L'Hebdo;
2004-07-29 «Switzerland: the Education Country» Patrick Aebischer Il faut faire de l'éducation et de la formation l'ambition de la Suisse de demain. C'est le credo du patron de l'EPFL au moment où Berne songe à une refonte du système universitaire helvétique.
Patrick Aebischer Il faut faire de l'éducation et de la formation l'ambition de la Suisse de demain. C'est le credo du patron de l'EPFL au moment où Berne songe à une refonte du système universitaire helvétique. ParChristian Jacot-Descombes.
«Knowledge Based Economy», l'économie basée sur la connaissance. C'est le nom du nouveau jeu planétaire. Il fait suite à «Mondialisation» qui a connu le succès que l'on sait depuis l'avènement d'internet. Ses règles concernent les économies des pays les plus développés et elles sont simples: il n'y aura pas de salut dans les domaines de la manufacture et des services relégués dans les pays à main-d'oeuvre bon marché (de la fabrication d'écran plat aux call centers). Là, les plus-values sont durablement condamnées à rester faibles. En revanche, l'avenir est dans la connaissance. Et son accroissement par la recherche et le développement.
Certains pays ont compris cela et ils ont déjà abattu leurs cartes dans ce poker mondial. C'est le cas de Singapour (lire page 32). En Suisse, on compte encore beaucoup sur ces valeurs sûres que sont nos recettes ancestrales, entre secret bancaire et valorisation de l'environnement, horlogerie et confiserie. Toutefois, des voix s'élèvent pour signaler qu'en matière d'éducation et de recherche, la main suisse contient les atouts du futur. Cela même si le système universitaire doit être repensé. Charles Kleiber, le secrétaire d'Etat à la Science, et Pascal Couchepin s'y emploient, mais ils leur faudra faire face à un certain esprit de clocher qui ne manque pas de se manifester chaque fois qu'une vision globale dépasse les frontières des cantons. La prise de position (il faut favoriser la proximité au nom du contribuable qui finance l'Université) d'André Hurst, recteur de l'Université de Genève dans L'Hebdo de la semaine dernière en témoigne. Il faudra sans doute encore beaucoup de temps pour aboutir à «l'espace national de formation supérieure» que Charles Kleiber appelle de ses voeux, mais pour le président de l'EPFL, il n'est pas trop tôt pour en exprimer l'ambition.
Patrick Aebischer, lors d'un récent débat organisé par «L'Hebdo», vous avez évoqué l'idée d'une Suisse, labellisée «pays de l'éducation», c'était une manière de prêcher pour votre paroisse ou un projet plus vaste?
Mon idée, c'est de donner à notre pays une identité basée sur la connaissance et son acquisition. Aux Etats-Unis, sur les plaques minéralogiques des voitures, le nom de l'Etat est toujours accompagné d'une sorte de marque de fabrique: «Florida, the Sunshine State» ou «California, the Golden State». L'idée serait de créer «Switzerland, the Education Country». Cela concerne évidemment l'ensemble du système éducatif qu'il faudrait coordonner afin d'en tirer le maximum de synergie. Car la formation est un bien. Un bien précieux. Demain, ce sera également un business.
D'autres pays, plus jeunes, plus dynamiques comme Singapour y ont déjà pensé. N'est-ce pas un peu tard pour se positionner ainsi?
Nous disposons d'une solide tradition que d'autres n'ont pas. Singapour, qui va certes vite, n'a pas une assise aussi large. John Kerry est venu étudier en Suisse quand il était jeune. C'est une des premières choses que l'on a relevées lorsqu'il s'est déclaré candidat. C'est cette réputation qu'il faut exploiter et faire de notre capacité d'éducation et de recherche une ambition nationale déclarée. Lorsque vous êtes à l'étranger et que vous prononcez le nom de Lausanne, quelle est la première évocation de votre interlocuteur? L'Ecole hôtelière! A mon grand désespoir (rires). On n'a pas vraiment capitalisé sur cet état de fait.
Comment réagissent vos partenaires de l'éducation quand vous leur proposez ce projet?
Ils sont interloqués par l'image de la plaque minéralogique. La plupart ne voient pas l'ensemble de la panoplie dont nous disposons. Nous avons un cluster d'institutions très performantes au niveau tertiaire que ce soit les Hautes écoles spécialisées, les Universités, les Ecoles polytechniques ainsi que certaines institutions privées telle que l'IMD à Lausanne. Dubaï a aussi le projet de devenir un hub international en éducation, mais nous avons des atouts décisifs par rapport à ces nouveaux venus. Nous sommes situés au coeur de l'Europe, avec ce que cela suppose en termes de réseau. Et surtout, nous sommes multiculturels et multilingues. Notre ouverture sur l'anglais nous positionne bien au-delà des Français ou des Italiens chez qui il est rigoureusement impensable de délivrer des masters en anglais comme le font l'EPFL, l'IMD et l'Ecole hôtelière. Restent l'Angleterre, un peu classique, et l'Irlande, trop décentrée.
Cette idée exige donc que l'on ait une vue d'ensemble de l'éducation en Suisse. Or, notre fédéralisme nous pousse à la myopie...
Il faut laisser les initiatives se développer en fonction des besoins. Le rôle de la Confédération devra se situer au niveau du contrôle de qualité. Ceci est particulièrement vrai pour le marché émergent de la formation continue. Ce marché sera très porteur dans les années à venir. Les entreprises vont payer pour ce type de formation. Elles n'auront pas le choix. Le drame récent dans cette banque zurichoise (un conseiller financier de 56 ans, probablement mis à l'écart, a abattu ses deux chefs de 41 et 45 ans, ndlr) nous renseigne là-dessus. Si aujourd'hui, on considère qu'un cadre n'est plus performant à 50 ans, demain ce sera à 40 ans. Il faudra bien se recycler. Cette nécessité se fera particulièrement sentir dans le domaine critique des technologies de pointe. Leurs maîtrises sont vitales dans le contexte de l'économie du savoir.
Qu'en disent les politiques?
Ils écoutent. Je me suis récemment exprimé sur le sujet devant la commission des finances, en présence du conseiller fédéral Merz. Ils sont sensibles à l'argumentation de l'importance de la formation et de la recherche pour l'avenir de la Suisse quant à en faire une vraie priorité, un grand projet de société, je n'en perçois pas encore la volonté. De fait, la réalité est très éloignée. Nous venons d'être informés d'une coupe budgétaire supplémentaire de 30 millions par an pour le budget des Ecoles polytechniques, domaine ô combien important pour l'avenir économique du pays. On voit que le fossé entre le discours et l'action est énorme. Le problème est qu'en Suisse, une grande partie du budget fédéral est liée par la loi. Le domaine de la formation et la recherche ne l'étant pas, c'est là que l'on coupe. Nous allons payer très cher ces économies dans le futur.
On vous coupe 30 millions sans doute parce que vous avez déjà beaucoup, comparativement aux autres, non?
Nous sommes dans un contexte où il faut faire des choix. Couper dans la science et la technologie, domaines porteurs pour ce pays ne me semble pas la meilleure des politiques. La conséquence de ces coupes successives est que nous aurons des difficultés à développer les domaines émergents où la rapidité d'action est critique. La Suisse doit maintenir la qualité de sa recherche et de sa formation car c'est le bien le plus précieux que nous ayons. Osons en faire la priorité des priorités, le chocolat suisse de demain. |
«Nous sommes bien au-delà des Français chez qui il est impensable de délivrer des masters en anglais comme le font l'EPFL, l'IMD et l'Ecole hôtelière.» Patrick Aebischer,
président de l'EPFL
Idée Un slogan à poser sur les plaques minéralogiques? (Réalisé par l'EPFL).
Singapour est déjà passé à l'action
Réalisation L'île-Etat se profile, à toute allure, comme un hub de l'économie du savoir en misant à fond sur l'éducation et la recherche.
«Une réflexion est en cours en Suisse sur la réorganisation du système de formation. En allant au plus vite, on verra peut-être les premières réformes prendre effet d'ici à 2008.» Kwek Puay Swan en perd sa légendaire retenue asiatique: «Quatre ans! Mais vous n'y songez pas. C'est beaucoup trop long! Aujourd'hui, le monde va plus vite que ça.»
Responsable des relations internationales de l'Université Nationale de Singapour (NUS) qui s'étale dans un immense parc tropical, Kwek Puay Swan sait ce que le mot réagir veut dire. En 2001, Philip Yeo, l'un des hommes-clés du développement singapourien (un visionnaire comme il en manque parmi les politiciens suisses) émet l'idée d'un centre technologique appelé à devenir le hub asiatique de la recherche biomédicale de pointe. Trois ans plus tard - oui, trois ans - Biopolis, un outil ultra-performant à plus de 300 millions de dollars, voit le jour. La Suisse vient d'ailleurs d'y installer son troisième consulat scientifique (lire «L'Hebdo» N° 27).
Concevoir plutôt que fabriquer A l'image de Philippe Yeo, Singapour va vite. Après avoir accueilli, comme d'autres pays d'Asie du Sud-Est à la fin du siècle dernier la manufacture à bon marché puis les services des principales entreprises du monde, l'île-Etat de 4 millions d'habitants a compris que, compte tenu de la taille de son territoire (618 km2, l'équivalent du lac Léman) et de la concurrence des géants chinois et indien, son avenir était ailleurs. Dans la fameuse «Knowledge Based Economy» plus précisément. En d'autres termes, plutôt que de fabriquer le Viagra (que les usines de Pfizer à Singapour produisent pour le monde entier), il aurait été plus opportun d'en inventer la molécule.
Dans ce but, des mesures ont été prises. Politiques d'abord. Aujourd'hui, la part du PIB consacrée à la recherche et au développement se situe dans le haut de la fourchette mondiale. Elle est de 2,5% (contre 2,6 en Suisse, 2,7 aux Etats-Unis et 1,9 dans l'UE). Le PIB se montait en 2003 (année du SRAS) à 93 milliards de dollars. La croissance estimée pour 2004 est de l'ordre de 5 à 7,5% (contre 1,2 en Suisse). Les chercheurs ont donc de beaux jours devant eux. Très à l'aise dans les locaux climatisés et high-tech de Biopolis, Walter Hunziker, chercheur suisse à l'institut de biologie moléculaire et cellulaire de Singapour en témoigne: «Ici, personne ne connaît exactement les limites de son budget. Jusqu'à maintenant, on ne m'a jamais refusé quelque crédit de recherche que ce soit.» Peu importent les montants donc, pourvu que l'on obtienne des résultats. C'est ainsi que grâce à leur infrastructure, il n'a fallu aux chercheurs de Singapour que deux semaines et demie pour séquencer le gène du SRAS.
Cerveaux captifs Le système de formation universitaire a été rapidement mis aux normes mondiales. Européennes plus exactement. Le système Bachelor/Master est aligné sur la déclaration de Bologne (qui propose une formation à deux cycles dans l'Union européenne). L'idée est de favoriser au maximum les échanges d'étudiants et, à terme d'y glaner quelques cerveaux. Un cinquième des 32 000 étudiants de la NUS sont étrangers et 40% d'entre eux proviennent de l'UE. Dix étudiants de l'EPFL y étudient actuellement, de même qu'un contingent de Saint-Gallois dans le domaine du management.
En plus de ses qualités académiques globales, l'Université de Singapour offre un biais spécifique. Sa population multiraciale permet de mener des tests de portée plus générale que dans le reste du monde. Elle joue aussi la carte de sa situation tropicale et marine. Elle collabore, par exemple, activement avec la Norvège dans les recherches sur l'élevage de poisson et avec le Danemark sur la mise au point de matériau de construction adapté aux grosses variations de températures.
Bien entendu, Singapour envoie certains de ses étudiants dans les universités étrangères - ils ont la réputation d'être parmi les plus brillants - mais pour s'assurer de ne pas les perdre, elle leur propose un système de bourses assez généreux en échange d'une promesse de retour au pays pour au moins six ans, une fois leur stage accompli ou leur diplôme étranger en poche.
Ainsi prémunie contre le «Brain Drain» (fuite des cerveaux), Singapour ne se prive pas, par ailleurs, d'attirer les chercheurs étrangers. Markus Wenk est issu de l'Institut de médecine tropicale de Bâle. Après plusieurs années passées à Yale, ce biochimiste suisse s'est installé à Singapour. Avec sa compagne espagnole Sonia Davila, chercheuse, dans le domaine de la génomique, il envisage de passer plusieurs années dans ce climat paradisiaque: «De plus, c'est le lieu où affluent, en ce moment, les chercheurs les plus hautement profilés».
Travail de fond Dans le discours des instances universitaires de Singapour, il n'y a pas de fausse pudeur. «Les chercheurs ne sont pas là uniquement pour publier. Bien sûr, les publications sont essentielles. Mais il est tout aussi essentiel pour nous de pouvoir développer les découvertes réalisées dans nos instituts», confie Kwek Puay Swan. C'est le fameux paradigme «éducation - recherche - business» que beaucoup refusent dans les milieux académiques européens et même américains. Mais ici, le spin off (création d'entreprises dérivées) n'est pas un risque, c'est un sport.
Plus en amont, une politique de sensibilisation aux sciences et à la recherche est mise en oeuvre. Les enseignants du primaire sont régulièrement invités à la NUS. On leur explique à quel point il est important de stimuler les talents de leurs élèves dans ces domaines critiques du développement de l'île-Etat. Un magazine de vulgarisation et de sensibilisation, Explosion, destiné aux écoliers est même édité par le gouvernement. Tiré à 200 000 exemplaires, cette publication qui s'inspire de la BD leur explique les vertus de l'éducation dans le domaine scientifique.
Pour organiser sa percée dans l'économie du savoir, Singapour a créé deux agences. La première, perchée au 12e étage d'un gratte-ciel luxueux, se nomme EDB (Economic Developpement Board). Elle agit selon quatre axes prioritaires: la connectivité (internet à haut débit partout, mais aussi des accords économiques tous azimuts; c'est ainsi que l'on trouve du chocolat Migros dans l'île); l'ouverture (deux immigrants s'installent pour chaque naissance singapourienne); la confiance (protection de la propriété intellectuelle par la mise en place d'EXPLOIT, une agence chargée de gérer le dépôt des brevets et de la chasse impitoyable au piratage informatique); l'esprit d'entreprise («avec un environnement, fiscal notamment, favorable et 7000 multinationales présentes sur l'île, Singapour, c'est les Nations Unies du Business», s'exclame Daisy Goh, cadre d'EDB).
L'autre agence, A*STAR gère 12 instituts de recherche dans les domaines des sciences biomédicales. Elle est à l'origine de Biopolis et d'ici à quelques mois, elle fera sortir de terre Fusionpolis, un centre de taille comparable, consacré aux sciences de l'information et aux médias.
Malgré cette course résolue à la modernité, certains voient tout de même quelques nuages dans l'horizon apparemment radieux de Singapour. Parmi eux, Daniel Wocker, l'ambassadeur de Suisse. Il objecte: «Selon mes sources, proches de Roche Diagnostics, les chercheurs d'ici ont dix ans de retard sur les laboratoires occidentaux, américains notamment. Ils ne les rattraperont pas.»
Des arguments qui ne convainquent pas complètement Markus Wenk: «C'est vrai maintenant, mais il ne faut pas oublier deux choses: d'abord, Roche Diagnostics est vraiment au top dans son domaine. Ensuite, la croissance, ici, est hyper- rapide.» Markus Wenk dirige une équipe de 10 étudiants. Cinq Suisses, cinq Singapouriens. A propos de ces derniers, il ajoute: «Ils sont bons, très, très bons.» | CJD
Philipp yeo L'homme clé du développement singapourien.
District financier de Singapour Toujo urs plus haut, toujours plus beau et ... plus vite.
Biopolis Ce centre des recherche est sorti de terre en moins de 3 ans.
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