L'Hebdo;
2002-09-12 «Les Nations Unies sont irremplaçables»
Boutros Boutros-Ghali A l'occasion de l'adhésion de la Suisse à l'ONU, le secrétaire général de la Francophonie livre son verdict sur l'efficacité de l'institution.
Quand vous avez entendu, en mars, que le peuple suisse disait oui à l'adhésion à l'ONU, quelle a été votre réaction?
Une très grande satisfaction, parce que j'ai suivi de très près les différentes tentatives qui ont eu lieu pour obtenir finalement l'acceptation du peuple suisse par une majorité de 54,6%. C'est, d'abord, un événement important pour les Nations Unies d'avoir un pays aussi actif dans la politique internationale.
Vous n'exagérez pas un peu?
Non... La Suisse a le siège des Nations Unies à Genève, le siège des différentes organisations spécialisées et elle a toujours joué un rôle très important dans la politique internationale, que ce soit à travers la Croix-Rouge ou la volonté politique de participer à l'élaboration des normes pour gérer les problèmes de la planète. L'admission de la Suisse va aussi compléter les possibilités offertes à ce pays de jouer un rôle à l'échelle internationale.
Parce qu'un petit pays peut peser dans cette enceinte?
J'aime bien donner l'exemple de la Yougoslavie de septembre 1961, date de la première réunion de la Conférence des non-alignés, à 1981, année de la mort du maréchal Tito. Ce petit pays, qui plus est pauvre, a joué durant vingt ans un rôle extrêmement important à l'échelle mondiale. Au sein des Nations Unies, au sein des organisations internationales, c'est la discussion, la diplomatie qui compte beaucoup plus que la force militaire ou que la force économique.
Mais on peut mettre en doute l'efficacité de l'ONU elle-même. Sa première mission est d'empêcher la guerre, non?
Les conflits vont toujours exister. Ils appartiennent à la nature humaine, que ce soient des conflits de familles, des conflits entre frères, des conflits entre groupes, des conflits entre municipalités. Ce qui est important, c'est de leur trouver une solution pacifique, de trouver un mécanisme qui puisse les régler. Un des rôles des Nations Unies est bien d'offrir ce mécanisme. Il faut institutionnaliser, renforcer, bâtir la paix, sans oublier l'élément de coopération économique, sociale, environnementale et en matière de santé.
L'efficacité?
Prenez, sous mon mandat, le Salvador, le Mozambique, le Cambodge. Autant de conflits qui ont vraiment été réglés par les efforts, l'action, la médiation des Nations Unies. Vous avez une série de conflits où l'ONU a réussi, une série de conflits où elle a échoué et une série de conflits qui ont été réglés hors de son cadre. N'oubliez pas que cette institution a joué un rôle important lors de la décolonisation du tiers-monde, lors de la fin de l'apartheid. N'oubliez pas que les Nations Unies, au départ, étaient composées de cinquante Etats. Regardez aujourd'hui... Toute l'Afrique a été décolonisée et chaque Etat est représenté. Enfin, c'est à l'ONU qu'ont été développés des nouveaux concepts comme la protection des droits de l'homme, la décolonisation, le développement durable... Je pense que les Nations Unies sont irremplaçables.
Même au regard de fiascos comme le Proche-Orient ou l'ex-Yougoslavie?
Si les Nations Unies n'ont pas réussi dans d'autres cas, elles ont quand même joué un rôle très important dans le domaine humanitaire. N'oubliez pas, par exemple, que c'est grâce aux Nations Unies qu'on a pu alimenter la population de Sarajevo qui était encerclée.
Après le 11 septembre 2001, l'ONU risque-t-elle d'être cantonnée plus souvent dans un rôle humanitaire?
Ce n'est pas le 11 septembre qui modifie son champ, c'est la volonté des Etats de l'utiliser ou non pour les événements qui suivent le 11 septembre. L'ONU reste un instrument mis à la disposition des Etats.
Les actions à venir face à l'Irak constituent un test clé...
Je vais tout suite vous dire qu'il est essentiel qu'aucune opération militaire ne se fasse en Irak sans l'accord du Conseil de sécurité, sans l'accord de la communauté internationale.
Pourquoi?
J'espère que la communauté internationale fera prévaloir un des grands principes de l'ONU qui est la négociation, le dialogue, plutôt que l'utilisation de la force.
Jeudi 12 septembre, le président Bush s'exprime devant l'Assemblée générale: que peut-on en attendre?
Je pense qu'il va aborder le problème du terrorisme international, ce qu'il a fait, ce qu'il reste à faire. Et il abordera certainement le problème de l'Irak.
A votre avis, l'hyperpuissance américaine peut-t-elle passer outre à la volonté des autres Etats, Russie, Chine, France notamment... Bref, se moquer de l'ONU?
En fait, tout dépend du degré d'opposition de ces Etats. Si c'est une opposition réelle, il sera très difficile aux Américains de l'outrepasser. Si c'est une opposition artificielle, ou tacite, ou vague, oui. On en revient à l'essentiel: quelle est la volonté politique des autres Etats? Le pouvoir de l'«hyperpuissance» vient d'abord de son avance technologique, financière, militaire, scientifique et culturelle, mais il vient aussi de la résignation, de l'abdication des autres grands Etats qui ont décidé d'accepter ce leadership. S'il y a une vraie détermination, il est possible, à travers la discussion, la négociation, de faire changer la position des Etats-Unis.
Plus largement, le dialogue entre les cultures passe-t-il par l'ONU?
Oui, par le fait même que l'Assemblée générale se réunit une fois par an, que des Etats échangent leurs points de vue et adoptent des résolutions. Et vous avez aussi les enceintes des agences spécialisées des Nations Unies. Lorsque se tient une réunion de l'Organisation internationale du travail, à Genève, vous avez aussi une discussion cette fois-ci encore plus intéressante, parce qu'il y a des Etats et des représentants de la société civile, les syndicats et les patrons.
Dans votre livre entretien «Démocratiser la mondialisation», vous plaidez pour l'association de la société civile, des ONG... Vous trouvez que l'ONU innove sur ce terrain-là?
Oui, voyez ce qui s'est passé à Johannesburg. Vous aviez trois acteurs, les grandes entreprises, les organisations non gouvernementales et les Etats. C'est nouveau. A Rio, les ONG étaient totalement séparées des représentants des Etats. Dix ans plus tard, tout le monde se rend compte qu'on a besoin de la participation des acteurs non étatiques pour prend en compte leurs intérêts. Et une fois qu'ils ont participé à l'élaboration des normes qui vont gérer la mondialisation, on va pouvoir leur demander de s'occuper de l'application de ces normes... et de les respecter! C'est bien ça, démocratiser la société internationale.
Propos recueillis par Denis Etienne
«Démocratiser la mondialisation», Ed. du Rocher, 2002.
La Francophonie, c'est concret?
Quatre ans après sa prise de fonctions, de quoi le secrétaire général de la Francophonie est-il le plus fier?
Je suis fier que la Francophonie soit devenue une organisation internationale à part entière. Fier qu'elle ait pris une dimension économique et politique, en plus de sa dimension culturelle. Parce que tous ces aspects sont liés.
Et qu'est-ce que ça donne concrètement?
Concrètement, nous avons une association de 700 universités qui collaborent, des dizaines de radios rurales dans les quartiers les plus pauvres d'Afrique, un institut de nouvelles technologies à Bordeaux, qui forme des spécialistes, un institut des problèmes de l'énergie, au Québec, une université des maladies tropicales au Laos. Sans parler des interventions de la Francophonie pour régler certains conflits, comme aux Comores, au Togo...
Vous êtes présent, ce lundi 9 septembre à Genève, pour l'ouverture du Congrès de l'Union de la presse francophone: pourquoi?
Voilà un autre exemple! La Francophonie aide techniquement et financièrement une douzaine de journaux qui paraissent dans le tiers-monde. La presse est un élément de la démocratie, de l'éducation, de la formation. Ici aussi, il faut renforcer la solidarité.
Dans un mois, à Beyrouth, le sommet de la Francophonie réélit un secrétaire général: vous postulez?
Je déciderai sur place. Mon ami Abdou Diouf, ancien président de la République du Sénégal, est un des candidats. S'il est élu, je serai le premier à le soutenir. Et à servir la Francophonie autrement.
Repères
1922 Naissance au Caire.
1949 Professeur de droit et relations internationaux jusqu'en 1977.
1960 Fondateur, rédacteur en chef de l'hebdomadaire «Al-Ahram Iktisadi».
1977 Ministre des Affaires étrangères d'Egypte jusqu'en 1991.
1990 Vice-président de l'Internationale socialiste.
1992 Secrétaire général des Nations Unies pendant quatre ans.
1998 Secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie.
BOUTROS BOUTROS-GHALI «L'ONU reste un instrument mis à la disposition des Etats.»
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