L'Hebdo;
1994-10-13 JEAN-PASCAL DELAMURAZ «Les délocalisations créent aussi des emplois»
Le responsable de l'Economie publique soutient les efforts de nos entreprises à l'étranger. Pour le salut des travailleurs?
Jean-Pascal Delamuraz rentre d'un voyage en Indonésie. C'est le quatrième pays du Sud-Est asiatique (avec la Malaisie, la Thaïlande et le Vietnam) qu'il visite en quelques mois en compagnie d'hommes d'affaires suisses.
-Si le Sud n'est pas responsable de notre taux de chômage actuel, ne craignez-vous pas que cela change?
-L'intégration des pays en voie de développement dans le commerce international est l'un des objectifs de notre politique économique extérieure. Soyons clair: la misère n'assurera pas un meilleur équilibre des relations économiques internationales. Seul un esprit de partenariat -nous avons besoin de partenaires fiables et solvables- permettra de l'établir. Il serait peu cohérent de nous protéger maintenant des pays en développement par des réflexes de peur et de fermeture. Nous leur avons accordé une aide technique voire humanitaire pendant des années, leur développement est une chance pour nous. En Indonésie, j'ai souligné qu'il était important de suivre le mot d'ordre «better trade than aid...»
-Mais le Nord ne doit-il pas craindre la concurrence de ces «nouveaux riches»?
-Non au contraire. Tous les Suisses sur place, que ce soient les représentants d'entreprises ou de notre ambassade, se réjouissent du décollage de leur pays de résidence. Leur crainte est que «la métropole», leur pays d'origine, refuse ou renonce à participer aux possibilités nouvelles qui s'offrent à nous. La Suisse est compétitive! La preuve? Comparé aux autres pays européens ou aux Etats-Unis, notre pays a augmenté ses parts de marché en Asie du Sud-Est.
-La Suisse doit-elle s'attendre à une vague de délocalisations?
-Le mot délocalisation est à bannir. Toute économie qui n'est pas en mouvement s'atrophie à la longue. Une entreprise qui ne s'implante pas aussi à l'extérieur de notre pays perdra de son dynamisme. Nous venons de visiter une centrale électrique ABB près de Djakarta. Le maître d'oeuvre est ABB Suisse. Eh bien, l'installation de cette unité de production permet de maintenir ou de créer des emplois en Suisse, tant chez ABB que chez ses sous-traitants.
-L'OCDE conseille de ne pas freiner les adaptations structurelles (les délocalisations par exemple) car ce serait se priver des bénéfices du commerce mondial. Partagez-vous cet avis?
-Le commerce n'est pas un système unilatéral où l'un perd ce que l'autre gagne. Tout au contraire. Et la preuve la voici: les pays en développement augmentent leurs exportations vers la Suisse, mais les exportations suisses en direction de ces pays croissent plus fortement encore que les leurs. Nous ne maintiendrons notre niveau de vie et notre compétitivité qu'en adaptant en permanence nos structures. Seules les entreprises qui obéissent à ces principes -ceci peut passer par la délocalisation - assureront leur développement. Il ne s'agit pas de sauver des emplois dans des secteurs non compétitifs mais de créer des postes de travail dans les secteurs où nous le sommes.
-A quoi les Suisses doivent-ils s'attendre: à des pertes d'emploi? A des baisses de salaire?
-Notre économie doit s'adapter à la globalisation des économies. Si nous nous opposons à la redistribution du travail nous courrons le risque de voir nos salaires baisser. Exemple: l'horlogerie a décidé de produire certains composants de la montre à l'étranger. Ce faisant, elle a maintenu en Suisse le savoir-faire technologique et esthétique (design), en clair le travail à haute valeur ajoutée. Dans ce cas le choix fut: délocaliser une partie de la production ou... tout perdre en très peu de temps.
-Etes-vous partisan de l'introduction d'une clause sociale qui lierait les conditions de travail au commerce?
-La clause sociale est un objectif louable en soi mais nous n'aiderons pas les pays en développement en leur imposant les standards européens du travail alors qu'ils doivent satisfaire les besoins les plus élémentaires de leur population. C'est en achetant leurs produits que nous les aiderons à s'aider eux-mêmes. Ces pays sont en phase de transition. Il est nécessaire qu'ils construisent une économie saine qui leur permette de mettre en place, progressivement, une structure sociale saine. n
Propos recueillis par Anne-Frédérique Widmann
Rencontre avec le président indonésien Suharto
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