L'Hebdo;
2001-01-04 economie «Plus d'argent pour les cantons et la Confédération»
Jean-Pierre Roth Le Valaisan est le deuxième Romand à occuper le siège de président depuis la création de la banque centrale en 1907. Entretien.
Depuis le 1er janvier vous êtes président de la direction générale de la BNS. Comment le vivez-vous?
On surestime grandement les privilèges du président de la direction générale. Cette banque centrale est dirigée par un collège, il n'y a pas un gouverneur qui décide de la politique.
Pensez-vous que les décisions vont toujours se prendre à l'unanimité?
Etant une petite équipe, il est important de travailler avec une culture commune et un consensus. Et j'ai toute confiance que ce sera possible.
En cas de conflit, c'est vous qui tranchez?
Non. Le président n'a pas de voix prépondérante dans ce conseil à trois, et l'unanimité n'est pas requise pour les décisions de la direction générale.
Le Conseil fédéral vous a nommé à la présidence contre les avis du Comité et du Conseil de banque. Avez-vous été surpris?
Dans toute nomination, il y a un élément de surprise. La décision appartenait au Conseil fédéral. Je ne doute pas, désormais, de l'appui du Conseil de banque et du Comité de banque, ni de la collaboration au sein de notre nouveau groupe. Il faut maintenant tourner la page et s'intéresser à l'avenir.
On a présenté Bruno Gehrig comme un moderne, le concepteur de la nouvelle politique monétaire, et vous-même comme un monétariste classique...
Le concept de politique monétaire n'est pas le fait d'une personne. C'est une avancée commune de la banque où tous les départements sont impliqués. Fondamentalement, nous faisons toujours la même chose: nous nous interrogeons pour savoir de quoi l'avenir sera fait, de quelles informations nous disposons et quelles sont les mesures à prendre. Il n'y a pas une nouvelle économie ou un nouveau modèle qui seraient apparus.
On constate aux Etats-Unis une hausse de la productivité et une inflation faible, peut-on douter d'un retour important de l'inflation?
Je crois qu'il serait imprudent de dire que l'inflation appartient définitivement au passé, il nous faut plus de preuves pour en être convaincus. Pour la Suisse, nous avons le sentiment que l'économie est plus concurrentielle que par le passé, moins cartellisée. Les entreprises sont moins en mesure de répercuter les hausses de coûts au niveau du consommateur.
Par rapport à il y a dix ans, nous avons enregistré de grands progrès au niveau de la modélisation du fonctionnement de l'économie. Ce qui nous permet de préparer nos décisions. A l'époque, le seul modèle que nous avions était celui des agrégats monétaires. Nous savions que leur évolution conduit, au fil du temps, à certaines réactions de l'indice des prix. Maintenant, nous avons une approche beaucoup plus riche qui intègre les agrégats dans un faisceau d'indicateurs beaucoup plus détaillés.
Comment ça se passe concrètement?
Le rythme d'analyse de la situation macro-économique est trimestriel avec la comptabilité nationale. Deux fois par année nous donnons une prévision d'inflation, en juin et en décembre. Nous avons comme étalon de notre politique le taux d'intérêt à trois mois et comme instruments les «repo», qui sont des crédits à très court terme. Il y a à la BNS des métiers très différents: les personnes en charge des opérations, dans le troisième département, sont tous les jours sur le marché à décider que faire dans le cadre de la mise en oeuvre de la politique décidée. Mais au niveau de la ligne de politique monétaire, les choses ne se rediscutent pas tous les jours.
De quelles informations disposez-vous en arrivant le matin?
Lorsque j'arrive à ma table de travail, j'ouvre l'écran. J'y vois exactement la situation du marché. Les prix du marché indiquent tout de suite s'il y a une situation de tension, quelque chose de particulier. Et si j'ai besoin d'une information complémentaire, je prends le téléphone.
Avez-vous régulièrement au téléphone vos homologues des autres banques centrales?
Nous sommes en contact avec ces partenaires une fois par jour, mais au niveau technique. Les salles de change des banques centrales ont trois conférences téléphoniques quotidiennes. Il peut y en avoir plus si la situation est difficile.
Les contacts avec les autres banquiers centraux se font généralement à travers les réunions de la Banque des règlements internationaux. Mais s'il y avait un problème, nous pourrions nous parler très rapidement.
La BNS est-elle intervenue avec d'autres banques centrales pour soutenir l'euro?
Non. Les interventions des banques centrales destinées à soutenir une devise ne me convainquent pas. Elles ne règlent pas les problèmes de fond. Pour avoir un impact sur les marchés, il faut adapter les politiques monétaires.
Autrement dit, vous êtes sceptique sur la politique menée par la Banque centrale européenne (BCE)...
On a dit que j'étais diplomate... Je préfère répondre aux questions qui me concernent.
Depuis quelques mois le franc s'est raffermi par rapport à l'euro, il n'est plus un satellite de la monnaie unique?
Le franc suisse est une monnaie flottante. Il flotte de manière relativement rationnelle et ordonnée par rapport à l'euro, une monnaie à laquelle on peut le comparer.
L'inhabituel, pendant presque quinze mois, ça a été l'absolue stabilité par rapport à l'euro, qui était à 1,60/1,61 franc. En situation de changes flottants, c'est exceptionnel. Le marché a, entre-temps, provoqué un ajustement de 6%. Ce n'est pas excessif compte tenu de la bonne performance de l'économie suisse, d'un taux d'inflation inférieur et, peut-être, d'une meilleure appréciation de notre politique que de celle de la BCE.
La croissance commence à ralentir, envisagez-vous de baisser les taux d'intérêt?
Après avoir touché un pic au cours de l'an 2000, la croissance a atteint sa vitesse de croisière. Pour 2001, nous anticipons une progression de 2,2% du produit intérieur brut et une inflation légèrement supérieure à 2%. Nous sommes dans une situation tout à fait ouverte. Actuellement, il y a deux risques: que l'inflation se développe plus fortement que prévu, mais aussi que le ralentissement soit plus important. Nous attendons d'avoir plus d'informations au trimestre prochain, pour savoir dans quelle direction nous allons.
Alan Greenspan, le président de la Fed, est un as des petites phrases qui provoque des mouvements sur les marchés financiers, allez-vous l'imiter?
Je pense que notre politique doit être basée sur une communication transparente des éléments à notre disposition. Nous ne sommes pas des pythies. Les petites phrases sont une loterie: certaines portent et d'autres pas.
Devez-vous aussi taire certains éléments?
Nous n'avons pas de sources conjoncturelles différentes de celles qui sont à la disposition des universités et des services d'études des banques. Il y a vingt ans, les banques centrales avaient presque un monopole de connaissances et d'appréciations. Ce n'est plus le cas. Nous devons présenter les choses de manière objective et ne pas donner une opinion personnelle qui est finalement liée à notre sensibilité.
A vous écouter, on pourrait presque se dire que la BNS a tellement d'éléments pour guider ses décisions que peu importe les trois personnes qui sont au directoire?
A un moment donné, il y a des options différentes et il faut choisir entre l'une ou l'autre. Mais notre manière de travailler vise à rationaliser la décision.
S'il y a moins de risques d'inflation, y a-t-il aussi moins de risques systémiques dans cette économie mondialisée?
Sur ce point, il y a des éléments contradictoires. D'une part, on a des marchés qui sont devenus beaucoup plus globaux, beaucoup plus connectés, des informations qui se propagent de manière simultanée: presque des vibrations des marchés au niveau mondial. Ce grand marché financier global peut faire craindre une catastrophe de grande ampleur. Toutes les autorités de surveillance l'ont en tête. L'autre aspect, c'est que les opérateurs sur les marchés financiers sont devenus beaucoup plus conscients de la gestion des risques. Un effort considérable a été fait pour les rationaliser, les mesurer, les gérer de manière globale. C'est le contrepoids indispensable à la globalisation des marchés. Mais, effectivement, notre économie mondiale n'est pas forcément plus stable qu'elle ne l'était il y a dix ans.
Le risque est-il plus important en Suisse en raison du poids dans l'économie des deux grandes banques?
L'UBS et le groupe Credit Suisse dominent clairement la scène bancaire en Suisse et la Commission fédérale des banques a eu raison de s'en préoccuper.
La rémunération à la performance dans les banques n'est-elle pas dangereuse?
Ce qui est troublant dans la rémunération à la performance, c'est son lien avec les risques qu'elle peut générer. Je crois que chaque établissement bancaire est conscient du problème.
Qu'est-ce qui vous fascine dans votre métier?
Les problèmes se renouvellent tous les jours car le monde évolue continuellement. Dans douze mois, l'arrivée des billets et pièces en euros va affecter notre économie et notre manière de se comporter.
Les entreprises suisses sont-elles bien préparées à l'euro?
Il y avait un engouement extraordinaire lors de la création de la monnaie unique en 1999. Tout le monde parlait de comptes en euros. Aujourd'hui, on a oublié qu'il faudra être prêt dans douze mois. Ceux qui spéculent sur un échec vont droit dans le mur. Les billets et les pièces arriveront sur le marché à partir de janvier 2002.
Le secret bancaire suisse est sous pression. La BNS va-t-elle s'engager pour le défendre?
C'est une affaire de représentation extérieure qui est du ressort du Département des finances. Le secret bancaire a été placé sous un éclairage négatif pour plusieurs raisons. Tout d'abord parce qu'il a été quelquefois le moyen pour certains de cacher des fonds d'origine criminelle. Beaucoup a été fait pour corriger cette situation. Le deuxième plan est celui de l'harmonisation fiscale au sein de l'Union européenne. Je crois que la place financière suisse ne peut pas se construire sur des bases qui consisteraient à faire de notre pays la place de contournement de la législation européenne. Cela dit, le secret bancaire est une réalité suisse dans les textes et on a le sentiment que le peuple y tient. Il y aura donc un compromis à trouver avec l'Union européenne dans le sens d'un impôt à la source et pas d'une notification d'informations.
Cette réflexion se place dans la perspective d'une coordination entre places financières; autrement dit Bruxelles doit aussi négocier un accord avec ses autres partenaires, dont les Etats-Unis.
Vos bénéfices suscitent régulièrement de vives critiques. «Le cadre légal est clair. La BNS a le droit de verser un million de francs par année dans ses réserves. Le reste doit être distribué», affirme le professeur lausannois Thomas von Ungern-Sternberg. Or, vous conservez toujours une partie importante de vos gains: 2,9 milliards sur 4,4 milliards en 1999?
Les textes de lois expliquent comment nous devons distribuer nos bénéfices, mais ils ne donnent aucune indication sur la manière de les calculer. Si nous tenons à transférer une partie de nos bénéfices dans nos provisions, c'est pour détenir des réserves de changes suffisantes en cas de crise. Je ne partage pas le point de vue qui consiste à dire qu'une banque centrale n'a pas besoin de réserves aussi importantes que les nôtres.
A l'avenir, les cantons et la Confédération peuvent-ils envisager de recevoir davantage d'argent de la part de la BNS?
Certainement. La convention signée avec le Conseil fédéral prévoit que le montant distribué est fixé à l'avance pour une période de cinq ans. Jusqu'en 2003, la Confédération et les cantons reçoivent annuellement 1,5 milliard. Cette somme sera vraisemblablement réexaminée à la hausse dès 2004. La situation aura alors changé. L'or est désormais démonétisé. En clair, il fait partie des réserves que nous pouvons utiliser en tout temps. De surcroît, grâce au comportement extraordinaire du dollar, nous avons réalisé des gains plus importants que prévu au cours de ces dernières années. Bref, notre situation est très favorable.
Vos parents ont-ils joué un rôle dans votre choix?
Mon père tenait le bureau de poste de Saxon. Il avait l'espoir que je reprenne, un jour, son emploi. Lorsque je lui ai fait part de mon intention de me diriger vers l'Université plutôt que vers l'administration, il a eu cette réaction très saine: «Au fait, m'a-t-il dit alors, ta mère et moi ne t'avons jamais vraiment demandé ce que tu pensais faire.»
Propos recueillis par Geneviève Brunet et Jean-Philippe Buchs
«Actuellement, il y a
deux risques: que
l'inflation se
développe plus
fortement
que prévu, mais
aussi que le
ralentissement
soit plus important.»
«Les interventions
des banques
centrales destinées
à soutenir une
devise ne me
convainquent pas.»
Jean-Pierre Roth.
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