L'Hebdo;
2005-04-21 «Nous tenons à rester des généralistes»
Architecture Partenaire du prestigieux bureau Herzog & de Meuron, Harry Gugger vient d'être nommé à l'EPFL. Mireille Descombes l'a rencontré à Bâle.
Les bureaux bâlois de Herzog & de Meuron ressemblent à leur architecture. Pas d'unité stylistique apparente mais une cohérence intime. Et une simplicité qui n'exclut pas le souci du confort. Après avoir zigzagué entre différents bâtiments annexés au fil des ans par l'entreprise, le chemin conduit à une petite maison familiale qui ne paie pas de mine. C'est là qu'on intercepte Harry Gugger, entre deux voyages. L'homme, 49 ans, une trajectoire peu commune (il a notamment une formation d'outilleur et d'ébéniste), revient d'Asie. Il repart dans quelques heures pour l'Espagne, puis pour l'Amérique. Et, dès le 1er mai, il sera régulièrement à l'EPFL où il vient d'être nommé professeur ordinaire à la Faculté de l'environnement naturel, architectural et construit.
Pourquoi Lausanne plutôt que Zurich? Une simple question d'opportunité?
C'est une école très dynamique et Lausanne est une très belle ville, dont la taille me convient. La grandeur de l'EPFL également me convient. Il est plus facile d'y avoir un impact qu'à Zurich. Aujourd'hui, la compétition entre les écoles se renforce. L'EPFL est en train d'évoluer dans une nouvelle direction, de se doter d'une identité claire. Pour moi, il n'est toutefois pas question de n'être plus que professeur. Je tiens à conserver un pied dans la pratique. Je ne quitte pas le bureau Herzog & de Meuron même si, question organisation et gestion du temps, ce sera un énorme défi.
Vous êtes partenaire de ce bureau depuis une quinzaine d'années, vous êtes responsable de projets prestigieux (Tate Modern et Laban Dance Center à Londres, futur stade olympique de Pékin). Pourtant, contrairement à celui de Herzog & de Meuron, votre nom n'est guère connu. Un peu frustrant?
C'est plus le problème des médias que le mien. Ils n'arrivent pas à concevoir un auteur qui soit un groupe et non une personne. Mon énergie, je ne la tire de toute manière pas de cette reconnaissance-là, mais des gens qui m'entourent et des projets auxquels je participe. Et, dans ces projets, je suis vraiment considéré comme un partenaire à part entière. Chez Herzog & de Meuron, dans les publications, les partenaires sont en outre mentionnés, ce qui n'est pas le cas dans tous les bureaux. C'est une visibilité voulue par Jacques et Pierre, elle fait partie de leur éthique et de leur conception de l'architecture.
Mais, concrètement, comment travaillez-vous? Chacun de son côté, sur ses propres projets?
Absolument pas. Si j'ai été responsable de la Tate Modern, c'est essentiellement au niveau de l'administration et de la gestion, ma tâche consistant à veiller à ce que les délais soient tenus, les collaborateurs, payés, etc. Mais jamais nous ne travaillons chacun de notre côté. Même si un initié peut vraisemblablement identifier les projets dont j'ai été responsable, le concept naît toujours du dialogue, d'une réflexion commune entre partenaires. Chez nous, il n'y a pas de spécialistes des musées ou des stades. Si l'on croit savoir à quoi doit ressembler un tel bâtiment, on appauvrit le champ des possibles et l'on passe à côté d'un tas d'opportunités. Nous tenons à rester des généralistes, des dilettantes au sens noble.
Il y a tout de même quelqu'un qui décide...
S'il est bon, c'est le concept qui vous dira qu'il se sent bien. Un peu comme le personnage d'un bon scénario, le projet architectural acquiert une personnalité propre. Dans le meilleur des cas, on peut alors lui demander comment il a envie d'être. Et il vous répondra.
Cette culture du dialogue et de l'écoute s'applique-t-elle aussi au client?
Contrairement aux artistes, nous avons toujours besoin d'un mandat. L'architecture n'est donc jamais le fait des seuls architectes. Elle est toujours coproduite avec le client, dans une sorte de copaternité. Et nous ne sommes jamais aussi bons que quand nous avons à qui parler. En revanche, pour moi, l'architecte qui se contente de faire ce que veut le client n'est pas un vrai architecte.
Est-ce de cela que vous allez parler avec vos étudiants?
Mon premier but sera de les connecter avec la réalité et avec l'industrie. Aujourd'hui, dans le meilleur des cas, les étudiants sont formés à penser architecture, à développer un concept. On leur demande aussi de s'intéresser un tout petit peu à la construction, à l'ingénierie, à la statique. Et peut-être de construire une maquette au 1:100. Moi, je veux que mes étudiants construisent de vraies parties de bâtiment, à l'échelle 1:1. Par exemple une porte, si la porte est importante. Et j'impliquerai l'industrie dans ce processus car il va coûter de l'argent. Je souhaite qu'industrie et étudiant commencent très tôt à entrer en contact. Trop souvent, les architectes s'en défient et sont méprisants à l'égard de celle-ci. Une grave erreur. Penser qu'on doit lutter contre l'industrie est un mauvais point de départ pour une relation future.
C'est là une conception bien pragmatique du métier ....
Effectivement, je pense que notre profession se trouve à un point crucial de son évolution. Au départ, l'architecte tout à la fois concevait et construisait son bâtiment. Puis, au fil des siècles, il a constamment perdu de son influence sur la construction. Et il n'en a jamais été autant coupé qu'aujourd'hui. Si nous ne réagissons pas, nous deviendrons de simples décorateurs designers, des consultants qui se contentent de livrer des croquis. Et le danger semble encore plus grand pour les stars. Personne ne veut faire l'effort de travailler avec elles, mais tout le monde veut leur nom et leur signature pour de simples raisons de politique ou de marketing.
L'aspect économique et commercial du métier demande aussi des compétences particulières. Comment l'aborderez-vous avec vos futurs étudiants?
Il faut qu'ils comprennent que c'est l'un des pires métiers. Nos honoraires sont très modestes par rapport à nos responsabilités. En cumulant tous nos projets, nous sommes aujourd'hui engagés à hauteur de plus d'un milliard de francs de coûts de construction. Et, si quelque chose va de travers en Chine où nous réalisons le futur stade olympique de Pékin, nous sommes directement concernés. C'est donc une problématique qu'il faut aborder avec les étudiants. Afin qu'ils foncent dans le mur en toute connaissance de cause.
Les élèves souvent sont influencés par leur maître. Allez-vous former toute une génération de petits Harry Gugger?
Bien sûr que non. Mon but n'est pas de leur imposer ce que nous faisons. J'aimerais leur apporter une façon de penser l'architecture tout en les amenant à prendre des positions et à les défendre. Je ne reprocherai jamais à un étudiant de s'inspirer de Jean Nouvel. Mais je lui demanderai s'il en est conscient, s'il l'a étudié et s'il s'est forgé une opinion à son sujet. L'autre problème qui me frappe souvent, chez les étudiants, c'est leur manque de culture. Ils ne connaissent pas l'histoire, ne savent pas ce qui se passe aujourd'hui. Ils se voient comme des artistes qui doivent tout produire à partir de leur propre cerveau. Croire qu'aujourd'hui on peut créer du neuf est vraiment stupide! Un jour, un de mes étudiants avait réalisé une structure qui rappelait celle d'une maison de Le Corbusier. Je pensais qu'il l'avait prise comme référence. Mais, quand je lui ai demandé s'il le connaissait, il m'a répondu qu'il vivait au XVIIIe siècle. Un choc! Cela, je ne l'accepterai pas. |
Londres Laban Dance Center, 2003. Une superbe façade colorée.
Harry Gugger
1956 Naissance à Grezenbach (Soleure).
1990 Diplôme à l'EPFZ, après diverses formations (outilleur, charpentier, littérature allemande). Entre au bureau d'études Herzog & de Meuron.
1991 Devient partenaire de Herzog & de Meuron.
2003 RIBA Stirling Prize pour le Laban Dance Center de Londres.
2004 Prix Meret Oppenheim.
2005 Professeur ordinaire à l'EPFL où il dirigera dès le 1er mai le Laboratoire de la production d'architecture.
pékin Projet du stade pour les Jeux olympiques de 2008. Un nid d'oiseau géant.
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