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«L'Ouest doit dénoncer ce régime criminel»

Mis en ligne le 12.01.1995 à 00:00

Le coup de force en Tchétchénie a déjà atteint le stade du «crime contre l'humanité». C'est Iouri Afanassiev, recteur de l'Université des sciences humaines de Moscou, historien et académicien qui le dit.

L'Hebdo; 1995-01-12

Tchétchénie: L'appel de Iouri Afanassiev «L'Ouest doit dénoncer ce régime criminel»

Le coup de force en Tchétchénie a déjà atteint le stade du «crime contre l'humanité». C'est Iouri Afanassiev, recteur de l'Université des sciences humaines de Moscou, historien et académicien qui le dit.

Propos recueillis par Nicolas Wilhelm et Béatrice Guelpa

- Quelle émotion un intellectuel peut-il éprouver devant la crise tchétchène?

- La situation devient de plus en plus tragique. Pas seulement en Tchétchénie mais aussi à Moscou. On ne peut analyser les choses en termes politiques. C'est une sorte de pathologie au niveau supérieur. On voit que nos dirigeants sont sourds et aveugles.

- A votre avis, les causes de cette guerre...

- Il y a d'abord des motifs économiques, c'est-à-dire l'enjeu du pétrole de la mer Caspienne, celui de Tchétchénie, d'Azerbaïdjan et surtout du trajet des pipelines. Ils doivent traverser le Caucase et, à cause de cela, il faut pour Moscou que la Tchétchénie soit soumise. En ce qui concerne les raisons politiques, cette crise montre que la Fédération russe n'est pas encore bien organisée. Dans la Constitution, les articles qui traitent des relations entre le pouvoir central et les régions sont des plus flous. Ce n'est pas un hasard. C'est même voulu! Si les pouvoirs avaient été clairement définis et séparés, la Constitution n'aurait jamais été adoptée. Et puis, il y a ce que l'on peut définir comme des raisons personnelles. Qui, par exemple, a donné l'ordre de laisser des stocks d'armes en Tchétchénie, en 1992? Selon l'ex-ministre de la Défense, c'est le général Gratchev qui en aurait personnellement pris la décision. Et qui a armé l'opposition cet automne? Il y a beaucoup de choses voilées et criminelles dans cette affaire.

- Et l'opinion publique dans tout cela?

- Avant, on pouvait parler de distance entre le pouvoir et la société. Aujourd'hui, il faut parler d'opposition. Les sondages indiquent que 60 à 70% des Russes sont contre la politique d'Eltsine. La crise est donc profonde mais le pouvoir rejette l'opinion publique, pis, il se déclare franchement contre. Et cela, ça veut dire que la société est malade. Mais attention, son côté amorphe peut permettre des changements d'humeur brutaux.

- Eltsine tient-il toujours les rênes du pouvoir?

- Oui, il fait semblant d'être passif, mais il a choisi le «parti de la guerre», c'est-à-dire celui des jusqu'au-boutistes et cela dès le mois d'octobre 1993. En envoyant ses chars contre la Maison Blanche, il préparait l'offensive en Tchétchénie. Le président est devenu le prisonnier de certains militaires, mais de manière volontaire.

- Quels militaires?

- L'armée au sens strict, dans sa majorité, ne supporte pas le rôle qu'on lui fait jouer en Tchétchénie. Il y a eu plusieurs démissions, protestations de généraux, etc. Quand je dis militaires, il faut l'entendre au sens large, c'est-à-dire le complexe militaire et l'industrie qui le dessert. Toute celle qui n'a précisément pas envie de se reconvertir. Tous les responsables qui n'ont pas envie d'avancer vers une réelle économie de marché.

- Pourquoi Eltsine s'est-il laissé faire?

- Il faut renverser le problème. Dès août 1991, Eltsine s'est écarté de la démocratie. Même s'il se proclamait démocrate, à travers une série de culbutes il n'a cessé de retourner vers son passé, celui de la nomenklatura.

- Doit-il donc démissionner?

- Oui, il a complètement épuisé ses possibilités d'influencer le cours des choses de façon positive. Mais Eltsine n'est pas Gorbatchov. Il ne démissionnera jamais volontairement. Aucun doute à cela. Quitte à durcir son régime. La perspective la plus réelle est l'installation d'un régime de plus en plus autoritaire et policier.

- Que pensez-vous de la réaction des pays occidentaux qui continuent à jouer la carte Eltsine?

- Avec quelques autres académiciens, j'ai envoyé un télégramme aux principaux dirigeants occidentaux. L'Ouest doit absolument prendre position de manière plus précise, plus définitive sur ces violations de la Constitution et les crimes que le pouvoir a déjà commis. Des crimes contre l'humanité.

- Faut-il des sanctions économiques?

- Il faut d'abord exprimer tout cela clairement. Si le régime criminel et policier se développe, le danger ne concerne pas seulement la Russie mais le monde entier. On prend souvent ces mots pour du chantage. Mais en ce moment on détruit une ville, on tue des milliers de gens. Si l'on n'arrête pas cela on risque de se retrouver face à un océan de crimes.

- A partir de là, les réformes sont-elles menacées?

- Quelles réformes? Il y a longtemps qu'il n'y a plus de réformes! Notre économie n'est que la poursuite de la destruction de celle qui restait de l'URSS. Le secteur privé n'existe pas, il n'y a aucune mesure anti-monopole qui soit prise, pas de démilitarisation de l'économie.

- Qui pourrait remplacer Eltsine?

- Avant les événements de Tchétchénie, il semblait que le prochain président serait quelqu'un qui satisfasse les intérêts corporatistes (complexe militaro-industriel, pétrole, gaz, finance, bureaucratie). Même si ces intérêts peuvent être contradictoires... Seulement aujourd'hui, après les protestations contre la politique du président, il n'est pas exclu qu'une personne comme Sergueï Kovalev (ndlr: ancien dissident, conseiller aux droits de l'homme qui a passé trois semaines à Grozny) monte jusqu'à ce niveau. Comme on dit en Russie, s'il n'y a pas de bonheur, le malheur peut aider. Reste qu'une telle perspective est très faible.

- Et l'économiste Grigory Iavlinsky, ou l'ancien premier ministre Gaïdar...

- Iavlinsky est celui qui s'est prononcé de la façon la plus nette contre le président. Le problème est qu'il n'a pas encore un vrai mouvement derrière lui. Quant à Gaïdar... il fait partie des gens qui, avec Eltsine, ont joué avec l'illusion que la démocratie existait en Russie.

- Faut-il en déduire que l'empire et la démocratie sont des notions incompatibles?

- Oui, la raison essentielle de l'échec des réformes en Russie réside dans les tentatives de ses réformateurs, de Pierre le Grand à aujourd'hui, de vouloir combiner l'incompatible. De vouloir émanciper ces forces intérieures et simultanément conserver son statut de grande puissance. Il faut refuser cette idée de grande puissance pour mettre en oeuvre de réelles réformes. Il est nécessaire de donner davantage d'automonie aux régions. Quand vous n'avez en tête que ces rêves de puissance, il vous faut une armée, des industries qui produisent des armes, etc. C'est un cercle vicieux, celui qui a toujours existé ici.

- Pourtant cette envie de puissance, la hantise de l'humiliation causée par la perte de ce statut sont profondément enracinées dans les esprits...

- C'est vrai. Etre malheureux dans une grande puissance c'est peut-être le destin de la Russie. ·

«Surtout ne quitte pas ton casque...»

Si c'était du cinéma, on parlerait de mélodrame. Il se trouve que c'est la réalité. La carte d'identité du soldat russe Andreï accompagnée d'une lettre de sa mère, écriture confiante sur papier quadrillé: «Mon cher fils, surtout n'enlève pas ton gilet pare-balles et ton casque. Suis les ordres et fais attention à toi pendant la nuit du Nouvel-An.» Andreï, 22 ans, est mort la nuit du 31 décembre dans l'assaut désorganisé du palais présidentiel de Grozny. Dans l'enveloppe qu'il portait sur lui, il y avait également des paroles de chansons militaires griffonnées à la hâte, un billet fripé de 20 dollars et 180 000 roubles, des faux. Cadeaux.

Ces documents, rapportés à Moscou par le député de la Douma (chambre basse) Anatoly Chabat, un membre du parti Choix de Russie - qui, en décembre, a fait partie de l'équipe de «dissidents» menée en Tchétchénie par l'ancien ami de Sakharov, Sergueï Kovaliev - montrent peut-être mieux que tout l'absurdité de cette guerre. Soulignant une fois de plus qui la Russie envoie se battre en Tchétchénie. Andreï, natif de Dresde, en ex-Allemagne de l'Est, habitait à Saint-Pétersbourg et était vraisemblablement un fils d'officier. Sans expérience. Anatoly Chabat veut aujourd'hui publier cette lettre dans la presse pour que «la mère soit au courant». Charmant procédé. D'ailleurs utilisé de manière plus large par le président rebelle Doudayev. Le député confirme: «Ils ramassent les papiers de tous les soldats tués à Grozny pour les envoyer dans leurs familles avec un certificat de décès.» Un moyen plutôt cruel pour alerter ce que l'on appelle l'opinion publique...

«Eltsine fait semblant d'être passif, mais il a choisi le parti de la guerre»




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