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«Les Américains nous font regretter Saddam»

Mis en ligne le 02.10.2003 à 00:00

Irak La reconstruction et la sécurité ont été au coeur des débats à l'ONU. Mais à Bagdad, les abus de l'occupant suscitent la nostalgie de l'ancien régime. Le reportage de Michel Beuret.

L'Hebdo; 2003-10-02

«Les Américains nous font regretter Saddam» Irak La reconstruction et la sécurité ont été au coeur des débats à l'ONU. Mais à Bagdad, les abus de l'occupant suscitent la nostalgie de l'ancien régime.

Irak La reconstruction et la sécurité ont été au coeur des débats à l'ONU. Mais à Bagdad, les abus de l'occupant suscitent la nostalgie de l'ancien régime. Le reportage de Michel Beuret.

«Pour beaucoup d'Irakiens, l'arrivée des Américains était la promesse de plus de liberté et de justice. Mais depuis cinq mois, la situation est pire que jamais. La population a l'impression que l'occupant lui inflige les mêmes tourments que Saddam, et en plus elle a faim. Avec un tel comportement, comment regagner la confiance des gens?» C'est la question que posait en privé, fin août, ce haut responsable humanitaire irakien à Bagdad.

La même interrogation hantait sans doute bien des esprits la semaine passée à New York, pour la 58e Assemblée générale des Nations Unies, centrée sur l'avenir de l'Irak et son cercle vicieux: pas de reconstruction sans sécurité, pas de sécurité sans reconstruction. Ni sans confiance. Or les Irakiens n'ont plus confiance dans l'occupant. Sur place, le quotidien kafkaïen des habitants les pousse à éprouver chaque jour davantage de nostalgie pour l'ancien régime.

A l'approche de l'aéroport de Bagdad, le petit jet de la compagnie humanitaire AirServ vole très haut et, une fois au-dessus, pique en spirale pour éviter les tirs aux abords de la zone la plus harcelée du pays. «Des gens l'attaquent de jour comme de nuit, témoigne Khaled, un passager voisin, bien accroché à son siège pour la descente. J'habite à quatre kilomètres.»

Calvaire à l'aéroport Khaled a 54 ans et dirige une entreprise de traitement de l'eau. D'origine palestinienne, il a le privilège, ironie de l'histoire, d'avoir hérité de sa première terre d'asile un passeport jordanien. De ce fait, il est un des rares en Irak à oser sortir du pays. Pour autant, ce statut ne lui épargnerait pas ces jours l'épreuve de la route. Douze heures de bus depuis Amman et un trajet à haut risque, via Falloudjah et Ramadi. Tous les vols réguliers sur Bagdad restent interrompus et si AirServ a fait exception en embarquant à Amman deux «non-humanitaires», c'est pour amortir un vol déserté. Depuis l'attentat contre l'ONU, ce sont plutôt les retours qui affichent complet.

Au sol, Khaled ne le sait pas encore, mais sortir de l'aéroport va tourner au calvaire. Il fait 40°C et il n'est que 11 heures. Ruinée par les combats, la zone a été transformée en Fort Alamo. Des treillis de l'US Air Force conduisent les arrivants à travers le labyrinthe d'entrepôts vers le centre d'enregistrement, un ancien hangar improvisé en hall d'attente. Au sol, des tapis persans prélevés dans les palais du régime et un mobilier à dorures «Empire». Au mur, cinq dessins d'enfants irakiens: avions, bombes, hélicoptères de combats. «Regardez-moi!» lance un militaire, alors que sa camarade, une Afro-Américaine en kaki, enregistre les arrivants sur laptop.

La poignée d'humanitaires s'égraine ensuite vers la sortie, attendue par les «drivers» d'ONG (organisations non gouvernementales). Khaled pensait atterrir dans l'ancien aéroport civil et ne sait comment sortir. Aucun chauffeur n'accepte de l'aider. Demeuré seul après une heure de gesticulations, il se résigne à appeler son cadet, 17 ans, pour venir le chercher. «Le trajet est risqué et prend du temps. Il ne peut pas sortir notre Mercedes, il se ferait braquer. Il doit trouver un chauffeur avec voiture.» Quarante minutes plus tard, le fiston est annoncé mais bloqué au check-point à la périphérie. Dans le hall, l'officier explique qu'un véhicule ira le chercher, mais pas avant trois quarts d'heure. Pas de jeep de libre. «Il s'agit de quelques centaines de mètres...» supplie Khaled. Au-dehors, la température dépasse désormais 40°C.

Un Américain en civil à l'allure de crooner latino vient d'entrer. Khaled l'a vu parquer son «shuttle UN» (navette des Nations Unies) et tente à nouveau sa chance. Mais le Texan est cassant:

- Vous connaissez personne qui pouvait venir vous chercher?!

- Je suis d'ici, Monsieur, j'habite tout près!

- Raison de plus, mon vieux.

- Mais je ne savais pas que nous atterririons ici!

- Ah! mais quand on voyage, il faut prévoir...

Déjà, il a tourné les talons.

Rétablir le courant Sur les marches de l'entrée, un Allemand à l'allure de garçon boucher a poussé la porte et donne des directives à ses limiers aux couleurs de la Bundesrepublik. Pied-noir d'origine, Manfred connaît le monde arabe et «sur ce qui se passe ici, je pourrais écrire un livre, dit-il. Vous vous rendez compte, les habitants de la ville n'ont pour ainsi dire plus d'électricité, ils crèvent de chaud. Mais cela n'a pas empêché les Américains de réquisitionner le courant pour des manoeuvres de nuit. Et après ils disent qu'ils ne comprennent pas la colère des gens...»

Deux heures de courant toutes les six heures, tel est le lot depuis des mois. Les pannes permanentes sont l'abcès de fixation des cinq millions d'habitants de la capitale. Ils ont entendu parler de l'été meurtrier en Europe. «Mais ici les températures sont montées à plus de 50°C entre mai et août, ironise Salam, un journaliste sans illusion sur l'avenir de son titre, que plus personne n'a les moyens d'acheter. Il n'y a aucune statistique sur le nombre de morts, mais je vous laisse imaginer la situation. Sans électricité, impossible de conserver des biens périssables ou de faire fonctionner le ventilateur. Et si l'on a un bébé, il faut rester en permanence à ses côtés pour l'éventer...»

Pour «regagner la confiance des gens», rétablir le courant semble la priorité. Pourquoi diable l'occupant tarde-t-il? «Pour aller vite, il faudrait faire appel à Siemens, estime Manfred (l'entreprise allemande a construit beaucoup d'infrastructures en Irak, ndlr). Mais les Américains n'en veulent pas, ils comptent sur leurs propres compagnies.» Et faute de sécurité jusqu'ici, elles n'ont rien fait.

Les choses s'éternisent tant que les Irakiens sont persuadés qu'il s'agit d'une politique délibérée de l'occupant. Est-ce possible? Manfred a sa petite idée. «Leur obsession à Washington, c'est de retrouver tous les gars du "jeu de cartes". Ils n'ont pas découvert d'armes de destruction massive, il leur faut au moins les dignitaires du régime. Tant qu'ils ne les auront pas trouvés, ils emm... les gens.»

Sécurité contre électricité Un chantage à l'électricité? A Bagdad en tout cas, on se souvient que juste après l'invasion, le courant fonctionnait car les combats ont peu détruit l'infrastructure électrique. C'est après que les problèmes ont commencé. «J'ai vu et entendu des patrouilles américaines passer dans les quartiers et lancer au mégaphone: "Donnez-nous la sécurité, nous vous donnerons de l'électricité!"», assure Basma, 23 ans, une étudiante en lettres de Bagdad. L'anecdote, confirmée par d'autres sources, paraît invraisemblable, tant elle coûte à l'occupant en impopularité et en pertes. Mais à Bagdad, ville de rumeurs, on distille le scénario du pire. Pourquoi le courant s'arrête-t-il toujours à heure fixe? Comment se fait-il que les quartiers riches bénéficient de quotas plus longs? Pourquoi deux des quatre réacteurs de la centrale de Dorah, la plus importante de la capitale, ne fonctionnent-ils plus?

Sur le site de Dorah, le directeur, Janan Behnam, explique que si les cheminées N° 3 et 4 ne fonctionnent pas, c'est pour maintenance, après treize ans d'embargo. «Les contrats de réfection avec Siemens étant caducs, c'est le groupe américain Bechtel qui fait notre audit. Mais aucune remise en marche n'est prévue avant l'été prochain.» Janan Behnam nie aussi avoir reçu des pressions de l'administration Bremer, pour orienter et couper à mesure le courant, «cela ne se passe pas ainsi». Pourtant, ce haut responsable de la compagnie nationale d'électricité, rencontré au Ministère du pétrole (seul ministère à ne pas avoir été pillé) reconnaît et regrette que de l'énergie, en effet, ait été vendue aux quartiers riches - contre de belles commissions au passage - au détriment des plus déshérités.

Selon cet officiel européen, coopérant à Bagdad depuis l'embargo, la principale raison du déficit d'électricité à Bagdad est plus ancienne. «La capitale n'a jamais été autosuffisante et Saddam, qui punissait déjà son peuple en coupant le courant, compensait ce manque grâce à un réseau national de centrales, reliées entre elles par d'énormes câbles.» Il les faisait garder par les tribus amies qu'il payait pour cela. Depuis, les Américains les ont remplacées par des sociétés de gardiennage privées et 200 kilomètres de câbles en cuivre ont été court-circuités, fondus et vendus à l'étranger. «En laissant faire les saboteurs le premier mois, les Américains ont détruit toute possibilité de compenser le déficit énergétique de Bagdad.»

Depuis, le cercle vicieux s'est installé. La Banque mondiale et le FMI ont annoncé que pas un sous ne serait versé en Irak avant la création d'un gouvernement souverain, responsable dans la gestion de la dette du pays. Donc l'arrivée des investissements privés n'est pas pour demain.

Quant au chantage à l'électricité, vrai ou pas, le fait est que beaucoup y croient. Dans l'anarchie ambiante, la rumeur a des effets réels sur le comportement des gens et multiplie des scénarios comme celui-ci: l'Amérique ayant montré au monde que sa «guerre préventive» était sans fondement, elle chercherait à justifier sa présence par une guerre contre le terrorisme. Mais, faute de terroristes, on se demande si elle ne cherche pas à les fabriquer.

Une population à bout Dans le quartier d'El Djamiaa, réside Djenan, 42 ans, institutrice pâle et cernée, voilée de noir. Elle enseigne le calcul et la lecture aux petits, et vit chez elle, terrorisée: «Nous nous barricadons. Mon oncle ne peut plus aller à la mosquée le matin, c'est trop dangereux. On sort un peu entre 9 h et 13 h. Après, la chaleur nous oblige à rester chez nous. On n'a plus de vie.» Divorcée, Djenan a longtemps vécu grâce à l'aide de ses parents (sous l'embargo, elle gagnait 1,5 dollar par mois...). Aujourd'hui, c'est son salaire (180 dollars) qui fait vivre ses proches, car la plupart ont perdu leur travail après la guerre. En cherchant à évincer les membres du Parti baas (l'immense majorité des gens autrefois), l'occupant a licencié des dizaines de milliers de professeurs, d'officiers et de hauts fonctionnaires. Et la chasse aux sorcières continue: «Les Américains ont débarqué chez ma voisine. On avait dénoncé son mari. Ils ont retourné tout l'appartement, mais faute de traducteur, elle ne savait comment leur dire qu'elle est veuve depuis cinq ans... Après ça, il a fallu l'hospitaliser.»

Pour être hospitalisé à Bagdad, il faut que ce soit grave, car le séjour n'est pas sans risque. L'Hôpital Al-Yarmok est le deuxième de la capitale. Il ne survit que sous la perfusion de l'aide humanitaire. Au centre, sur la place, des chars américains. A l'entrée, des GI casqués et harnachés. Steven nous conduit auprès du «chargé de communication», le capitaine Margolis. Tout entretien se fait en sa présence. Nous voilà en pédiatrie. Tala, 40 ans, est médecin ici depuis trois ans. Sous le contrôle de Margolis, elle liste les problèmes avec retenue. «Nous manquons surtout d'oxygène. Des gens en meurent. Et puis, il y a les coupures de courant. Elles peuvent être fatales.» Lorsqu'on lui demande d'où viennent ces pannes, Tala répond d'un regard entendu: «Pourquoi, à votre avis?»

A la sortie de l'hôpital, une Mercedes se présente derrière le grillage. Dans la voiture, une femme souffre du ventre. La voiture est en ligne de mire du char et un garde interpelle Margolis. «On fait quoi?» - «Ils doivent faire le tour, on n'entre pas ici en voiture!» Le chauffeur emporte la femme à bout de bras vers le bâtiment central. «C'est la consigne, s'excuse Margolis. Notre sécurité passe avant celle des Irakiens.»

Prisonniers chez soi «L'Irak était un pays développé, regarde ce qu'ils en font», se lamente Omar, étudiant en biologie devenu «provisoirement» chauffeur. Il arrête le véhicule pour acheter un jerricane d'essence à un enfant de 7 ans, juste à côté de la station où une centaine de voitures font la queue. «Ce service fait gagner du temps et, avec de petits jobs, les jeunes nourrissent les parents.» On imagine le choc que représente le renversement du rôle du père, cloîtré chez lui, réduit à la dépendance.

Hussein est de ceux-là. A 56 ans, ce professeur de physique a été limogé. Son frère est mort à l'hôpital alors qu'on l'opérait. «Pas assez d'oxygène.» Depuis quatre mois, il vit en banlieue, avec sa femme, ses soeurs et une ribambelle d'enfants. Couché dans son jardin, profitant de la fraîcheur de la nuit, il tend l'oreille au moindre coup de feu. «Je suis le seul homme dans cette maison et je dois protéger ma famille (il envoie quérir deux fusils automatiques Seminov). Je viens de les acheter, car le danger est partout ici. Avant la guerre, Saddam avait ouvert les prisons et libéré 30 000 criminels. Ils rôdent toujours. Les Américains n'arrivent pas à se protéger eux-mêmes, comment voulez-vous qu'ils nous protègent, nous?» Et avec nostalgie: «Voyez-vous, même sous l'embargo, les gens sortaient le soir, on allait manger du poisson au bord du Tigre. Aujourd'hui, les déchets de toute la ville sont envoyés dans le fleuve et si les femmes veulent sortir, elles doivent se voile pour se protéger. Nous sommes prisonniers dans notre propre pays.»

«C'est triste à dire, mais du temps de Saddam, on vivait mieux, confirme Ramzi, 20 ans, le fils de Hussein qui a fondé son journal voici trois mois. Ici, les Américains ont les pleins pouvoirs et l'impunité. Lorsqu'un automobiliste n'obtempère pas tout de suite, ils tirent. On l'a vu à la télévision.»

Rien n'a changé C'est que, désormais, la plupart des foyers ont accès aux bouquets satellites. Cloîtrées, les familles ont investi en priorité dans une parabole et oublient leurs tracas devant le petit écran, les clips de rap et les pubs de crème à épiler. Mais ceux qui le souhaitent ont aussi accès aux chaînes d'information arabes, Al Jazira et Al Arabia, «qui montrent ce que CNN censure, souligne Ramzi, notre réalité. Car enfin qu'est-ce qui a changé? Le pouvoir est toujours arbitraire, injuste, c'est le règne de la délation et de l'insécurité.» Ne manquait que la censure. Et justement, le Conseil intérimaire du gouvernement irakien vient d'interdire aux chaînes Al Jazira et Al Arabia, le droit de couvrir ses activités officielles. «Pour la population, rien n'a changé, conclut Hussein. Mais à tout prendre, entre la tyrannie des Américains et celle d'un Irakien, je préfère encore la seconde.» |

Peur Loin de rassurer, les tanks US qui quadrillent Bagdad (ici la cour de l'Hôpital Al-Yarmok) transforment les sanctuaires en cibles.

arbitraire La délation, moteur principal de la chasse aux baasistes, débouche sur des bavures, des humiliations et un climat de révolte.

dÉnuement Avoir un nourrisson par 40 à 50°C, sans électricité, donc sans moyen de le rafraîchir, exige de rester à ses côtés.

châtiment Privés de courant, assommés de rumeurs, les Irakiens pensent que l'occupant, comme jadis Saddam, fait un chantage électrique.




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