L'Hebdo;
2002-10-03 «On manque de courage!»
Peter Hasler Pour le chef de l'Union patronale, la capacité industrielle du pays se détériore. Créativité, qualité, goût du risque font terriblement défaut.
ue vous inspire l'opposition acharnée au Parlement d'une partie des milieux économiques à la nouvelle loi sur les cartels?
Les milieux qui y résistent font preuve d'un manque de vision globale. Ils n'arrivent pas à dépasser la défense de leurs propres petits intérêts, alors même qu'il s'agit d'une décision majeure: tourner notre pays vers l'avenir et l'extérieur. Cette attitude n'est pas limitée à un seul secteur. On la retrouve de la PME aux plus grandes entreprises. Même Roche a été condamnée aux USA à une amende de plus d'un milliard pour des pratiques cartellaires.
Cette attitude est-elle un signe d'immobilisme plus général d'une partie de l'économie?
Oui, je le crois. Nous manquons aujourd'hui de courage en Suisse. Nous sommes beaucoup trop satisfaits de notre niveau de vie actuel. Je pense que les affaires Swissair, ABB, Credit Suisse ou dernièrement Swiss Dairy Food sont plus graves qu'on ne veut le reconnaître. C'est le signe que la capacité industrielle du pays se détériore. Je dis cela au sujet de l'économie, mais aussi de la politique et de l'ensemble de la société. La créativité, la qualité, le goût du risque font terriblement défaut aujourd'hui.
N'est-ce pas un peu exagéré? La Suisse est toujours une économie très performante...
Sans doute. Mais nous sommes au milieu d'un lent processus de banalisation. En comparaison internationale, nous devenons de plus en plus médiocres. Il y a 30 ans, la situation économique suisse était très nettement supérieure à celle de l'Italie ou de la France. Aujourd'hui les différences s'estompent de plus en plus et la population ne s'en rend pas suffisamment compte. On se satisfait tout à fait d'être dans la moyenne. C'est anecdotique, mais voyez nos skieurs nationaux: au lieu de se battre pour être premiers, ils se déclarent satisfaits lorsqu'ils sont au milieu du classement! Ce type de mentalité se traduit par une économie en stagnation qui ne nous aidera pas à surmonter les énormes défis qui nous attendent: vieillissement de la population, concurrence accrue de nos voisins, etc. J'ai peur qu'à la fin, nous ne soyons si en retard que nous ne rejoignions l'Europe non pas en position de force mais contraints et forcés par notre faiblesse. Il faut agir avant que nous n'atteignions ce «seuil de la douleur».
La loi sur les cartels est donc une étape importante dans ce processus de redynamisation de l'économie?
Oui, même si pour moi, il s'agit surtout d'une mesure technique. Le plus important est de changer une mentalité passéiste qui ne me plaît pas. Le monde politique devrait y contribuer mais aussi les dirigeants économiques. Malheureusement ces derniers ont beaucoup perdu de crédibilité dans les années 90. Je ne vois personne qui puisse aujourd'hui jouer un rôle de leader comme dans les années 70-80.
Changer la mentalité, c'est quand même un peu vague. Que faire concrètement?
Il y a beaucoup de choses à faire. La principale est de persuader la population que la libéralisation n'est pas un risque, mais une chance. Avec la loi sur les cartels, les ententes doivent disparaître et les prix devenir plus transparents. Des secteurs comme la restauration, la construction, l'agriculture ou l'hôtellerie doivent être restructurés. Il nous faut aussi repenser notre formation. Notre système actuel favorise un niveau moyen aux dépens de la constitution de véritables élites. Des élites qui sont pourtant indispensables pour assurer notre avenir économique. Enfin, il nous faut garder en tête ce qui est vraiment important pour le futur de la Suisse: les négociations bilatérales ou une nouvelle politique d'immigration. Sur ce dernier point, la prochaine votation sur l'asile sera un test important de notre volonté de prendre des risques sur l'avenir.
Propos recueillis par Pierre Nebel
PETER HASLER
En guerre contre ceux qui résistent à la loi sur les cartels.
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