, à mille lieues de l'arrogance affichée par les Marcel Ospel et autre Lukas Mühlemann, détaille les raisons de cette levée de capitaux, effectuée en quelques semaines. Mais aussi ses risques: le second groupe financier suisse doit désormais composer avec d'importants actionnaires originaires de pays troublés par des conflits ou situés dans des zones géopolitiques sensibles: Qatar, Israël, Arabie Saoudite. Brady Dougan s'exprime aussi sur la crise et sur les hauts salaires. Par coïncidence, au moment où il abordait ce thème, 400 manifestants passaient sous ses fenêtres avant de se rassembler devant le bâtiment de l'UBS, également situé sur la Paradeplatz, la place la plus symbolique de la finance helvétique.

Quel type de crise est en train d'arriver? Dure mais rapide, comme celle de 2001 qui a duré deux ans? Plus longue comme celle des années 90, liée en Suisse à un crash immobilier? Ou va-t-on vers la grande dépression, comme dans les année 30?

Il est difficile de prédire quelle direction prendra cette crise. Aujourd'hui, tout le monde est focalisé sur son volet financier, et sur les mesures prises par les Etats, dont la Suisse. L'étape à venir pourrait être une crise touchant l'économie dans son ensemble. Pour ma part, je pense que l'économie récupérera relativement vite, en peu d'années, car les gouvernements ont agi rapidement et dans le bon sens.

L'an dernier, le banquier Jacques Rossier avait évoqué le danger lié aux gens endettés via leurs cartes de crédit? Une nouvelle mauvaise surprise?

La question des cartes de crédit, et plus généralement celle de l'endettement des ménages, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et ailleurs en Europe, est effectivement un vrai problème. En ce qui concerne notre banque, notre engagement dans ce secteur est minime.

Dans quelle mesure la rareté du crédit va-t-elle affecter l'économie? Avez-vous changé vos pratiques en la matière?

Nous avons notamment effectué cette opération de renforcement de notre capital pour, précisément, pouvoir répondre aux besoins de financement des entreprises. Nous voulions être prêts à accompagner la part de notre clientèle qui entend développer ses affaires.

Le Credit Suisse a plutôt échappé à la crise des subprimes. Pourquoi?

Nous étions engagés dans ce domaine mais, en 2006, nous avons constaté que la qualité de ces prêts hypothécaires n'était pas bonne. Nos affaires dans ce secteur ont alors baissé de 40%, et nous avons commencé à nous désengager de ce secteur.

Venons-en à vos résultats. Vous avez annoncé un afflux net de nouveaux capitaux dans votre division Private Banking (gestion de fortune des particuliers et des fonds des entreprises), mais en revanche, des sorties nettes de capitaux de 16,5 milliards pour votre division Asset Management (gestion de fortune des institutionnels). Comment expliquez-vous cela?

Les entrées nettes de capitaux ont dépassé 14 milliards de francs, au troisième trimestre de 2008. Cette évolution est très solide, dans le monde ainsi qu'en Suisse où nous avons enregistré durant cette période un afflux net de 3,2 milliards de francs. Ces chiffres démontrent que, malgré la crise financière, les clients sont confiants. Concernant la division Asset Management, nous avons comptabilisé des entrées dans les placements alternatifs, mais des sorties dans des secteurs qui, comme les marchés monétaires ou dans d'autres domaines de gestion des capitaux, ont été très affectés par les turbulences de ces dernières semaines et les mauvaises conditions des marchés.

Le total des actifs gérés par le groupe Credit Suisse s'élève à 1370 milliards de francs au 30 septembre 2008, en baisse de 12,8% par rapport au 30 septembre 2007. Quel est votre plan «secret» pour inverser cette tendance?

Je n'ai pas de plan secret. Nous avons annoncé cette augmentation de capital, de 10 milliards de francs, opération qui fait - à ma connaissance - du Credit Suisse la grande banque la mieux capitalisée au monde. Notre banque est totalement sûre, ce qui est très important pour la relation de confiance avec nos clients.

Ces 10 milliards, vous les avez levés en combien de temps?

Avant cette levée de capitaux, nous avions déjà une très bonne proportion de fonds propres, mais Walter Kielholz, président de Credit Suisse, et moi-même, nous pensions qu'en étant encore plus fortement capitalisés dans cette période de crise, cela nous permettrait de mieux agir dans l'intérêt de la banque, de ses actionnaires et de ses clients. Nous avons débuté cette opération au cours de l'été.

Cet argent vient, notamment, du Qatar. Mais on se souvient que le Koweït, qui avait aussi investi il y a vingt ans dans des géants bancaires occidentaux, avait dû vendre très rapidement ses participations en 1990, parce que le pays avait été envahi par l'Irak. Le Qatar n'estil pas un actionnaire «à risque»?

Nous pouvons compter sur un grand nombre d'actionnaires importants, comme le groupe Olayan, l'industriel Koor, et d'autres aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, dans d'autres pays européens ainsi qu'en Asie. Nous accueillons tout actionnaire important et stable qui est d'accord avec notre stratégie d'entreprise orientée sur la création de valeur à long terme.

L'industriel Koor est dominé par des familles israéliennes. Olayan est un groupe saoudien. Vous ne craignez pas d'être exposé à des pressions de la part de lobbyistes juifs ou arabes?

Avant cette dernière augmentation de capital, nous comptions déjà des actionnaires importants provenant de diverses régions du monde. C'est une situation habituelle pour une compagnie de notre taille.

Que se passe-t-il si un de ces nouveaux investisseurs ne verse pas l'argent promis? Vous frappez à la porte de la Confédération, comme l'UBS?

Tout d'abord, l'opération est achevée, et l'argent a été versé. Notre établissement est désormais très bien capitalisé. Nous savons que cette possibilité nous a été offerte par les autorités suisses. Nous avons bénéficié de cette option, mais nous ne voyons actuellement aucune circonstance qui nous conduirait à exercer cette option.

Pourquoi avoir choisi de communiquer cette recapitalisation le même jour que l'annonce du plan de sauvetage de l'UBS?

Lorsque nous étions occupés à lever des capitaux, nous étions aussi en contact avec les instances de régulation, la Commission fédérale des banques et la Banque nationale suisse. Ils nous ont informé des mesures générales qu'ils comptaient prendre, et ils ont pensé qu'il serait opportun d'annoncer notre opération le même jour que leur annonce. Nous avons partagé cette idée.

Avez-vous eu des discussions avec l'UBS en vue d'une fusion?

Nous continuons de penser que notre meilleure stratégie consiste à rester indépendant. Je suis aussi d'avis que la Suisse a besoin de deux solides grandes banques suisses.

Quelle est votre stratégie aux Etats-Unis? Remplacer l'UBS?

Oui. Nous bénéficions d'une opportunité. Je suis d'avis que le marché américain est de plus en plus intéressé par notre approche notamment basée sur le Private Banking. La marque «Credit Suisse» est solidement implantée aux Etats-Unis, où nous avons enregistré d'importantes entrées d'argent.

Avec une rémunération totale de 22,3 millions de francs en 2007, vous êtes considéré comme le second manager le mieux payé en Suisse, derrière Daniel Vasella. Vous comprenez que les gens en soient choqués?

De manière générale, nous considérons que les salaires doivent être reliés aux performances. Donc, pour l'année 2008, l'enveloppe globale des salaires et des bonus sera moins élevée. Les gens ne savent pas toujours que nos collaborateurs ont des modes de rémunération qui dépendent de la performance future de la compagnie. Relier une partie des revenus à la performance, c'est la meilleure solution pour assurer la viabilité et la rentabilité du groupe à long terme.

RECAPITALISATION

«L'opération est achevée, et l'argent a été versé», assure Brady Dougan, le patron du Credit Suisse.

ALESSANDRO DELIA BELLA KEYSTONE

«À MA CONNAISSANCE, CREDIT SUISSE EST LA GRANDE BANQUE LA MIEUX CAPITALISÉE AU MONDE.»

Brady Dougan, CEO du Credit Suisse

PROFIL

BRADY DOUGAN

1959 Naissance aux Etats-Unis, d'une lignée de cheminots originaires d'Irlande. Il grandit dans l'Illinois.

1990 Il rejoint CSFB(Credit Suisse First Boston) après avoir travaillé pour Bankers Trust.

2004 CEO de la banque d'affaires du CS.

2007 En mai, il succède à Oswald Grübel à la tête du groupe.

CHRISTIAN HARTMANN RDB/REUTERS





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