L'Hebdo;
2008-04-24 «Quand j’imite Darbellay, je tombe sur Freysinger»
YANN LAMBIEL De Christian Levrat (PSS) à Christophe Darbellay (PDC), en passant par Ueli Leuenberger (Les Verts), jamais les Romands n’ont autant donné le ton en politique fédérale. Du pain bénit pour l’imitateur de « La Soupe»? Par Titus Plattner.
La voix de Christian Levrat lui est venue d’un coup, sans prévenir et sans qu’il le veuille vraiment. C’était le 6 septembre 2005, lors d’une soirée privée à Fribourg. L’imitateur Yann Lambiel était censé déplomber l’atmosphère après un débat interminable entre l’UDC Jean-François Rime et le jeune Christian Levrat justement. La star de l’émission satirique La soupe s’en souvient encore. Il était en coulisses en train de se préparer à entrer en scène quand tout à coup, à l’ultime question du débat, Christian Levrat a dit: «Ecoutez, je vais vous répondre en une phrase...» «La phrase, raconte Yann Lambiel en reprenant sa propre voix, a duré vingt-cinq minutes, sans mentir.»
Depuis ce moment précis, le Valaisan imite Christian Levrat à la perfection. Il suffisait de trouver ce «truc caractéristique dans le nez». Mais ça lui faisait une belle jambe. Il y a deux ans et demi, le socialiste fribourgeois n’était pas encore président du Parti socialiste, et pratiquement personne ne le connaissait. «Je l’utilisais de temps à autres à La soupe, mais il fallait à chaque fois ramer pour expliquer qui c’était.» Ce n’est que depuis décembre dernier, avec l’annonce de sa candidature, puis son élection à la tête du Parti socialiste suisse, que Levrat est vraiment devenu célèbre.
ÉCOUTER LA RADIO Alors, du pain bénit tous ces présidents de partis romands? Yann Lambiel se gratte la tête. Puis le menton. Levrat, c’est bon; il sait le faire. «Je vais demander à mon copain Alain Berset», ajoute-t-il avec la voix du président du PS, pour bien montrer qu’il maîtrise sa voix. En revanche, Lambiel sèche toujours sur celle de Christophe Darbellay, le président du PDC. «A chaque fois que je tente de l’imiter, je tombe sur celle d’Oskar Freysinger», soupire-t-il en prenant l’accent et le timbre du barde UDC de Savièse. Les deux hommes, explique l’imitateur de La soupe, ont à peu près la même tessiture.
Pour attraper de nouvelles voix, Yann Lambiel écoute énormément la radio (Forums) et regarde, grâce à l’internet, les émissions politiques qu’il n’a pas vues en direct (Infrarouge, Pardonnez-moi). Cela lui suffit. «Vous savez, je ne suis pas un vrai passionné de politique», lance-t-il avec détachement. Au début, il faisait d’ailleurs plutôt les chanteurs. Les politiques ne sont venus que plus tard, avec les textes de Thierry Meury et de Laurent Flutsch - «De vrais mordus, eux.»
Yann Lambiel ne cherche pas non plus à rencontrer ceux qu’il imite. Car ses personnages, explique-t-il, ne doivent pas tant correspondre aux originaux, mais plutôt à l’image que le public se fait d’eux. Voilà probablement pourquoi il n’a pas réussi à trouver le petit truc qui annonce Christophe Darbellay, malgré des heures passées à l’écouter en débat. Prince de l’opportunisme, le président du PDC «zigzague tellement», selon Yann Lambiel, qu’il est quasiment impossible de trouver une formule qui le distinguerait d’entrée aux yeux de tous : «Ça change tout le temps.» Si ce n’est justement cet opportunisme et son amour des caméras.
Valaisan lui aussi, Yann Lambiel connaît pourtant le politicien depuis des années. De la même génération, ils se croisaient régulièrement à leurs débuts, lors des bals du samedi, où l’imitateur se produisait sur scène et où Christophe Darbellay écumait déjà le terrain, à la chasse aux électeurs. «A l’époque, à la moindre raclette sur un alpage, on était sûr de le voir passer serrer quelques pognes.»
CLONER BRELAZ «Darbellay, il viendra quand il viendra», conclut l’imitateur. Il ne faut pas forcer le destin dans ces cas-là: «De toute façon, ce type ira loin. Je le ferai peut-être dans dix ans, quand il sera passé du Conseil d’Etat valaisan (où il se présentera au printemps 2009, ndlr) au Conseil fédéral.» Tenez, Adolf Ogi, l’un de ses personnages fétiches, Yann Lambiel a mis plus d’un an avant de trouver le «formidable!» servant à camper d’entrée le personnage. Et Ueli Leuenberger alors, qui devrait être élu à la présidence des Verts suisses le 26 avril? «Qui vous avez dit?» couine Lambiel, en soufflant comme le syndic de Lausanne, Daniel Brélaz.
«Quand j’ai besoin d’un écologiste, je n’ai besoin de personne d’autre...» C’est que le Vaudois a tout pour faire une bonne caricature: un physique hors normes, une démarche particulière, une voix (presque) inimitable et, surtout, c’est un politicien devenu people. «La vie privée n’existe plus chez lui depuis que son épouse Marie-Ange Brélaz raconte chaque semaine sa perte de poids dans Le Matin…»
Reste que Yann Lambiel a un vrai problème. Il a encore trente-cinq ans de carrière devant lui et toute une série de ses personnages fétiches arrive à échéance. Les conseillers fédéraux Ruth Dreifuss et Adolf Ogi ainsi que l’inénarrable ancien conseiller national Claude Frey se sont retirés de la politique voici plusieurs années déjà. Leurs apparitions dans ses spectacles et à La soupe se font rares. Ruth Dreifuss descend encore de temps à autre une Suze sur le coin d’un bar, Adolf Ogi pourra peut-être reprendre un peu de service en 2008, Eurofoot et JO obligent. Quant à Claude Frey, seuls les fans de la première heure savent encore qui il est.
Or, voilà que Pascal Couchepin et Moritz Leuenberger sont eux aussi sur le départ. Quant à Samuel Schmid et Micheline Calmy-Rey, on les voit mal rester au Conseil fédéral jusqu’à 67 ans. Ils devraient suivre trois ou quatre ans plus tard. Bien sûr, ces quatre-là se mêleront encore de la vie publique quelque temps «surtout Couchepin», mais Yann Lambiel va devoir les remplacer.
Seulement, à moins de cloner Daniel Brélaz, c’est le désert. Eveline Widmer-Schlumpf ne dit pas un mot. «Les gens ne la connaissent pas. J’imiterais ma grand-mère en leur disant que c’est Widmer-Schlumpf, ça serait pareil.» Et il a oublié d’évoquer Doris Leuthard et Hans-Rudolf Merz, inexistants aux yeux du public romand. Yann Lambiel angoisse. Et si on clonait plutôt Blocher?
UN LAMBIEL, TROIS PRESIDENTS L’imitateur valaisan s’entraîne chez lui pour attraper les voix des nouveaux ténors romands de la politique fédérale, Christian Levrat, Christophe Darbellay et Ueli Leuenberger.
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