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«Si je vous parle en français, c'est grâce à la colonisation»

Mis en ligne le 24.03.2005 à 00:00

L'Hebdo; 2005-03-24

«Si je vous parle en français, c'est grâce à la colonisation»

ABDOU DIOUF Le successeur et fils spirituel de Senghor dirige l'organisation toujours plus influente de la francophonie. En visite au CIO, il a accordé un entretien exclusif à Michel Beuret.

Abdou Diouf, 70 ans, est l'une des grandes figures politiques du continent noir. Quand il lève la voix, le successeur du poète et président Senghor, est écouté. Secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF) depuis 2002, l'ancien chef d'Etat du Sénégal suit aussi la trace de son mentor dans la défense et la promotion de la langue française jusque dans les arcanes de Bruxelles. La francophonie, à ce jour, c'est 53 Etats membres et des relais planétaires. Comme la chaîne TV5, devenue le second réseau global après MTV et devant CNN. L'organisation joue enfin un rôle toujours plus politique, notamment lors des crises et conflits. De passage à la mi-mars au Comité international olympique (CIO) à Lausanne, son secrétaire général, grand par le prestige autant que par la taille (2 mètres) nous a accordé cet entretien.

Dans quel but êtes-vous venu au CIO?

Nous constatons une érosion du français dans l'olympisme. Pour les Jeux d'Athènes en 2004, j'avais désigné Hervé Bourges «grand témoin francophone», dont le rapport dégage des insuffisances dans l'usage du français. Je suis donc venu rencontrer Jacques Rogge, le président du CIO, pour envisager des mesures. Comme vous le savez, la Charte olympique mentionne deux langues officielles, le français et l'anglais. En cas de litige, le français fait foi. Avec M. Rogge nous sommes d'accord pour que l'on veille à ce que notre langue soit respectée, dans les stades, la signalétique, les enceintes et les villages olympiques, au niveau télévisuel, etc. Le grand enjeu, c'est bien sûr les JO de Pékin en 2008.

Le 20 mars, Journée internationale de la francophonie, vous avez choisi de vous rendre en Haïti. Pourquoi?

J'ai choisi Haïti parce que ce pays est en grande difficulté et que nous voulons accompagner sa transition vers un Etat de droit. La francophonie est chargée d'exécuter ce projet en partenariat avec le Canada et l'Union européenne. Mais Haïti fait aussi partie de l'espace francophone dans les Caraïbes. Cette région compte de grands écrivains comme Aimé Césaire qui vit à Fort-de-France. Ami de Senghor, il a mené comme lui le combat pour la francophonie, la négritude et les identités culturelles.

Le français est en recul en Europe. En 2004, vous avez appelé à une réunion pour débattre sa place dans les institutions européennes. Quelles mesures ont été prises?

Nous avons réuni treize pays à la fois membres de l'UE et de la francophonie, ou membres de l'UE aspirant à intégrer la francophonie, ou encore pays membres de la francophonie - comme la Bulgarie et la Roumanie - qui souhaitent rejoindre l'Europe. Nous avons conclu qu'il faut renforcer le plan pluriannuel d'action pour le français dans l'Union européenne. Ce plan se concentre sur les pays qui vont adhérer à l'Europe et il a pour but de former des hauts fonctionnaires, des juristes, des diplomates, etc. L'idée est de les aider à mener les négociations et à travailler en français. L'autre idée est d'orienter l'Europe vers le trilinguisme. Chaque peuple doit avoir sa langue nationale, mais devrait aussi posséder deux langues internationales. Des experts ont calculé que, dans un tel système, 70% des gens choisiraient le français comme deuxième langue étrangère après l'anglais.

L'OIF croît à grande vitesse. La Grèce et Andorre sont membres associés. L'Arménie, la Géorgie, la Hongrie, l'Autriche et la Croatie ont obtenu le statut d'observateurs. Ne craignez-vous pas la dilution?

C'est un danger, ou plutôt c'était. Car au sommet de Beyrouth en 2002, les chefs d'Etat ont pris des mesures. Désormais, le passage du statut de pays observateur à celui de membre n'est plus automatique et basé sur l'ancienneté. Une commission des adhésions, présidée par l'ambassadeur de Suisse auprès de la francophonie, examine si le pays candidat a suffisamment de locuteurs francophones, s'il respecte nos valeurs, la place du français dans l'éducation ou les médias. La Macédoine et l'Albanie, à cet égard, ont encore des efforts à faire.

Si l'OIF est si attractive, c'est aussi parce que son influence grandit politiquement. Avec le recul, son opposition à la guerre en Irak était-elle une bonne chose?

Oui, je pense que c'était juste. Il ne s'est pas agi d'antiaméricanisme, mais du combat pour la légalité internationale et le multilatéralisme qui dans le cas de l'Irak ont été bafoués. A posteriori, je crois que les Américains eux-mêmes ont compris qu'il y avait un «péché originel» quelque part. A présent, toute la communauté internationale doit veiller à ce que l'Irak devienne un Etat de droit. Et non un Etat confessionnel.

Vous vous impliquez toujours davantage aussi en Afrique, comme en Côte-d'Ivoire, en Centrafrique et au Togo. Au-delà de l'indignation, que peut faire la francophonie?

Beaucoup de choses. D'abord, les prises de position sont importantes. Au Togo, la francophonie a été la première organisation à mettre le holà et à prendre des sanctions. C'est important pour les autres pays qui seraient tentés de prendre le même chemin. Mais nous n'avons pas fait que cela. Aussitôt après, j'ai envoyé une mission à Lomé pour y rencontrer les autorités et les représentants de la Cedeao (Communauté économique des etats de l'Afrique de l'Ouest, ndlr). Nous avons dit que nous sommes prêts à accompagner le Togo dans sa transition vers des élections démocratiques (prévues le 24 avril, ndlr), libres et transparentes. Et nous y travaillons.

En Côte-d'Ivoire, vous vous êtes engagé au-delà du simple rôle d'appui à Paris et à la Cedeao. Chirac vous aurait même encouragé à vous impliquer davantage...

Oui, nous avons joué un rôle central. La plupart des avancées ont été réalisées grâce à l'action du représentant de l'OIF sur place en contact avec tous les protagonistes sur le terrain. Bien sûr, tout cela est une oeuvre collective. Pour prévenir les crises à venir, nous insistons beaucoup sur la notion «d'alerte précoce». Souvent, des signaux présagent qu'une crise se prépare. Hélas, la communauté internationale tarde à réagir. Car une fois que les crises ont éclaté, il est infiniment difficile de renouer les fils du dialogue.

La crise ivoirienne a aussi révélé un vif sentiment anti-Blanc qui se répand en Afrique, tandis que l'Occident intervient toujours plus pour y désamorcer les conflits. Comment gérer ce paradoxe?

Il n'y a pas de paradoxe. Les sentiments dont vous parlez sont plus le fait de manipulations politiciennes et ne sont pas réellement ancrés dans la population. Est-ce que vous vous imaginez ce qui se serait passé en Côte-d'Ivoire si la France n'avait pas envoyé ses troupes? La France a réagi pour venir en aide à un pays ami et avec l'accord de nous tous. C'est en France aussi, à Marcoussis que les accords ont été signés, après l'échec des efforts africains. Et si ces accords étaient convenablement appliqués, nous serions sortis de cette crise.

Mais justement, ils ne le sont pas. Et l'Occident, déculpabilisé de son passé, perd patience. En écho, les aînés sur le continent noir ne cachent plus parfois leur nostalgie coloniale...

La colonisation a eu ses points faibles et ses points forts. Du temps de la colonisation, je n'ai jamais été victime d'un acte de racisme. Jusqu'en 1960 d'ailleurs, nous étions citoyens français. Et si aujourd'hui je m'adresse à vous dans cette langue, je le dois à la colonisation. Certains pays d'Afrique comptent parfois 250 langues. S'ils n'avaient pas le français comme langue officielle, administrative, comme langue de communication internationale et d'accès à l'information scientifique et technique, qu'est-ce que ces pays seraient devenus? Après l'indépendance, disons les choses telles qu'elles sont, les pays développés ont commis des erreurs. Mais nous aussi, nous avons commis des erreurs! Et les Etats africains en ont tous pris conscience. C'est pourquoi ils ont créé le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (Nepad), soutenu par le G8. Dès lors, cheminons ensemble. Nous nous aidons nous-mêmes, mais vous, Blancs, pays du Nord, vous venez nous aider dans nos efforts de développement.

Ange-Félix Patassé, déposé en Centrafrique en 2003 est réfugié au Togo. La place du bras droit de l'empereur Bokassa n'est-elle pas devant un tribunal? L'impunité ne reste- t-elle pas un des grands maux de l'Afrique?

Quand la Cour pénale internationale a été créée, savez-vous quel est le premier pays du monde à l'avoir ratifiée? Le petit Sénégal. C'est vous dire que la lutte contre l'impunité me préoccupe. Mais certains pays pour sortir de la crise sont forcés de réaliser une opération de réconciliation. Comme en Afrique du Sud. Sur le fond cependant, vous avez raison, l'impunité reste moralement inacceptable. |

Abdou diouf Le secrétaire général de la francophonie joue un rôle politique croissant.

«La francophonie a joué un rôle central dans la résolution de la crise ivoirienne.»

Paris Abdou Diouf (à dr.) et la francophonie ont joué un rôle clé dans les accords de Marcoussis et la fin du conflit en Côte-d'Ivoire. Peu avant le sommet, il recevait le président Gbagbo au QG de son organisation.




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