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«L'attaque de l'Irak relancera le terrorisme»

Mis en ligne le 24.12.2002 à 00:00

L'Hebdo; 2002-12-24

«L'attaque de l'Irak relancera le terrorisme»

Ghassan Salamé Expert en géopolitique, le ministre lib anais estime que la décision des Américains d'une guerre contre l'Irak a précédé le 11 Septembre.

L'esprit de chasse aux sorcières qui s'est installé après le 11 Septembre en Occident va-t-il trop loin? Je pense qu'il y a un mouvement de paranoïa sécuritaire extrêmement douteux dans ses motivations et dangereux dans ses effets. Ce que je regrette beaucoup, c'est que les dirigeants ne comprennent pas que la guerre contre l'Irak est exactement aux antipodes d'une guerre contre le terrorisme. Une telle guerre n'est ni un complément ni une illustration de la lutte contre le terrorisme, mais en opposition organique avec ce but. Elle pourrait au contraire encourager des vocations au terrorisme. Cette confusion me paraît extrêmement dangereuse. Je sais que l'administration américaine a beaucoup de difficultés à faire le lien entre l'Irak et le terrorisme. Car le seul lien existant est cette contradiction précisément. Au-delà de la paranoïa sécuritaire, j'observe quand même dans l'opinion occidentale un plus grand intérêt pour comprendre le monde arabe et l'islam. C'est pourquoi je ne suis pas nécessairement très pessimiste.

Qui peut encore arrêter Washington? La guerre en Irak est-elle inéluctable?

Non, je pense que ce n'est pas nécessairement inéluctable, mais mes informations contredisent mon intuition. La préparation militaire pour attaquer l'Irak s'accélère effectivement. Et je ne suis pas sûr que la légitimation d'une telle attaque soit là. Je ne suis pas sûr non plus que l'on peut prévoir les effets d'une telle attaque. La seule chose dont je suis sûr, c'est que la décision d'une guerre contre l'Irak précède le 11 Septembre. Cette décision a été prise au printemps 2001. Je sais aussi que l'augmentation du budget militaire américain de 38 milliards de dollars a été prise au printemps-été 2001 également et que les tentatives de mettre le 11 Septembre au profit de cette politique ne sont pas très convaincantes.

Pensez-vous qu'en cas d'attaque, les chefs d'Etat du monde arabe pourront contenir une fois encore la colère de leur peuple?

Je ne suis pas sûr que sur ce point précis les approches des élites sont très différentes de celles de leur peuple. Elles tiennent le discours de la rue. De la part de dirigeants arabes, il y a un véritable désenchantement vis-à-vis des Etats-Unis. Et cela vaut en particulier pour ce qui est perçu comme un appui inconditionnel à la politique israélienne qui flirte avec la complicité. Qu'un gouvernement composé d'Ariel Sharon ou de Benjamin Netanyahou - le cauchemar du Palestinien moyen - puisse être considéré comme un gouvernement acceptable par les Etats-Unis inquiète tout à la fois les élites et les populations. Que Monsieur Sharon soit baptisé «Homme de la paix» par Monsieur Bush laisse perplexe tout le monde. Sur ce plan, il ne me semble pas qu'il y a des différences capitales entre les deux.

Néanmoins, que faut-il penser du grief de Salman Rushdie contre le monde musulman qui ne réagit pas, alors que sa foi est prise en otage pas des fous?

Pourquoi réagirait-il? Sur le fond, les gouvernements et la grande majorité des gens condamnent le terrorisme. Notre pays a été l'un des tout premiers à le faire et appeler l'attentat de New York par son nom: un acte de terrorisme contre des civils qui est inacceptable à la fois dans ses motivations, ses moyens et ses effets. Tous les pays arabes et musulmans l'ont condamné. Reste que quand on utilise une bombe d'une tonne pour tuer une seule personne à Gaza, qu'on utilise un F16 pour raser un pâté de maisons en ville, que l'armée israélienne ne fait pas de distinction entre civil et militaire dans le camp de Djénine, et que Wahington ne considère pas cela comme du terrorisme contre les populations civiles, il ne faut pas demander aux victimes de descendre dans la rue pour le condamner ailleurs. Il faut comprendre que l'espèce de complicité dont bénéficie la politique israélienne depuis deux ans dans la répression de la seconde Intifada a enlevé aux populations et aux élites toute envie de critiquer telle ou telle action dans le monde. On aimerait voir les actions conduites contre les civils arabes condamnées avec la même hâte qu'ailleurs.

La Francophonie est-elle une plate- forme qui permet de défendre une autre sensibilité politique que celle du monde anglo-saxon?

L'organisation est progressivement devenue un instrument de diplomatie. A cheval entre les pays riches et les pays pauvres, elle joue un peu le rôle de club, de salle d'attente à la mondialisation, où il y a un peu plus de compréhension et de solidarité qu'à l'Assemblée générale des Nations Unies.

Concrètement, quel rôle politique a joué la Francophonie jusqu'ici?

Au sommet de Beyrouth, du 18 au 20 octobre dernier, elle a pris position sur l'Irak, en insistant notamment sur le rôle du Conseil de sécurité et des institutions internationales. Or six mois plus tôt Beyrouth accueillait le Sommet arabe dans la même salle! C'est au Liban qu'un plan de paix arabe a été proposé au monde et c'est à ce sommet que Séoudiens et Irakiens se sont réconciliés, ce que d'autres avaient tenté en vain de faire avant nous. Aussi le Sommet de la Francophonie de Beyrouth a-t-il pris une envergure inconnue jusque-là, à la fois en raison de la participation (45 chefs d'Etat et de gouvernement), du nombre de délégués (on en attendait 1300, il y en eut 2080) et de l'intérêt international engendré. Nous avions aussi convié le secrétaire général de l'ONU et le président de l'Union européenne.

Vous baignez dans les deux cultures, occidentale et orientale. Quel message faites-vous passer au Liban pour améliorer la compréhension réciproque entre les deux mondes?

En organisant coup sur coup les deux sommets, le Liban a confirmé son appartenance à la culture arabe et montré que cela n'est pas synonyme de fermeture et de blocage. Au contraire, le pays a montré qu'il est capable de s'ouvrir sur les autres cultures. En jouant le rôle de pays hôte pour ces deux sommets, nous avons aussi rappelé au monde que les Arabes n'ont pas été «neutralisés» par les événements du 11 Septembre, mais qu'ils sont encore capables d'initiatives.

Propos recueillis par Michel Beuret

GAZA. Le 24 juillet 2002 un F-16 a lâché une bombe pour tuer un militant du Hamas. Bilan: 15 morts dont 9 enfants. «On aimerait voir ces crimes condamnés avec la même hâte qu'ailleurs...»




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