L'Hebdo;
2003-08-21 «Nous maintiendrons les taux à un niveau bas» Jean-Pierre Roth Pour le président de la Banque nationale suisse, le loyer de l'argent ne devrait pas remonter dans un avenir très proche.
Jean-Pierre Roth Pour le président de la Banque nationale suisse, le loyer de l'argent ne devrait pas remonter dans un avenir très proche. Des propos recueillis par Jean-Philippe Buchs.
C'est une victoire pour les dirigeants de la Banque nationale suisse (BNS). Le franc, qui avait atteint un pic historique face à l'euro au moment du conflit irakien, s'est fortement déprécié depuis quelques mois. La baisse des taux d'intérêt à des niveaux proches de zéro, les menaces d'intervention de la banque centrale sur le marché des changes et la chute du régime de Saddam Hussein ont permis à la devise helvétique de retrouver un cours de change plus favorable. Le Valaisan Jean-Pierre Roth, président de la direction de la BNS, n'est toutefois pas entièrement satisfait. Malgré un loyer de l'argent très bas, l'économie helvétique subit durement les conséquences de la morosité de la conjoncture mondiale. Jamais depuis neuf ans le PIB ne recula aussi fortement que cette année.
L'économie suisse est en récession. La fin de la crise est-elle proche?
Le pire est passé. Nous sommes sur la voie d'un rétablissement de l'économie. Selon nos analyses, la situation devrait graduellement s'améliorer au cours du deuxième semestre. La question est de savoir quelle sera l'ampleur de la reprise.
Depuis quelques semaines, les taux d'intérêt à long terme se tendent. Ce qui pourrait tuer dans l'oeuf une éventuelle reprise, car cette hausse se répercute sur le niveau des prêts octroyés par les banques à leurs clients. Etes-vous inquiet?
Il ne faut pas interpréter cette hausse négativement. Elle est peut-être une bonne nouvelle. Elle signifie que les marchés anticipent une amélioration de la conjoncture.
Jusqu'à quand la BNS est-elle prête à maintenir ses taux proches de zéro?
Nous maintiendrons les taux à un bas niveau aussi longtemps que nous estimons que les conditions monétaires doivent être ce qu'elles sont aujourd'hui. Mais il est clair que les taux remonteront dès que l'économie aura retrouvé le chemin de la croissance. Or nous en sommes encore loin.
Avec tel loyer de l'argent, est-ce le dernier moment pour acquérir son logement?
C'est une période particulièrement favorable. Un investisseur prudent doit mesurer son coût de financement sur la durée. Or il sait que les taux peuvent aussi remonter.
La politique de taux proches de zéro a suscité l'intérêt de la Réserve fédérale américaine. En tirez-vous une satisfaction?
Ce n'est pas la question. Chaque banque centrale essaie de bénéficier des expériences de ses homologues. Or nous avions montré, ce printemps et ce avant les Américains, notre volonté d'éviter de voir l'inflation glisser dans les chiffres négatifs. Ce qui nous a conduits à mener une politique agressive en matière de taux d'intérêt. La Fed a fait la même analyse au début de l'été. Car les situations sont assez semblables. D'où leur intérêt.
La stratégie de la BNS est-elle un modèle à suivre?
Non (rires). Nous essayons de faire le mieux possible en fonction des besoins de l'économie suisse. Nous avons tenté de gérer nos affaires de manière la plus indépendante possible par rapport à notre environnement. Nous ne serons satisfaits que lorsque les perspectives seront meilleures.
La baisse des taux a davantage profité aux banques commerciales, qui ont augmenté leurs marges bénéficiaires, qu'aux entreprises et aux propriétaires. Pourquoi?
Aujourd'hui, les banques pratiquent une politique de crédit pro-cyclique. C'est-à-dire que les conditions faites aux clients se détériorent avec la mauvaise conjoncture. Cette stratégie pousse la BNS à adapter ses conditions monétaires de façon plus active et plus rapide qu'autrefois. Comme nous savions que le refinancement des entreprises devenait plus difficile, nous n'avons donc pas hésité à abaisser nos taux d'intérêt. Notre décision, même si elle n'a pas totalement effacé l'impact de la détérioration des conditions de financement, a certainement contribué à atténuer le phénomène.
Est-ce que vous condamnez leur stratégie?
Du point de vue de la gestion des affaires monétaires et du soutien à l'économie, nous devrions le regretter puisque l'impact de la politique monétaire est devenu plus faible que par le passé. Mais nous avons aussi remarqué que la gestion du risque est devenue un élément central de la bonne santé du système bancaire. Nous ne pouvons donc pas reprocher aux instituts, qui ont commis dans le passé beaucoup de péchés dans ce domaine, de ne pas veiller à cet aspect-là de leurs affaires.
Les banques commerciales ne répercutent pas rapidement la baisse des taux directeurs sur leur clientèle. Comment l'expliquez-vous?
Les banques se posent toujours la question de savoir si la baisse des taux sera durable ou temporaire. C'est pourquoi elles réagissent avec retard. De surcroît, si le recul des taux s'accompagne d'une hausse des risques, il y a deux effets qui se compensent au niveau des marges bénéficiaires.
Ne doivent-elles pas soutenir l'activité des entreprises et des particuliers en abaissant les taux, au lieu d'augmenter leurs gains?
Quel est le juste prix du crédit en fonction des risques? C'est la question fondamentale. La décision appartient à chaque banque.
L'économie helvétique stagne depuis plus d'une décennie. Comment la sortir de l'ornière?
Nous devons avoir un débat national sur la croissance. Il faut se rendre compte que nous avons besoin de la croissance. Sinon, nous allons au-devant de difficultés majeures. Pourquoi? Parce que nous vivons dans un pays qui vieillit. Pour préserver nos acquis, il faut avoir une économie qui croît à un rythme plus soutenu. Mais la croissance n'est pas seulement le produit de la politique monétaire. Il y a d'autres facteurs plus fondamentaux, comme une hausse de la productivité. Nos analyses montrent que ce n'est pas le niveau du franc qui pénalise l'économie mais plutôt l'inertie du marché intérieur. De surcroît, ce que j'appelle le «swiss finish», autrement dit notre volonté de toujours mettre notre touche à tout, nous coûte très cher. Par exemple, dans la construction et dans l'élaboration des normes de sécurité, nous nous imposons des contraintes particulières souvent inutiles. Nous devrions établir une liste de tous les domaines où la vie pourrait demeurer supportable sans une intervention supplémentaire de l'Etat.
Vous postulez donc pour davantage de libéralisation et pour une concurrence accrue sur le marché intérieur...
Au lendemain du vote négatif sur l'EEE en décembre 1992, la Suisse a réalisé des progrès considérables dans le domaine de la concurrence et de l'ouverture de son marché intérieur. Dans la deuxième partie des années 90, notre pays a cru avoir réglé tous ses problèmes parce que la croissance était de retour. Or il faut se rendre compte que cette dernière n'a été que la conséquence de la bulle boursière qui s'est développée à l'époque. Pour preuve, le boom des activités financières qui a fortement contribué à la hausse du PIB. Or, aujourd'hui, alors que nous nous retrouvons dans une situation plus normale, nous nous apercevons que nous avons perdu cinq ans dans le processus de dynamisation de notre économie. Il faut donc se remettre à la tâche pour libéraliser et démanteler toutes les barrières qui nous empêchent de progresser. N'hésitons pas non plus à nous demander si notre système politique et notre organisation territoriale ne sont pas trop compliqués! Ne faudrait-il pas rechercher une efficacité plus grande dans le secteur public? Les questions ne manquent pas. Encore faut-il les aborder.
Le franc s'est fortement déprécié. Pour acquérir un euro, il faut désormais débourser 1,54 franc contre seulement 1,45 franc en mars. Ce taux de change vous convient-il?
Au cours actuel, je suis profondément convaincu que l'économie helvétique n'a pas de problème de compétitivité dû au niveau de sa devise. Le marché des changes évolue dans une direction qui nous est plus favorable.
La chute du franc est un succès pour la BNS. Comment l'expliquez-vous?
Vous savez, l'évolution du marché des changes reste toujours un peu mystérieuse. Néanmoins, il y a plusieurs raisons qui expliquent cette dépréciation. D'abord, nous avons volontairement abaissé très fortement et très rapidement les taux d'intérêt. Ensuite, il faut tenir compte de la modification de la situation géopolitique qui avait contribué à renforcer le franc. Enfin, nous avons clairement indiqué que si nous étions confrontés à une situation d'appréciation exceptionnelle, nous n'hésiterions pas à intervenir.
Pourquoi?
Avec un taux d'inflation de 0,5%, nous pouvions craindre qu'une nouvelle hausse du franc pousserait l'indice des prix à la consommation dans une zone négative. Or nous ne voulions pas nous retrouver dans une situation de baisse générale des prix. C'est ce qui nous a motivés à être particulièrement agressifs.
Le danger de la déflation est-il vaincu?
Aujourd'hui, le risque est moindre en raison du recul du franc et parce que l'atmosphère économique a changé.
Vous attendiez-vous à une telle chute du franc?
Avec des taux proches de zéro et avec l'élargissement du différentiel d'intérêt entre la Suisse et la zone euro, l'attrait du placement en franc devenait quasiment nul. Nous savions donc que notre stratégie allait avoir un impact sur notre devise, mais pas de cette ampleur. Je m'attendais davantage à un recul du franc plus progressif dans le temps. |
«Nous avons perdu cinq ans dans le processus de modernisation de notre économie.»
«Le vieillissement: le principal défi»
Avec des caisses de pension en piteux état, notre système de prévoyance sociale est-il en danger?
Il n'est pas en danger, même s'il a connu une alarme sérieuse en raison de la chute des Bourses. La Suisse a une chance extraordinaire de bénéficier d'un système basé en grande partie sur la capitalisation. Car de nombreux pays européens devront faire face au besoin de financement des retraites par le truchement de l'impôt.
Le Conseil fédéral a donc eu raison d'abaisser rapidement le taux d'intérêt minimal versé sur les rentes LPP...
Il aurait fallu procéder à cette révision beaucoup plus tôt. D'une part, parce que l'espérance de vie n'a cessé d'augmenter. D'autre part, parce que les rendements des marchés financiers ne sont plus ceux sur lesquels on avait basé les hypothèses de la LPP.
Le vieillissement de la population ne menace-t-il pas tout le système de prévoyance sociale ainsi que l'économie suisse?
C'est le principal défi de toutes les sociétés occidentales. Pour maintenir les acquis sociaux, la croissance est nécessaire. Elle permet de dégager les ressources nécessaires. Dans le cas contraire, nous devrons assurer le financement du système en prélevant de l'argent sur nos revenus courants. Il faut que la population se rende compte qu'il faut tout entreprendre pour disposer d'une économie dynamique.
Mais vous êtes aussi favorable, comme l'a proposé Pascal Couchepin, à la retraite à 67 ans...
Nous ne pouvons pas écarter une telle hypothèse. Quelles que soient les réformes qui pourraient toucher l'organisation du marché du travail, nous devons imaginer un allongement de la vie active au-delà de 65 ans. |
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