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«Ma seule perspective: la vue sur le lac de Zurich»

Mis en ligne le 04.08.2005 à 00:00

Une mère au foyer de la région la plus riche du pays, la Goldküste, raconte son quotidien dans un livre qui vient de paraître sous pseudonyme. Injection de Botox ou coït obligatoire du dimanche, la journaliste Franziska K. Müller a correspondu avec cette femme et relate son «terrible» quotidien.

L'Hebdo; 2005-08-04

Riches et déprimées «Ma seule perspective: la vue sur le lac de Zurich»

Une mère au foyer de la région la plus riche du pays, la Goldküste, raconte son quotidien dans un livre qui vient de paraître sous pseudonyme. Injection de Botox ou coït obligatoire du dimanche, la journaliste Franziska K. Müller a correspondu avec cette femme et relate son «terrible» quotidien.

«Ma cuisine est une Bulthaup, je commande mes fleurs chez Marsano et quand j'organise un cocktail, je fais servir des blinis au caviar, des involtini de veau et du risotto à la truffe blanche. La Goldküste, c'est bien plus qu'un quartier privilégié avec vue sur le lac de Zurich. Des gens aisés y vivent, qui partagent des idées bien précises. Nous aimons rester entre nous. Grâce au prix des maisons et à la vie pas vraiment bon marché que nous menons, la sélection se fait assez naturellement. Les cas sociaux s'égarent rarement jusqu'ici.

Les seuls étrangers à qui nous avons affaire sont les employés de maison. Mais cette vie n'est pas exempte de problèmes: le personnel paresseux, les piscines sales ou les ouvriers incapables me tapent sur les nerfs. Avoir beaucoup d'argent facilite certes l'existence, mais cela n'empêche ni les enfants de fumer des joints en cachette, ni la cellulite de nous envahir, ni les maris de jeter des regards appuyés sur le décolleté de la jeune fille au pair. Sinon, l'ordre et la sécurité règnent: les propriétés sont soignées et entourées de murs ou de jolies barrières, les villas sont équipées de systèmes d'alarme, et tous les futurs héritiers sont acheminés chaque matin dans les mêmes écoles, en voiture.

Même les véhicules sont ici plus beaux et solides qu'ailleurs. Surtout, ils ont des numéros minéralogiques très bas: une façon d'indiquer que l'arrière-grand-père était déjà le fier propriétaire d'une voiture et que la richesse ne date pas d'avant-hier dans la famille. Aujourd'hui, les engins que les mères au foyer utilisent pour aller faire leurs achats sont les véhicules les plus impressionnants de la Côte dorée.

La répartition des rôles Personnellement, j'adore mon 4x4 noir, avec son châssis surélevé et sa gigantesque grille de refroidissement chromée. Presque toutes mes amies possèdent un 4x4. Elles prétendent que c'est pour la sécurité des enfants. Moi, je dis que ces tanks nous permettent à nous autres, mères au foyer à plein temps, de nous sentir aussi importantes que nous aimerions l'être. En tout cas, dans ces voitures, tu regardes les autres conducteurs de haut et l'idée que je pourrais aplatir une Mazda sous ma Range-Rover nous amuse beaucoup, mon amie Mona et moi.

Avec ces tout-terrain, on pourrait venir à bout du Camel-Trophy. Dans les faits, on l'utilise simplement pour le parquer dans le garage souterrain de Globus, le temps d'acheter une petite robe 3 pommes pour la prochaine fête ou la prochaine séance chez le psychiatre. Tout ce qu'il trouve à dire, c'est: «Vous devriez y réfléchir.» Ou: «Et comment vous sentez-vous par rapport à cela?» Mona aimerait parfois lui crier: «Affreusement mal - imbécile!» Mais son éducation le lui interdit. Dernièrement, il lui a demandé de tenir son journal intime, pour mieux analyser les raisons de sa frustration quotidienne.

Qu'est-ce qui peut être amusant dans le quotidien privilégié des mères au foyer stressées? Depuis vingt ans, je suis responsable de l'entretien de la maison, du jardin, des enfants, de ma petite personne, et bien sûr de la préservation de l'image d'une famille fortunée. Je n'ai que 42 ans. Mais la répartition des rôles dans les cercles aisés est souvent aussi claire que dans les années 50.

Le mariage Un minimum de formation scolaire fait partie du prestige lié à une femme, mais elle est rarement associée à l'idée que les petites filles devront peut-être un jour gagner leur croûte elles-mêmes. Pour ma part, j'ai obtenu ma maturité après deux redoublements et me suis ensuite décidée pour les études qui exigeaient le moins de travail possible: l'ethnologie. Pendant deux semestres, j'ai trouvé ça amusant. Ensuite, j'ai travaillé dans une galerie, voyagé un peu à travers le monde, puis oeuvré comme modèle pour des coiffeurs. Les hommes de la Goldküste ont davantage d'ambitions, parce qu'ils sont responsables pour l'éternité du maintien de la position sociale de leur famille.

Il était important pour moi d'épouser un homme de même condition. J'ai moi-même été élevée dans un milieu huppé et suis encore convaincue que les couples de même niveau se complètent mieux. On partage les mêmes valeurs, et il n'y a pas de discussions inutiles lorsque l'on jette l'argent par les fenêtres. Je dois aussi avouer que je n'avais aucune envie de couler une existence petite-bourgeoise. Sols en linoléum? Sièges de jardin? Produits M-Budget? Ça me fout des boutons. Chez nous, le salon couvre la superficie d'un appartement de quatre pièces, la piscine a la taille d'un court de tennis et si j'en ai l'envie, je peux me nourrir exclusivement de truffes au chocolat de chez Sprüngli.

Mon mari s'appelle Marc et nous avons deux enfants: un garçon et une fille. C'est dommage qu'il n'y ait pas de garantie sur la progéniture, parce que les enfants peuvent être considérablement casse-pieds. Tout comme leurs pères, qui sont, en règle générale, très occupés, très ambitieux, et auréolés de nombreux succès. Certains ont même tendance à être pédants et à se montrer autoritaires. Chez Mona, si les chandeliers ne sont pas au bon endroit, si le filet d'agneau a cuit trois secondes de trop, le maître de maison manifeste sa désapprobation de manière ostentatoire. Ce qui est bien pire qu'une critique directe. Sans rien dire, son mari lui signifie qu'elle a échoué dans son travail. Une fois, il lui a demandé devant les invités: «Qu'y a-t-il de si pénible à posséder deux cartes de crédit gold et beaucoup de temps libre destiné à dépenser de l'argent pour des futilités?» Mona est devenue toute rouge et s'est vengée dès le lendemain en achetant un costume Chanel. Coût de cette humiliation: 3500 francs.

Les règles de comportement Pour ce qui est du mariage, nous autres (jeunes) femmes de la Goldküste, nous sommes assez endurantes. La preuve? Beaucoup moins de divorces et de séparations chez nous qu'ailleurs. Lors de crises matrimoniales majeures, nous nous contentons tout au plus de vérifier nos chances sur le marché du travail et nos possibilités d'indépendance financière. Pour un seul costume Thierry Mugler - c'est ce que j'ai calculé il y a déjà des années, - j'aurais dû travailler deux semaines entières. Mon mariage ne se porte au fond pas si mal, avais-je conclu à l'époque, attablée au Savoy devant un verre de champagne. Et j'ai alors pris la décision de me concentrer sur la seule réussite de mes tâches originelles.

Quand mon mari rentre à la maison, l'écrevisse et sa mousse d'asperge sont prêtes, sur une nappe repassée. Les enfants ont fait leurs devoirs et jouent dans leurs chambres. La maison est certifiée sans poussière. Deux fois par semaine, je suis de sortie avec lui. Il existe mille codes et règles de comportement en société. La quintessence du mauvais goût, dans un cocktail, c'est lorsque l'hôte sert du Freixenet demi-sec au lieu de Dom Pérignon ou de Louis Roederer, et se montre radin en offrant les cigares.

Le dimanche et les autres jours L'hiver dernier, une connaissance s'est pointée au White Turf de St-Moritz en chaussures de randonnée. Embarrassant: toutes les autres femmes se promenaient sur la glace en moonboots Chanel ou au moins avec les bottes du moment, des UGGs en fourrure d'agneau rose-rouge. Même si des chaussures d'hiver normales auraient largement suffi pour ce genre d'exploit sportif, moi aussi j'attache de l'importance à ces détails, qui montrent que l'on est initiée.

Sinon, soit on passe pour une ignorante, soit on désavoue son propre mari, parce qu'on pourrait donner l'impression que la famille est contrainte d'économiser. Si cela devait arriver, on peut utiliser - de manière temporaire - différentes manoeuvres de dissimulation: les objets design s'achètent facilement en seconde main, une inflammation du tendon permet de renoncer aux onéreuses leçons de golf, et personne ne peut remarquer que la voiture est seulement en leasing. Si la situation dégénère au point que l'on doit prendre congé de la communauté de la Goldküste, la phrase standard est: «Nous déménageons, car nous avons enfin trouvé une maison plus grande.»

Le dimanche matin, je suis une amante pleine de bonne volonté. Parfois, le lundi matin, j'ai l'impression que le plafond me tombe sur la tête; je reste alors couchée dans la baignoire, en contemplant ma collection de parfums. Si je pouvais, je retournerais me coucher. Dans ces moments, je me force à soigner particulièrement mon apparence. Je ne me suis encore jamais montrée à la table du petit-déjeuner sans me coiffer. Ce serait, esthétiquement parlant, au-delà de ce que mon entourage peut supporter, et je le vivrais pour ma part comme un signe de faiblesse. Les nombreuses visites chez le coiffeur ou chez l'esthéticienne, pour une manucure ou un massage, tout comme le fitness, sont du même ordre: il est important de bien présenter. Et à partir de 40 ans, on se doit en plus de profiter des développements de la chirurgie esthétique. Botox, photoréjuvénation, luntchtime-peel et injections anti-rides sont vivement recommandées à mon âge.

Tous les membres de la famille ont un programme quotidien structuré, bien rempli et parfois stressant. Sauf moi. En dehors du ronflement de la tondeuse à gazon, un silence de mort règne toute la journée dans la maison. Si Maria et Pedro, qui travaillent consciencieusement depuis l'aube, n'étaient pas là, il n'y aurait aucune présence humaine. Ce n'est qu'en fin d'après-midi que mon agenda est plein. Là, j'assume ma fonction de chauffeur pour les enfants: danse, leçons de violon, cours de batterie, football, heures de japonais pour enfants précoces ou appui scolaire.

Les devoirs Je me réjouis des petites choses de la vie: gagner un match de tennis, voir éclore les premières tulipes, ou écouter une plaisanterie que raconte mon fils. Si je me sens mal, je me couche dans l'une de nos chaises longues en teck, sur la terrasse. Comme le disait Mona en plaisantant dernièrement au téléphone, «la seule perspective que nous avons, c'est la vue dégagée sur le lac de Zurich». Il n'est d'ailleurs pas rare d'avoir recours à des actes compensatoires, comme dit le psychiatre. La gamme de symptômes est large: de la monomanie à la relation avec le jardinier ou le concierge, en passant par les achats compulsifs et les troubles obsessionnels en tous genres. Un amant, ce n'est pas une mauvaise idée, mais cela ne va pas sans problème: où trouver un amant? Comment dissimuler? Où se rencontrer?

Pour soigner une crise, une session de shopping sur la Bahnhofstrasse, un week-end de wellness au Grand Hotel Victoria Jungfrau ou le réameublement de la salle à manger sont finalement beaucoup moins compliqués et procurent aussi bonne humeur et bien-être. En cas de frustration aiguë, je m'offre en plus une boîte de truffes, ce qui a dernièrement eu pour conséquence funeste une surcharge pondérale de trois kilos.

Les anniversaires sont de nos jours la chose la plus stressante qui puisse arriver dans la vie des mères de la Goldküste: un magicien professionnel fait partie des amusements les plus modestes. Pour ses 11 ans, une amie de ma fille a invité ses meilleures copines à passer le week-end à St-Moritz - y compris l'abonnement de ski, le prof de snowboard privé et la nuit au cinq étoiles. Si les invitations ont lieu à la maison, on mobilise les meilleurs traiteurs et on commande le gâteau d'anniversaire chez Sprungli ou chez Schober.

L'une de mes connaissances a fait transformer pour l'occasion son salon en maison de Barbie par des décorateurs professionnels. Tous les enfants se sont déguisés sur ce thème et chaque petite fille a reçue une poupée de la dernière série, avec différentes panoplies. La moitié des gamines se sont ensuite plaintes auprès de leurs mères parce qu'elles avaient déjà la Barbie-sirène.

Pour pouvoir rivaliser avec les autres femmes, il faut absolument trouver une idée originale. L'enjeu n'est bien sûr pas les enfants, mais notre ambition personnelle et la possibilité de la voir enfin reconnue. Nous mettons à l'épreuve - devant un large public - nos talents d'organisatrice, notre force de frappe financière, ainsi qu'une certaine créativité.

L'avenir On ne peut pas nous reprocher de frimer, puisqu'il ne s'agit officiellement «que» d'une fête pour les enfants. C'est d'ailleurs une chance qu'il y ait autant d'enfants sur la Goldküste. Deux théories circulent pour expliquer pourquoi les familles fortunées en font plus que les autres. La première: on essaie jusqu'à ce qu'on ait enfin l'héritier mâle qui perpétuera la famille. La deuxième: avoir beaucoup d'enfants est la meilleure des assurances pour la femme, qui a ainsi la garantie de n'avoir jamais à travailler, même en cas de divorce. Mais je ne veux pas de troisième enfant.

Au fond je me dis: qui, au juste, est totalement heureux? La pression de la souffrance n'a encore jamais été suffisante pour m'obliger à entreprendre quelque chose. Des plans pour le futur? Je ne crois pas que j'irai jamais en Afrique travailler dans l'aide au développement. Autrement, je suis ouverte à tout. Pour l'instant, nous allons déjà partir pour un week-end prolongé au Tessin. Nous y avons aussi une belle maison, avec piscine et vue sur le lac Majeur.» |

Traduction: Véronique Moret

Leben an der Goldküste. Aus dem Tagebuch einer Privilegierten. De Katharina Wille-Gut. Ed. Zytglogge, 190 p.

«Je reste alors couchée dans la baignoire, en contemplant ma collection de parfums.»

«Pour soigner une crise, une session de shopping sur la Bahnhofstrasse»

QUARTIER EXCLUSIF

«Grâce au prix des maisons et à la vie pas vraiment bon marché que nous menons, note l'auteur de ce livre étonnant, la sélection se fait assez naturellement. Les cas sociaux s'égarent rarement jusqu'ici».

VUE Le lac, ajout à la valeur immobilière et fidèle compagnon des jours de déprime...

piscine Pour le fitness ou pour le farniente?

jardin Parfois refuge, toujours objet de jalousies et de compétitions entre voisines.

mode

Voir et être vue, plus qu'un credo: une obligation, un calvaire. Sur la Côte dorée zurichoise, la moindre faute de goût fait de vous un paria suspecté de ne plus avoir les moyens des autres membres de la «communauté».

VOITURE Grand tourisme ou 4X4, mais toujours très chère...

privÉ Caméras de surveillance pour seule compagnie.

FÊTE

Sur la Côte dorée, le champagne fait souvent office de seul carburant.





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