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Sommet de la francophonie
L'arme média : TV5 Monde

Par Christophe Passer - Mis en ligne le 13.10.2010 à 13:42

Après une crise en 2008, la chaîne s’est réinventée autour de ses partenaires, dont la télévision suisse. Plus qu’une télé: un passionnant combat culturel. Reportage.

Pour les quarante ans de la francophonie sur TV5 Monde, il fallait un beau gala télévisé. Il n’est sans doute pas anodin que ce soit la Télévision Suisse Romande, diffuseur hôte, qui le produise.

«TV 5 EST LA PLUS GRANDE VOIX FRANCOPHONE DANS LE MONDE ET C’EST UN COMBAT POLITIQUE AU SENS LE PLUS NOBLE DU TERME.» Marie-Christine Saragosse, directrice générale

Le 20 octobre, en l’Auditorium Stravinski de Montreux, sera ainsi enregistré "40 ans, 40 tubes", émission de variétés haut de gamme où se croiseront notamment Alain Souchon, Amadou et Mariam, Maxime le Forestier, Khaled, Sylvie Vartan, Zaz ou «notre» Jérémie Kisling. Tout finira donc par des chansons, et le show sera vu ensuite, via TV5, dans le monde entier.

Pareille fête n’était guère évidente il y a encore deux ans. Et la Radio Télévision Suisse (RTS) a eu sa part dans ce succès. Car au printemps 2008, TV5, qui amène Temps présent ou Darius Rochebin aux quatre coins de la planète, a affronté une des plus fortes crises de son histoire.

Pour la chaîne généraliste francophone, née en 1984, tout a failli mal tourner. La réforme, voulue alors par Nicolas Sarkozy, de l’Audiovisuel extérieur de la France (AEF), gros bateau où naviguent également Radio France International et France 24 (qui fait de l’info continue), imaginait à mots plus ou moins couverts s’emparer de TV5 au profit total de la France.

Soit en captant l’incroyable réseau construit par la chaîne sur le globe (que ne possède absolument pas France 24, par exemple), soit en faisant main basse sur l’importante partie information, avec une TV5 condamnée à reprendre les journaux de France 24.

«Il a fallu leur dire qu’on n’était pas d’accord, que nous n’étions pas prêts à l’accepter. Il a fallu leur faire comprendre que c’était un projet multilatéral et que nous y tenions.» Aujourd’hui encore, quand il en parle, Gilles Marchand, patron de la RTS, a la voix forte et ne cache pas que ce fut là une rude bataille, menée aux côtés de ses collègues belges, canadiens et québécois.

Ils la remportèrent. Et TV5 s’en trouva confortée. Engagement financier des partenaires (Suisses, Belges, Canadiens et Québécois représentent 33,3% du capital), et AEF sut finalement rester à sa juste place (49% du capital). Le reste appartient à France Télévisions (12,5%), Arte et l’INA, l’institut national français de l’audiovisuel.

Dans les locaux parisiens de TV5 Monde, avenue de Wagram, règne désormais un léger climat d’euphorie. La chaîne continue de progresser presque partout sur le globe et la semaine dernière, on y célébrait dans l’effervescence des plateaux spéciaux, du tournis des câbles et éclairages, les quinze ans d’existence de Kiosque, une émission phare: chaque semaine, la rencontre des correspondants de la presse internationale, aussi décalée que fascinante lorsque s’affrontent des points de vue radicalement différents.

«IL A FALLU LEUR FAIRE COMPRENDRE QUE TV5 ÉTAIT UN PROJET MULTILATÉRAL ET QUE NOUS Y TENIONS.» Gilles Marchand, patron de la RTS, commentant la tentative de la France de mettre la main sur TV5 en 2008

Car Kiosque, c’est un peu l’esprit de la chaîne. «Une chaîne géniale, une idée géniale»: le plaisir à la garder vivante transparaît à l’écoute de Marie-Christine Saragosse, la directrice générale.

Cette femme du Sud, sourire ensoleillé par une jeunesse sur la Côte d’Azur, énarque, s’est toujours passionnée pour le français dans le monde. «En 1986, à l’ENA, nous avions fait un rapport sur l’avenir de la francophonie. La partie dont je m’occupais s’intitulait Audiovisuel et francophonie. C’est là que je suis allée pour la première fois voir TV5.»

Carrière de haut fonctionnaire ensuite, dans les ministères, et elle rejoint TV5 en 1997, occupant diverses fonctions de direction. Elle s’en va pourtant, en 2005, prendre en charge la direction de la Coopération culturelle et du français à l’étranger. En 2008, Marie-Christine Saragosse est celle que l’on vient rechercher au moment de la sortie de crise.

Combat politique. Sous sa férule, la chaîne a réussi à renforcer sa situation et son audience (lire ci-dessous), tenant son pari. «Il faut s’adapter à tous les marchés à la fois», souligne-t-elle.

Les huit signaux diffusés depuis Paris (TV5 Europe, TV5 France, Belgique Suisse, puis TV5 Afrique, Asie, Etats-Unis, Pacifique, Amérique latine et Maghreb-Orient) doivent tenir compte des fuseaux horaires. Et composer ensuite leur grille particulière au niveau du sport, des magazines, de la fiction, du cinéma, et des infos.

Un travail en finesse, avec 45% de la programmation émanant de ce qu’offrent les télés partenaires, 35% d’acquisitions (cinéma par exemple), et 20% de production propre. Cela avec une équipe relativement modeste, représentant 340 postes en équivalent pleintemps.

Si TV5 fut parfois ressentie comme une chaîne de compilation ou de rattrapage (voir ce qu’on avait raté sur une autre chaîne), son ambition et son importance sont tout autres aujourd’hui. «C’est la plus grande voix francophone dans le monde», poursuit Marie-Christine Saragosse, «et c’est un combat politique au sens le plus noble du terme».

Sur une planète où l’espagnol et l’esperanto de l’anglais international tendent à tout formater, l’enjeu est énorme. Gilles Marchand: «Nous devons l’expliquer aussi en Suisse. TV5 est un outil fantastique et une lucarne suisse unique: le monde peut voir une part de la réalité et de la sensibilité suisse à travers ce canal.»

Parfois, TV5 peut même servir la diplomatie: «Les politiciens romands ont bien compris son utilité, poursuit Gilles Marchand. Micheline Calmy-Rey s’en est par exemple servi de façon efficace durant la crise libyenne, répondant à des interviews, s’exprimant beaucoup sur TV5 parce qu’elle savait qu’elle serait alors vue dans toute l’Afrique du Nord. Mais les Suisses alémaniques ignorent le plus souvent ce réseau, cela nécessite un dialogue permanent.»

La chaîne doit aussi poursuivre sa mutation numérique. André Crettenand, ancien de la TSR, en est depuis deux ans le chef de l’information: le premier non-Français à ce poste stratégique.

«En arrivant, je sortais de l’expérience du développement du multimédia sur la TSR. J’ai pu en faire profiter les équipes ici, et maintenant, nous avons une équipe entière dédiée au web.»

Un univers internet enrichi, où la chaîne propose aussi des cours de français ou du cinéma à la demande. Plus de 8 millions de visiteurs par mois, soit 50 millions de pages vues, une augmentation de 70% en un an.

Cela nécessite enfin de tenir sans faiblir sa place au milieu des 27 000 chaînes de télévision mondiales. Négocier partout pour exister sur les offres des bouquets ou câblo-opérateurs, et pas trop loin sur la télécommande.

Les journalistes descendent en priorité dans les endroits où la chaîne est disponible. Un grand hôtel de Genève se souvient aussi d’une des visites de Marie-Christine Saragosse.

Sur le canal cinq du poste télé de sa chambre, l’écran était noir. Elle est descendue à la réception. Problème technique. Elle a exigé que vienne illico un réparateur. Elle est montée sur le toit de l’hôtel avec lui, qu’il change le boîtier de réception devant elle, et TV5 s’est remis en marche. Ça s’appelle se battre.


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TV5 en chiffres

215 millions de foyers sont raccordés, dans près de 200 pays et territoires.

55 millions de téléspectateurs par semaine.

25 000 hôtels dans le monde proposent TV5 à leurs clients.

8 signaux sont diffusés depuis Paris, un 9e depuis le Québec, tenant compte des régions et des fuseaux horaires.

10 langues de sous-titrage sont déjà disponibles.

102 millions d’euros de budget pour la chaîne.




Tags: Sommet de la francophonie, TV5 Monde,

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